‹ Souvenirs du capitaine DesboeufsChapitre 95 sur 121 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

le jour, et je me postai avec la moitié de mes soldats derrière les murs du cimetière. Les autres fouillèrent les maisons. On y trouva de la morue, du cacao, du sucre et du café, dont on chargea cinq voitures. Les soldats espagnols qui occupaient le village, surpris dans leurs logements, n'opposèrent aucune résistance, et comme ils n'avaient pas d'uniforme, ils échappèrent facilement à nos regards. Cette prise nous valut 3,980 francs, que nous partageâmes ainsi : 600 francs au commandant, 600 francs à moi, 600 francs aux deux officiers et 20 francs à chaque soldat, avec lesquels ils achetèrent un pantalon de belle toile blanche et les effets qui leur manquaient. Le reste de l'argent fut distribué aux sous-officiers et aux convalescents. J'avais droit à la double part comme chef de prise, et j'abandonnai celle de l'indicateur au commandant et à mes deux officiers.

J'appris bientôt que, crainte d'une nouvelle surprise, toute la bande se tenait réunie au village, qu'on avait établi un poste et que les chefs juraient de nous exterminer si nous osions reparaître. J'essayai de rabattre cet orgueil. Je partis une heure avant le jour avec soixante-dix hommes. Parvenu à une métairie située à moitié chemin, j'y cachai trente hommes commandés par un officier, avec ordre de tomber vigoureusement sur les derrières de

ne pas réunir tout son monde en masse, parce que les balles de l'infanterie lui causeraient trop de pertes; enfin, que si la cavalerie a des pièces, il n'a d'autre parti à prendre que de gagner un bois, des hauteurs ou quelque bâtisse. Il put s'apercevoir aussi que ceux qui veulent toujours cerner l'ennemi et l'attaquer sur plusieurs colonnes suivent en général une mauvaise tactique ; en effet, si les colonnes arrivent les unes après les autres, elles sont battues partiellement, et si elles approchent ensemble, l'ennemi, loin de les attendre, se précipite sur celle qu'il choisit et l'écrase avant que les autres soient arrivées à son secours. Il résulte de là que le meilleur système est de garder toute sa troupe sous sa main, de l'employer en masse à culbuter l'ennemi et de le poursuivre ensuite à outrance, de manière à le détruire le plus possible.

l'ennemi aussitôt que je l'aurais attiré dans ce lieu. A notre approche, la sentinelle placée à l'entrée du village cria : « Qui vive? » et fit feu. Nous continuâmes d'avancer, mais à la vue des soldats qui ne tardèrent pas à se montrer, nous rétrogradâmes. La moitié de mes hommes, dispersés en tirailleurs, battaient en retraite d'un arbre à l'autre de la route, tandis que le reste du détachement, placé sur quatre files comme la première fois, formait l'appui. Les Espagnols, enhardis par leur nombre, nous poussaient assez vivement. Arrivés à cent pas de la métairie, soit effet du hasard, soit crainte d'une embuscade, ils s'arrêtèrent et retournèrent sur leurs pas.

Je remplis les fonctions de commandant de place et de percepteur pendant quelques mois, ce qui me valut 2,000 francs ; de plus, ayant été payé d'un arriéré de solde, je me trouvais posséder 12,000 francs. Je reçus à la même époque ma nomination de lieutenant, datée du 4 septembre 1812.

Le 27 novembre, jour d'une foire, des coups de fusil, partis du clocher de très bon matin, me firent connaître que les troupes espagnoles entraient en ville. Un paysan que le commandant expédia aussitôt au général Paris revint quelques instants après avec une oreille coupée ; c'est le châtiment que les Espagnols infligeaient la première fois à ceux qui portaient notre correspondance ; en cas de récidive, ils les fusillaient. Bientôt le Gastillo fut entouré de vedettes ennemies. Je résolus d'exécuter une sortie dans le but de juger des desseins de l'ennemi et de forcer les marchands forains de se sauver, de manière que le bruit du combat se répandit à Saragosse. J'attendis jusqu'à dix heures du matin, afin de mieux surprendre les Espagnols. Je pris trente hommes avec moi; j'en donnai vingt à M. Lejeune, l'un de mes officiers, et je parta-

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