CHAPITRE VIII. l
et je prévins les corrégidors qu'il leur serait rendu un compte mensuel des recettes et des dépenses. Ils se montrèrent fort satisfaits de cet arrangement, à l'exception toutefois du corrégidor de Fuentès.
Dans le courant du mois de mars, un ordre du maréchal Suchet, motivé sur la disette qui commençait à se faire sentir, réduisit la ration de vivres à 35o grammes de pain et 125 grammes de riz ou 25o grammes de haricots. Je réunis les corrégidors ; je leur observai qu'ils n'ignoraient pas avec quelle économie je ménageais leurs ressources et combien leurs dépenses étaient diminuées depuis que j'étais à Fuentès ; je leur demandai donc qu'en récompense des services rendus, mon détachement fut dispensé de se soumettre à l'ordre de M. le maréchal, et continuât à recevoir la ration complète. Ils me répondirent qu'ils étaient trop contents de moi pour avoir rien à me refuser, et ils me signèrent un écrit dans lequel ils me priaient de ne pas modifier la nature de la ration de vivres, afin de leur épargner le soin de se procurer des légumes.
La misère devint extrême ; je donnai cinq francs par jour aux pauvres, et par mes soins, on ouvrit une souscription dont le produit fut employé à leur faire une distribution journalière de haricots et de jardinage.
J'étais adoré des habitants de Fuentès. J'obligeais mes soldats et les troupes de passage à les respecter. Je jouais à la manille avec les bourgeois et les prêtres, et à la balle avec les paysans. Je permettais aux honnêtes gens d'avoir des fusils et d'aller à la chasse. J'écoutais les plaintes du pauvre comme celles du riche et je leur rendais également justice. Aussi tout le monde me faisait fête. Les pauvres m'appelaient leur père et les enfants criaient avec joie d'aussi loin qu'ils me voyaient paraître : « Voilà M. le com-
l66 SOUVENIRS DU CAPITAINE DESBŒUFS.
mandant! » Ajoutez à cela que j'allais à la messe tous les dimanches avec la moitié de mon détachement, ce qui avait achevé de me gagner tous les cœurs.
Le 24 avril, veille de ma fête, les corrégidors de l'arrondissement m'envoyèrent des agneaux, des cochons de lait et des volailles. Les hommes à qui j'avais donné permission de port d'armes m'apportèrent du gibier, et un pêcheur que j'avais autorisé à tenir une petite barque sur l'Ebre l me remit une corbeille remplie de beaux poissons. Les bourgeois, de leur côté, me firent cadeau de pâtisseries et de confitures. Le soir, les jeunes gens plantèrent un mai devant ma porte et me donnèrent une sérénade, tandis qu'une députation de mon détachement m'offrait un bouquet et m'adressait un compliment. Les premiers tirèrent ensuite des pétards et les autres exécutèrent des décharges de leurs armes. Ces démonstrations se renouvelèrent avec le jour. Une partie de la population s'était rassemblée de bonne heure sous mes fenêtres et faisait retentir l'air des cris de : « Viva el seûor commandante ! » Plus tard, les autorités, les prêtres et les bourgeois en habit de cérémonie vinrent me souhaiter la bonne fête. Je les invitai presque tous à dîner; nous étions trente à table, et quoiqu'ils eussent emporté une partie des mets et du dessert pour leur famille, selon la coutume du pays, il en resta encore assez pour les pauvres à qui j'avais déjà fait distribuer de l'argent. Mon détachement ne fut pas oublié; mais de crainte de quelque surprise, il ne se
1. Cette barque se tenait entre Fuentès et Pina, que les Espagnols prétendent être l'île de Barataria, gouvernement de Sancho. Quant au château de la Duchesse, les avis sont partagés ; les uns pensent que c'est le Castillo que j'occupais, car Rossinante et le Grison étaient restés sur la rive droite. D'autres croient que, dans la pensée de l'auteur, ce château était placé sur la rive gauche, attendu que, lors de son départ, don Quichotte prit la route de Barcelone, sans que Cervantes lui fasse traverser le fleuve.