CHAPITRE IX
Le régiment n'ayant pas reçu d'effets d'habillement depuis son entrée en Espagne, les soldats étaient presque nus. Nous avions trouvé au Gastillo une cinquantaine de blessés ou malades. Je distribuai les effets de ceux qui moururent aux hommes de mon détachement. On coupa les plus vieux habits qui servirent à raccommoder les autres. Gomme les habitants n'acquittaient guère les contributions qu'au moyen de garnisaires qu'on payait 1 franc par jour, j'employai une partie de cet argent à acheter de la doublure et du drap rouge pour les parements et les collets ; bientôt mon détachement offrit un superbe coup d'œil. Simple sous-lieutenant, j'avais trois cents hommes sous mes ordres, en y comprenant les gendarmes et les convalescents, tous d'une belle tenue, tandis que les capitaines n'avaient qu'une soixantaine d'hommes par compagnie, dans l'état le plus déplorable.
Je mangeais avec le commandant de la place, ainsi que mes officiers, le chirurgien et le percepteur. Nous prîmes l'habitude de jouer tous les soirs au vingt et un. L'avantage du banquier consistant dans la passe des pontes, j'adoptai pour règle de ne pas prendre carte au delà de onze points lorsque je ne taillais point. Ce système et un peu de bonheur me procurèrent pendant mon séjour au Castillo un gain de 3,270 francs. La perte ne tomba pas en entier sur mes camarades de table. Plusieurs officiers 1,
1. Le capitaine napolitain Néri, joueur passionné, ayant un soir perdu tout son argent, se leva furieux, posa brusquement son shako sur la table, l'ouverture contre le tapis, saisit son couteau de la main droite, leva un peu un côté du shako avec la gauche, et dit en italien : « Sors, salaud de saint Pierre ! » Il appela cinq à six autres saints à la file, en ajoutant aux diverses épithètes dont il les qualifiait : « Dépèche-toi, chien maudit, passe vite ou je t'égorge. » Mais à peine eut-il nommé saint Janvier, patron de Naples, qu'il s'écria: «Ah! scélérat, pour toi tu n'échapperas pas.» Il cloua la pointe de son couteau sur la table, et de même que s'il eût eu le saint sous les yeux, il l'accabla de malédictions et d'injures, prit son shako et sortit.
restés malades au Castillo à diverses époques, y contribuèrent pour leur part.
Les troupes d'Aragon s 'étant affaiblies dans les combats journaliers qu'elles livraient aux insurgés, on diminua le personnel des garnisons ; les gendarmes partirent, et je fus réduit à cent hommes, non compris les convalescents. Peu de jours après, un détachement chargé d'enlever des otages dans un bourg voisin où l'on refusait de payer les contributions, revint sur ses pas, ayant été attaqué en route par une centaine de soldats de Mina, la plupart à cheval. Je sus qu'ils étaient dans les environs dans le but de protéger un marché de denrées coloniales de contrebande dont ils percevaient les droits, et qui se tenait dans un village situé à une lieue d'Huesca. Je dirigeai moimême une expédition contre ce village. Je plaçai soixante hommes sur quatre files, avec ordre à la première et à la quatrième file de faire face en dehors et de croiser la baïonnette si nous étions menacés par la cavalerie ; le premier rang ne devait pas bouger, et le dernier rang devait faire un demi -tour, afin de former un carré long dont les rangs intérieurs feraient feu de tous côtés ; des extrémités de ce carré pouvaient au besoin se détacher des tirailleurs h J'arrivai au village une demi-heure avant
i. La guerre d'Espagne fut pour les officiers français une excellente école. Chargés de commander des places et des détachements en marche, dans un pays où les combats étaient journaliers, où l'œil de l'ennemi les suivait partout, où l'on payait souvent de la vie la plus petite négligence, ils y exécutèrent des manœuvres qui ne sont pas dans l'ordonnance et y acquirent des connaissances que l'expérience seule peut enseigner. Ils reconnurent plus d'une fois qu'on ne saurait jamais se tenir trop sur ses gardes, et que, dans toutes les circonstances, il faut s'aider du terrain et agir selon les dispositions et les habitudes militaires de l'ennemi. L'officier d'infanterie apprit que s'il n'a que de la cavalerie à craindre, il doit marcher serré, prêt à faire feu et à présenter la baïonnette sur toutes les faces ; que si à la cavalerie se joint de l'infanterie, il doit, en cas d'attaque, avoir une partie de sa troupe en tirailleurs et l'autre formée en carré, et