CHAPITRE VIII. l
Je me proposais de rendre toutes mes visites dans la même journée ; mais la politesse, que je ne voulais pas blesser de nouveau , m'imposant l'obligation d'avaler une tasse de chocolat dans chaque maison, je dus régler le nombre de mes visites sur la capacité de mon estomac.
Il y avait à Fuentès une bande organisée de voleurs qui détroussaient les passants et s'introduisaient la nuit dans les maisons. Je résolus d'en purger la commune et je demandai au corrégidor la liste des hommes suspects. Il me répondit qu'il ne pouvait obtempérer à ma demande de peur de s'exposer à la vengeance des individus qu'il signalerait, et que, d'ailleurs, ces individus étaient la plupart des pères de famille que la misère portait à commettre des méfaits. Je m'entendis alors avec le senor Pellegrin, riche propriétaire dont on m'avait parlé avec éloges ; je lui communiquai mon dessein et je lui promis le plus grand secret. Il me donna le nom de dix de ces bandits et me mit au courant de leurs actions. Je fis saisir les deux plus coupables et je les envoyai à Saragosse, où ils furent détenus jusqu'à l'évacuation de l'Espagne.
Le dimanche suivant, un muletier vint se jeter à mes pieds et me rapporta que deux hommes lui avaient donné un coup de couteau à cent pas de Fuentès et lui avaient volé cinq onces (4oo fr.). Je pris le signalement des deux voleurs, et après que les officiers municipaux eurent fait l'appel des hommes de l'endroit en présence du muletier, il fut reconnu qu'il manquait deux individus dont le signalement concordait parfaitement avec les indications du muletier et qui étaient de ceux dont les noms étaient portés sur ma liste. Je chargeai le corrégidor de leur arrestation et les cinq onces furent payées par la commune, que
l64 SOUVENIRS DU CAPITAINE DESBŒUFS.
je rendis responsable des vols qui se commettraient désormais sur son territoire. Les deux malfaiteurs ne paraissant plus et des recherches faites de nuit dans leur domicile ayant été sans résultat, je m'adressai à un paysan que le besoin de donner du pain à sa famille avait entraîné à quelques larcins. Je lui signifiai qu'instruit des délits à sa charge, je me disposais à l'envoyer à Saragosse ; mais qu'au contraire je lui accorderais son pardon et lui donnerais une récompense s'il voulait me prévenir de l'heure où les auteurs du dernier vol seraient chez eux. Il m'assura qu'ils ne venaient que le dimanche pour changer de linge et il promit de m'informer de leur arrivée par un signe dont nous convînmes. A peine m'eut-il donné le signal que deux détachements sortis du Gastillo entourèrent rapidement la ville, laissant des sentinelles aux issues, tandis que d'autres soldats se rendirent à la demeure de chacun des deux voleurs. Ils ne trouvèrent personne dans l'une des maisons, mais un homme sauta par une croisée de l'autre maison et s'enfuit dans la campagne. Les soldats le poursuivirent, et comme il allait leur échapper, l'un deux le tua d'un coup de fusil. Après cet exemple, tous les mauvais sujets quittèrent l'endroit, et il ne s'y commit plus aucune espèce de vol.
L'un des corrégidors de l'arrondissement se plaignit à moi que l'administration de Fuentès faisait peser toutes les charges sur les villages. Je réunis les corrégidors, et, ayant pris note de la population de chaque commune, j'ajoutai à la somme de rations que mon détachement consommait par mois la quantité de rations jugée nécessaire pour les troupes de passage, et divisant ce total par le nombre des habitants du canton, j'établis la part de chaque commune d'après le chiffre de sa population. Je répartis ensuite les autres charges suivant la même base,