‹ Souvenirs du capitaine DesboeufsChapitre 91 sur 121 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

mit à table que le soir, lorsque la porte du Castillo fut fermée.

Sur les cinq mille moines qu'on trouva dans Valence, on en choisit, par ordre du maréchal, quatre cents des plus séditieux, et ils furent envoyés en France. Ils avaient été prévenus que les supérieurs et les plus anciens de chaque ordre répondraient des autres et seraient fusillés à la place de ceux qui s'échapperaient. Malgré cet avis, quatre moines s'évadèrent à Murviedro et livrèrent ainsi leurs chefs à la mort. En tête de cette troupe marchaient des vieillards dont les yeux baissés, les bras en croix sur la poitrine et l'air résigné rappelaient le souvenir des anciens martyrs ; on remarquait parmi les autres quelques figures hypocrites, mais le plus grand nombre de ces moines ressemblaient à des brigands. Ils partirent de Fuentès au point du jour ; vers neuf heures du matin, la porte de ma chambre s'ouvrit brusquement et deux moines se précipitèrent à mes genoux et me prirent chacun une main qu'ils baisaient en sanglotant. Le corrégidor était derrière eux et plusieurs soldats étrangers à mon détachement gardaient la porte. J'appris alors que sept religieux ayant manqué à l'appel à la halte, le commandant de l'escorte avait ordonné de fusiller les sept plus anciens ; mais que, touché de leurs prières et de leur désespoir, il avait permis à deux d'entre eux de tenter des perquisitions à Fuentès. On plaça de suite des factionnaires aux issues de la ville, et je visitai le quartier. Il me fut aisé de reconnaître que l'évasion avait eu lieu par une petite porte de derrière qu'on avait forcée et qui donnait sur la campagne. Pendant que le corrégidor fouillait les maisons, je cherchai dans ma tête le moyen de sauver ces malheureux. Je m'arrêtai à la résolution suivante. Le commandant de l'escorte ne pouvait sévir contre les cinq moines restés

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près de lui avant le retour des deux autres. En outre, il devait arriver à Saragosse avant la fermeture des portes et il n'était pas à craindre que le général Paris permît une exécution après coup, surtout dans une grande ville où elle aurait produit un mauvais effet ; je n'avais donc qu'à retenir le détachement quelques heures de plus à Fuentès. Les recherches du corrégidor ayant été infructueuses et le sergent de garde, qui avait ordre de ne rester que jusqu'à midi, se disposant à partir, les deux religieux se jetèrent de nouveau à mes pieds et me conjurèrent de les arracher au supplice et de ne pas démentir pour eux la bonté de mon caractère, dont les habitants leur avaient fait, disaient-ils, tant d'éloges. Je les rassurai et je consignai la garde au Gastillo jusqu'au départ de la colonne que j'observai avec ma lunette d'approche. Ils ne savaient comment m'exprimer leur reconnaissance ; ils m'en devaient sans doute ; car, ainsi que je l'avais prévu, ils furent tous amenés sains et saufs en France. Dans cette circonstance je n'examinai pas si le maréchal pourrait s'offenser de ma conduite, ni s'ils avaient trempé les mains dans le sang français ; ils étaient hommes, je ne considérai que leur malheur.

Le corrégidor administrait très mal la commune. Malgré ses flatteries, je demandai qu'il fût destitué. Sa révocation me parvint le 25 mai 1812, avec un ordre du général Paris, qui me prescrivait de remettre le commandement de la place à un capitaine du 60e régiment, et de me rendre à Saragosse. Les habitants de Fuentès envoyèrent immédiatement une députation au général Paris pour le supplier de ne pas leur enlever un officier qui avait su mériter leur attachement. Il leur répondit qu'il avait besoin de moi ailleurs. Je partis le lendemain de très bon matin, et je passai hors de la ville sans battre la caisse;

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