‹ Souvenirs du capitaine DesboeufsChapitre 98 sur 121 · CHAPITRE IX. l8l · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX. l8l

et bagages. Le commandant, après avoir pris mon avis, répondit que nous préférions la mort au déshonneur et que nous attendions tranquillement l'effet de ses menaces. On vint prendre cette lettre une heure après, et nous nous aperçûmes qu'au lieu de recommencer le feu, les Espagnols rassemblaient des charrettes. Le malheureux Rominguera affirmait qu'ils allaient garnir ces charrettes de matelas, et qu'à la faveur de la nuit, ils les traîneraient sous les murs du Gastillo et s'élanceraient de là sur la brèche. Quoique cette assertion ne me parût guère probable, nous fîmes cependant bonne garde, d'autant plus que nous entendîmes une partie de la nuit des mouvements de troupes en ville. De bon matin, les soldats de garde au clocher se présentèrent sur le bord du fossé, et nous annoncèrent que l'ennemi s'était retiré, sur l'avis qu'une colonne sortie de Saragosse approchait. J'appris aussi que Mina avait dit publiquement la veille : « Je ne prendrai pas le Castillo cette fois-ci, il y a de trop braves officiers là dedans. » Vers neuf heures, trois cents hussards, un bataillon de notre régiment et un autre bataillon du 10e, commandés par le colonel Colbert, arrivèrent à Huesca et furent agréablement surpris de nous y trouver, car, le canon ayant abattu notre drapeau, ils avaient craint d'être venus trop tard. Ma blessure à l'épaule m'avait forcé de m'aliter ce jour-là; le colonel Colbert me rendit visite dans ma chambre avec tous les officiers, et me complimenta sur ma sortie qui faisait, me dit-il, l'admiration de tous les habitants. Je sus de lui qu'ainsi que je l'avais prévu, le général Paris avait été instruit de l'arrivée de Mina par des marchands rentrés à Saragosse par suite de notre combat.

Je dictai un rapport pour notre colonel et le commandant adressa le sien au général Paris, qui l'envoya au maréchal.

Un extrait de ce rapport fat mis à l'ordre du jour et dans les journaux; il était rempli d'erreurs. On n'y comptait que huit blessés que les habitants avaient vus sur des charrettes, sans y comprendre un plus grand nombre de blessés qui suivaient à pied. On avait écrit cavaliers pour fantassins ; on m'y faisait recevoir cinq coups de feu au lieu de trois, et le commandant y était mentionné comme ayant ordonné la sortie. Cette action, rapportée depuis dans les Fastes de la gloire et relatée dans les Victoires et conquêtes, et dans le deuxième volume des Mémoires du maréchal Suchet, ne me valut qu'une lettre flatteuse du colonel. Il m'est resté de cette affaire un morceau de balle de pistolet et un grain de plomb à la main, et la trace de chaque trou de l'épaule dont l'une est plus large qu'une pièce de cinq francs l.

i. Ordre de l'armée

Valence, le a6 décembre 181a.

Le aj novembre, Mina, avec toutes ses forces, s'empara de la ville d'Huesca. Le capitaine Couly, adjoint àl'état-major de la i" division de réserve, commandant le Castillo, ayant une garnison du 81e, le fit aussitôt reconnaître par le lieutenant Desbœufs, de ce régiment, à la tête d'un piquet de trente hommes; ce détachement rencontra deux cents hommes sur le Cosso et n'hésita pas à les attaquer à la baïonnette; il les mit en désordre et les poursuivit jusque sous les fenêtres de Mina, où de tous côtés on se rallia pour repousser cette poignée d'hommes. La retraite se fit alors avec le plus grand sang-froid, et le lieutenant Desbceufs, quoique blessé au bras droit de cinq coups de feu, ramena tout son monde au CastiJlo, après avoir, aux yeux d'une population entière, mis l'épouvante parmi seize à dix-huit cents rebelles armés, leur avoir tué deux hussards, blessé huit et pris un cheval et un mulet qui portait une pièce de canon. Le soir et toute la nuit, Mina fit faire un feu continuel sur le château où la garnison s'était renfermée; en même temps, il fit quelques travaux pour placer son artillerie; le a8 au matin, il commença le feu. Le commandant Couly, loin de s'en intimider, prit avec sang-froid toutes les dispositions qu'exigeait une bonne défense. A quatre heures, Mina envoya un parlementaire avec une sommation, mais la réponse vigoureuse qu'il reçut lui ôta l'espoir d'en imposer à de braves gens, et craignant d'échouer dans une attaque de vive force, il abandonna son entreprise et partit dans la nuit, se dirigeant vers Barbastro. La belle conduite des officiers et soldats

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