CHAPITRE IX
L'ennemi aurait pu m'y blesser beaucoup de monde, si je ne l'eusse arrêté et protégé ainsi la retraite. Les Espagnols reparurent à une dizaine de pas et firent une décharge. J'avais le bras droit, l'épaule et la tête en dehors du coude de la rue, afin de les voir venir et de commander le feu. Une balle et plusieurs dragées m'atteignirent à la main, et mon épée tomba à terre ; une autre balle venue par derrière et tirée de quelque croisée me perça le bras près de l'épaule, et une troisième balle déchira mes vêtements et me fit une contusion au coude. Je sentis une légère douleur, je ramassai mon épée, et le détachement étant près du Gastillo, je me retirai avec tous mes soldats, dont trois seulement étaient blessés. L'ennemi n'osa pas nous poursuivre '. J'avais vu, en passant, le mulet et la pièce à terre à cent pas du Castillo. On me dit que le mulet, blessé à la cuisse, était tombé et qu'on n'avait pu enlever la pièce à bras.
Le chirurgien pansa mes blessures ; elles n'étaient pas
i. S'agissait-il de tirer des coups de fusil de pied ferme ou de recevoir des coups de canon, les troupes réglées des grandes puissances de l'Europe valaient à peu près les nôtres. S'agissait-il de fondre sur l'ennemi à l'arme blanche ou de faire d'énormes marches forcées, il n'y avait plus alors de comparaison à établir. Nos généraux tirèrent parti de la supériorité de notre marche, mais je crois qu'ils ne profitèrent pas assez de cette ardeur impatiente qui portait nos soldats à se précipiter sur les bataillons ennemis, ardeur qui caractérise la valeur française et que le danger redoublait toujours. Dans les batailles surtout, le général en chef, ayant besoin de sang-froid pour diriger les mouvements, ne pouvait avoir cette chaleur brûlante qui, identifiée à celle des troupes, aurait produit des miracles. En effet, si un général enflammé de l'ardeur nationale, après avoir engagé le combat et reconnu les endroits faibles en artillerie, lançait ses colonnes sur les points qui en étaient le moins pourvus, le Français, au comble de ses vœux, baissant sa baïonnette, empoignant fortement son arme, les yeux en feu, les dents serrées, s'avançait d'un pas terrible. A son approche, les rangs ennemis se brisaient, la terreur se répandait au loin, et nos régiments victorieux plantaient leurs drapeaux sur les redoutes enlevées. En vain les lourds soldats du Nord ou les bandes indisciplinées du Midi auraient-ils voulu lutter. L'adresse et la vivacité françaises sont connues, ils n'auraient pu y résister.
l8o SOUVENIRS DU CAPITAINE DESBŒUFS.
dangereuses ; la balle de l'épaule avait touché l'os sans le briser; s'il en eût été autrement, on aurait dû faire l'amputation à l'articulation et il est probable que j'en serais mort.
Les Espagnols occupèrent les maisons en face du Castillo et dirigèrent un feu très vif sur nos croisées et nos meurtrières. La nuit vint. Je redoublai de vigilance et je ne tardai pas à reconnaître que l'ennemi travaillait dans l'intérieur des maisons occupées. Au point du jour, il démasqua trois pièces de canon et un pierrier. Cette artillerie commença de suite son feu. Je fis créneler aussitôt le mur intérieur vis-à-vis de l'endroitbattu en brèche. Tandis qu'on exécutait ce travail, le senor Rominguera, Espagnol chef des douanes, qui savait parfaitement qu'il serait pendu si nous étions pris, m'adressait des questions où la peur se manifestait d'une manière si plaisante que, malgré mes blessures et notre situation, je ne pouvais m'empêcher d'en rire. J'avais beau l'assurer que Mina ne tenterait pas l'assaut parce qu'il y perdrait trop de monde, mes raisons ne lui rendaient pas la confiance, et si je parvenais, par moments, à calmer un peu sa frayeur, les coups de canon détruisaient bientôt tout l'effet de mes paroles.
Vers quatre heures du soir, la brèche était praticable et offrait une ouverture plus grande que la porte d'entrée. Tout à coup le feu cessa et un officier espagnol s'avança en parlementaire et nous remit une sommation de la part de Mina. Ce général nous disait qu'outre la brèche qui lui permettait déj à de donner l'assaut, on avait encore pratiqué deux mines qui pourraient jouer dans la nuit, mais qu'il estimait trop les braves gens pour ne pas nous offrir une capitulation honorable, qu'il nous laissait maîtres des conditions et qu'il nous donnait 6a parole d'honneur que nous serions libres de nous retirer à Saragosse, avec armes