‹ Souvenirs du Chanoine SchmidChapitre 44 sur 61 · AMIS EXTÉRIEURS DE SCHMID · texte numérisé non relu

AMIS EXTÉRIEURS DE SCHMID

Manzoni, que j'emportai à la maison. Je fis un plan sur la manière dont je voulais m'y prendre, et l'envoyai à Schmid. « Je comprends parfaitement, me répondit-il, autant que je puis en juger en rappelant mes souvenirs, le procédé que vous suivez dans l'élaboration de cet ouvrage. Vous faites bien de négliger tout ce qui n'entre pas dans le but que vous vous proposez, ou qui ne vous convient point, telle que l'histoire du couvent de Monza , et autres incidents, qu'il ne faut qu'indiquer : les longues descriptions d'insurrections, celles de la peste et des égarements de Christophore. Vous ferez bien de reproduire le curé Abbondio, qui, quoique trop scrupuleux, possède néanmoins une foule de bonnes qualités. Sa fidélité à sa vocation et la bonté de son cœur le font apparaître sous des traits aimables. L'essentiel est de mettre dans un jour favorable ce Père Christophore et le cardinal Borromée ; tout le reste, comme vous l'avez fort bien observé, doit se rattacher à ces deux grandes figures. Suivez seulement vos inspirations, et une douce chaleur animant votre récit en formera au point de vue de l'art un tout harmonieux. Ne vous hâtez pas trop de mettre sous presse. »

Le manuscrit achevé, C. Schmid le* parcourut avec moi et y fit une préface. L'ouvrage parut à Tubingen en 1847, et C. Schmid l'envoya àDiepenbrock, qui l'approuva par une lettre.

L'une des années suivantes, C. Schmid fit un voyage dans les contrées qui avoisinent le Rhin jusqu'à Cologne. Quand, à un âge plus avancé, il lui arrivait de parler de ce voyage, tout son extérieur s'animait, tant était grande l'impression que ces belles contrées du Rhin, ainsi que la superbe cathédrale de Cologne, avaient produite sur lui. Il eut pour compagnon de voyage le chanoine Wagner de Rottenbourg, qu'il avait en grande estime à cause de la noblesse de ses sentiments. Au moment où les deux voyageurs passaient à travers une forêt, et tandis qu'il pleuvait, une roue de leur voiture se brisa, et force leur fut de descendre. Le chanoine Wagner, qui était passablement lourd, se plaignit amèrement et parut fort embarrassé. « N'est-ce pas une chose incroyable, mon cher collègue, lui dit Schmid en plaisantant, qu'étant, vous un charron (wagner), et moi un forgeron (schmid), nous ne puissions pas sortir de là. » Wagner se mit à rire, et, résigné à son sort, se rendit avec Schmid au village voisin pour y chercher un wagner (charron) et un schmid (forgeron).

Schmid allait aussi de temps en temps à Raden- Raden, et pendant son voyage ne manquait jamais de rendre visite à son ancien ami Demeter, qui, à cette époque, était encore curé de Sasbach. Il se dirigeait ensuite vers Strasbourg pour y voir la belle cathédrale de cette ville, avec sa magnifique

tour, dont il escalada le sommet le plus élevé. Dans ses lettres à Demeter, il n'appelait jamais la cathédrale d'un autre nom que celui de « trésor de pierre. » En 1835 , à la fin de l'été, Schmid se rendit à Glœtt, près de Dillingen, pour y prêcher la première messe de son neveu Benoît, et en septembre 1837, dans son ancienne paroisse d'Oberstadion, pour y prêcher celle d'un autre neveu, nommé Auguste, qui avait reçu la prêtrise à Rottenbourg. Il était accompagné de son frère Louis, de sa sœur et de plusieurs autres parents.

La nouvelle de son arrivée produisit à Stadion et dans toute la contrée une allégresse universelle. Bien longtemps avant la solennité, l'église se trouvait entièrement remplie, et plusieurs n'y purent trouver place. Quand ce beau vieillard, qui, dix ans auparavant, avait annoncé la parole de Dieu dans cette église, parut en chaire en costume de chanoine et la croix sur la poitrine, tous les regards se fixèrent sur lui et il se fit un silence profond. Il commença son discours par ces mots : « Que la grâce de Dieu et de Notre-Seigneur Jésus-Christ soit avec vous! Cette salutation, que l'apôtre saint Paul adressait aux communautés chrétiennes de son temps, je l'adresse en ce jour à cette paroisse qui m'est si chère. » — A peine eut -il prononcé ces mots, que toute l'assemblée se répandit en larmes. La voix de leur ancien pasteur venait de réveiller

tout-à-coup l'ancienne affection des paroissiens. C. Schmid lui-même eut peine à maîtriser les sentiments qui s'agitaient dans son cœur, et fut un instant sans pouvoir continuer, puis il reprit ainsi : « Dix ans se sont écoulés depuis que, mes bienaimés dans le Seigneur, je vous annonçais pour la dernière fois, du haut de cette chaire sacrée, la parole de Dieu, et que, au milieu de vos larmes et des miennes, je prenais congé de vous. Aujourd'hui encore, ce souvenir éveille dans mon âme de pénibles sentiments, et ma douleur s'accroît en ne retrouvant plus dans cette enceinte tant de personnes que j'apercevais alors. Toutefois, une pensée me console, c'est que, si je ne vois plus leur figure, ils sont partis pour un monde meilleur et ont été transportées au ciel. » Autant ma tristesse était grande en vous quittant, autant je me réjouis aujourd'hui de vous revoir; l'un des enfants de cette paroisse, baptisé dans ce lieu saint, monte aujourd'hui à l'autel pour la première fois. Ce jour, je n'en puis douter, sera une fête pour lui, pour ses parents et pour toutes les personnes ici présentes. Le jour où un jeune prêtre monte pour la première fois à l'autel pour y offrir au Tout-Puissant le plus auguste des sacrifices, a été considéré de tout temps et à juste titre, dans l'Eglise catholique, comme une fête de sainte allégresse. C'est que l'état sacerdotal, loin d'être une institution humaine, a été établi par Dieu lui-même. Le Père

qui règne dans les cieux a envoyé sur la terre son Fils unique; Jésus-Christ, Fils du Très-Haut , et grand-prêtre éternel, a dit à ses disciples et à leurs successeurs : « Comme mon Père m'a envoyé, ainsi je vous envoie. »

» C'est par ces paroles, qui contiennent tout ce qui peut se dire de l'état ecclésiastique, que nous allons commencer nos réflexions. Ces quelques mots, mes chers frères, me fournissent l'occasion de vous rap* peler les plus importantes vérités que je vous annonçais, il y a quelques années, du haut de cette chaire. Nous voulons donc en ce jour solennel méditer avec piété et reconnaissance envers Dieu sur ces deux questions : Pourquoi Dieu nous a-t-il envoyé du ciel son Fils unique, et pourquoi Jésus-Christ, le Fils de Dieu, continue-t-il, aujourd'hui encore, de nous envoyer des prêtres? » Après avoir développé ces deux parties, l'orateur, s'adressant de nouveau aux fidèles, termina en ces termes, « Et maintenant, chers paroissiens, je m'adresse une dernière fois à vous. Après nous être revus, il faut de nouveau nous séparer! Recevez donc tous mes adieux, et puisse la grâce du Seigneur habiter toujours au milieu de vous ! Je ne sais si nous nous reverrons encore face à face ; c'en est si tôt fait de la vie humaine! Mais aussi longtemps que je vivrai je vous porterai dans mon cœur, comme je Tai fait jusqu'à ce jour. Priez pour moi comme je prierai pour vous;

c'est à peu près Tunique chose que nous puissions faire, étant si éloignés l'un de l'autre. Que le Dieu bon et miséricordieux vous fasse la grâce de mener toujours une vie pieuse et chrétienne, d'éviter tous les péchés, de supporter patiemment toutes vos souffrances et de mourir dans le Seigneur. Et si nous ne devons plus nous revoir ici-bas, faites, ô mon Dieu, que tous, tous, nous nous revoyions au ciel, et qu'aucun de ceux qui sont ici présents ne manque au rendez-vous de l'éternité! Amen. »

Nul œil ne resta sec après ces émouvantes paroles. Ce rendez- vous du pasteur et des brebis rappelait les temps apostoliques.

Cette solennité fournit aussi à d'anciens amis l'occasion de se revoir. Le prélat Frédéric de Walter, curé de Kirchbirlingen, s' étant rendu à Stadion, ces deux amis, vieillards encore en pleine floraison, se saluèrent de la façon la plus cordiale. Il s'y trouvait aussi quantité d'ecclésiastiques du voisinage, liés d'amitié avec Schmid. Tous ne formaient qu'un cœur et qu'une âme.

Voici ce que Schmid écrivait sur cette solennité à son ami Demeter, alors archevêque de Fribourg : « Le jour de la première messe de mon neveu a été pour moi une fête de réjouissance, en même temps qu'elle m'a profondément ému et ébranlé. Dès mes premières paroles de salutation, toute la paroisse a fondu en larmes. J'ai senti alors tout ce que j'avais

abandonné en la quittant. » Sur la prière de C. Schmid, son neveu Auguste fut admis comme vicaire chez le prélat de Walter.

Les années suivantes, C. Schmid se rendit fréquemment aux bains de Rippoldsau, où l'évêque Demeter avait aussi coutume d'aller. Il passait chaque fois par Rottenbourg, et logeait chez le chanoine Wagner. Vers la même époque, ma mère allait presque toujours à Augsbourg, afin d'être avec sa sœur pendant l'absence de son frère. Schmid envoyait alors à ses deux sœurs des lettres charmantes. Le 29 juillet 1838, il leur écrivait entre autres : « Comme vous le voyez (la maison des bains était dessinée au sommet de la lettre), me voici à Rippoldsau, où nous sommes heureusement arrivés après avoir traversé de hautes montagnes, de profondes et délicieuses vallées. Nous y avons tout trouvé agrandi et embelli, les bâtiments comme les jardins. Nous logeons dans trois magnifiques chambres contiguës les unes aux autres; l'une habitée par Son Eminence l'archevêque, l'autre par M. son frère, et la troisième par moi. Le nombre des étrangers n'est pas encore très-considérable; il y en a environ tous les jours cent soixante-dix à table. Tout va bien, et j'ai l'âme contente de me trouver à côté de mon respectable ami, que j'aime si intimement. J'ai aussi rencontré ici plusieurs hommes de mérite que je connaissais déjà depuis

longtemps, et j'ai appris à en connaître quelques nouveaux, dont l'amitié m'est souverainement précieuse; de sorte que j'éprouve infiniment de joie.

» Hier à midi, on voyait assis au sommet de la table un monsieur à l'attitude chevaleresque, et dont les traits étaient si pleins de noblesse et de dignité, que chacun l'admirait. Plusieurs disaient : « Ce serait-là une tête excellente pour un artiste qui aurait à représenter sur un tableau un général ou un chevalier ; il lui serait impossible d'avoir un plus beau modèle. Le soir, comme j'étais assis sur un banc, dans le jardin, ce gentilhomme français, qui parlait très-bien l'allemand, et qui, officier, ou même général, si je ne me trompe, se distinguait comme orateur à la chambre des députés, vint à moi accompagné de trois charmants enfants. Ceux-ci, avec cette politesse et cet air dégagé naturels aux enfants de la France, m'ont remercié du plaisir et des salutaires récréations que leur avaient procurés mes petits livres. Le père m'a assuré que les traductions qu'on en a faites sont lues dans toute la France, et qu'à Strasbourg en particulier il n'y a pas une maison où ils ne se trouvent. Quelques dames ayant appris que je viendrais ici, avaient l'intention, lors de mon arrivée, de me faire remettre un bouquet de fleurs par leurs enfants; mais elles ont dû partir quelques jours avant mon arrivée. Je vous écris tout ceci simplement parce que je sais que cela vous fera plaisir.

» Autant les hommes me témoignent ici de bienveillance, autant la température se montre sauvage. Nous avons peu de soleil, beaucoup de pluie, et il fait passablement froid. Aujourd'hui le thermomètre n'était qu'à cinq degrés au-dessus de glace, et ces jours derniers il est tombé de la neige sur la Forêt- Noire. Cependant ma santé est bonne au-delà de toute attente Maintenant, portez-vous bien, trèschères sœurs, et que le bon Dieu soit avec vous et avec votre cher frère Christophe, qui vous aime si tendrement. »

Il écrivait le 12 août 1839 : « Avant de quitter cette vallée qu'enferme de toutes parts les sombres forêts* du Schwarzwald, je dois encore, très-chères sœurs, vous dire en quelques lignes combien la cure que je fais ici m'est profitable. L'eau de la fontaine est délicieuse, et la température a presque toujours été à souhait. Souvent, pendant plusieurs jours, on n'a pas aperçu le moindre petit nuage au ciel pur et bleu. Le mouvement incessant qu'il faut se donner ici me convient parfaitement. Entre autres montagnes dont j'ai fait l'ascension, il en est une du haut de laquelle on aperçoit le Rhin, Strasbourg et les Vosges. Bien que j'aie été pendant trois heures continuellement sur mes jambes, je n'ai pas été fatigué; ce qui eût été impossible avant mon arrivée. Toutefois, ce qui m'anime et m'égaie le plus, c'est le commerce continuel de mon cher, ancien et u. 14

fidèle ami, Son Excellence l'archevêque. J'ai, en outre, revu ou appris à connaître une foule de personnages de mérite. M. le ministre de Reitzenstein m'a témoigné la plus grande amitié et a fait avec moi une longue promenade. M. le général et baron d'Imhof, qui jadis, à Stadion, passa la nuit chez nous, et qui fit jouer devant nos fenêtres la musique du régiment, a paru très-heureux de me revoir et est venu me rendre visite dans ma chambre. Il en est de même de M. le conseiller ecclésiastique Engel, de Sigmaringen, que j'ai rencontré ici, et d'une foule d'autres personnes.

» Un ecclésiastique français, natif de Paris, et maître de conférences dans un établissement de Strasbourg, aussi distingué par la noblesse de ses manières que par l'étendue de ses connaissances, et surtout par ses sentiments religieux, m'a apporté de la part de ses élèves une foule de salutations. « Ils savent presque par cœur vos petits livres, m'a-t-il dit, et on les a introduits dans une foule d'écoles. » Un autre ecclésiastique, Anglais d'origine et qui a séjourné longtemps dans le nord de l'Amérique, m'a assuré qu'ils étaient déjà répandus dans ce pays.

» M. le doyen Diepenbrock m'a écrit, dans la lettre qu'il a mise dans la vôtre, chère Françoise, que M. le Dr Passavant, de Franckfort, irait me rendre visite à Augsbourg. Dites-lui combien je regrette de ne point me trouver à la maison. Je suis égale-

ment peiné que M. Krummaeher, dont les beaux ouvrages m'ont si hautement réjouis, ne m'ait point rencontré. »

Pendant l'été de 1840, C. Schmid retourna de nouveau aux eaux de Rippoldsau, et, selon sa coutume, passa par Rottenbourg. Le chanoine Wagner n'étant plus de ce monde, il descendit chez le doyen de Jaumann. Il fit aussi une visite au séminaire, où je me trouvais alors comme élève. Le supérieur, M. Supp, son ami, l'accompagna constamment. Schmid parcourut tous les pupitres de la salle d'étude et adressa à chaque élève quelques mots affectueux. Lorsqu'il nous fit ses adieux, il nous dit en s'adressant à tous : « Je souhaite de tout mon cœur que vous soyez heureux dans la sublime vocation où vous êtes sur le point d'entrer. L'état ecclésiastique possède sur tous les autres cet avantage, qu'il a pour objet les choses spirituelles, les intérêts les plus élevés et les destinées immortelles de l'homme. Je vous prie aussi de vous souvenir de moi dans vos prières. »

A midi, Schmid prit son repas à la table de Sa Grandeur l'évêque de Keller, où tous les chanoines, ainsi que le supérieur du séminaire, avaient été invités. Il y fut très-joyeux et raconta une foule d'anecdotes qui excitèrent l'hilarité- universelle. Comme il voulait partir le lendemain et n'avait personne pour l'accompagner, j'eus la permission

d'aller avec lui. Il voulut se mettre en route à cinq heures. Je le trouvai tout au matin, prêt à partir, dans la galerie de tableaux de M. le doyen. Me conduisant devant le portrait de Sailer, peint à l'huile par Wocher : « Voilà, me dit-il, le portrait de Sailer pendant qu'il était professeur à Dillingen; c'est le seul que nous ayons de cette époque, que lui-même appelait le plus beau temps de sa vie. »

Quand, parvenu à une haute vieillesse, C. Schmid publia ses Souvenirs, il demanda ce portrait au doyen de Jaumann, le fit graver à Nuremberg par un excellent artiste, C. Mayer, et le mit en tête de son ouvrage. Parmi les tableaux qui composaient sa belle collection, C. Schmid vantait surtout deux combats de cavaliers, de P. Bugendas, et le buste d'un vieux moine, qui se trouvait précédemment dans la galerie de Leuchtenberg, à Munich, et qui était dû, incontestablement, au pinceau de Rembrandt.

Pendant le déjeuner, ces deux messieurs s'absorbèrent tellement dans la conversation qu'ils avaient entamée sur la peinture, que notre départ fut retardé d'une heure. La matinée étant pluvieuse, nous ne pûmes guère examiner le pays que nous traversions; mais la conversation n'en fut que plus animée. Schmid me parla de la vocation où j'allais entrer, me raconta une foule de détails de sa vie pastorale, qu'il inséra plus tard dans ses Souvenirs, et m'entretint longuement d'Heggelin, qu'il considérait

comme l'idéal du bon pasteur et qu'il avait en grande vénération, « Heggelin, me dit-il, avait un talent particulier pour consoler les affligés. Appelé un jour par la baronne de Freiberg, qui était inconsolable de la perte de son unique enfant, on le conduisit dans la chambre où cette mère désolée était assise sur un sopha, la tête cachée dans ses deux mains. Elle ne leva point la tête, et, de son côté, Heggelin ne dit mot. Il s'approcha de la fenêtre, et resta là, debout et silencieux. La dame se levant enfin lui demanda la cause de cette conduite singulière. Heggelin répondit que, bien qu'il eût été appelé, il n'avait point osé la troubler dans sa légitime douleur. Cette réponse lui gagna la confiance de la baronne; elle le pria de s'asseoir et entra en conversation avec lui. Heggelin la laissa pleurer et se plaindre tout à son aise, et c'est seulement ensuite qu'il essaya de la consoler.

» Excellente dame, lui dit-il entre autres, si vous vous livrez encore quelque temps à cette excessive douleur, votre santé en souffrira et vous vous enlèverez l'espoir de vous voir naître d'autres enfants. » Ce fut cette dernière considération qui agit le plus puissamment sur elle.

» En général, continua Schmid, le pasteur qui

veut consoler des affligés ne doit pas moins s'adresser

à leur intelligence qu a leur cœur. Les preuves de

raison sont souvent les seules efficaces chez un grand

nombre d'hommes. La déraison et l'entêtement ont fait presque autant de mal dans le monde que l'immoralité. » Il me recommanda de lire très-souvent les sermons de Winkelhofer. « La manière claire et simple de cet orateur distingué, ajouta-t-il, est ce qui convient le mieux pour la chaire; quant à la lecture continuelle et à la méditation journalière de l'Ecriture sainte, elle est absolument indispensable à l'orateur chrétien. »

Tandis que nous conversions ainsi, nous arrivâmes à Freudensadt, où nous dînâmes. Le ciel s'était éclairci , et lorsque nous voulûmes partir, le soleil brillait dans toute sa pureté et sa force. Schmid se penchait continuellement hors de la voiture pour regarder tantôt à gauche, tantôt à droite. Les montagnes de la Forêt-Noire, avec leurs sombres sapins, les scieries échelonnées dans les profondeurs d'une vallée solitaire et verdoyante, les ruisseaux qui s'enfuyaient en murmurant et allaient se précipiter sur les roues grandes et noires d'un moulin voisin, lui plaisaient infiniment. Il me parla des belles promenades qu'on pourrait faire à travers ces forêts. « Un peintre, disait-il, trouverait là de quoi faire un beau paysage. » Comme nous passions auprès d'une cascade qui du haut d'un rocher placé entre de noirs sapins tombait en flots blancs comme la neige, il me dit qu'il avait dépeint dans son petit livre la Soirée de Noël une cascade tout-à-fait semblable, « C'est là,

dit-il, ce qu'il y a de plus naturel; je ne puis comprendre que tant d'auteurs dépeignent la nature en des termes si recherchés et si peu vraisemblables ; il la faut dessiner avec la plume telle qu'elle se présente elle-même; plus le dessin est ressemblant, mieux il vaut. » Les ouvrages de Schmid offrent bien réellement ces peintures vraies et fidèles de la nature.

Nous arrivâmes sur le soir à Rippoldsau. Son Eminence y étant déjà arrivée, Schmid se fit aussitôt conduire dans sa chambre. Comme nous passions dans un corridor, nous entendîmes crier derrière nous : « Christophe! Christophe! » C'était Son Eminence en personne. L'archevêque avait appris dans la salle de conversation l'arrivée de Schmid, et s'était mis à sa poursuite. Ces deux amis s'embrassèrent de la façon la plus cordiale. Je n'ai jamais vu une amitié plus intime et plus tendre que celle qui existait entre ces deux hommes. Le lendemain, ils allèrent visiter la source, et se promenèrent dans les allées. Je pus alors être témoin des marques d'affection et de respect que Schmid reçut de la plupart des étrangers, surtout des dames, qui honoraient en lui l'ami des enfants. Quand la saison des bains fut passée, Schmid accompagna l'archevêque jusqu'à Fribourg. Il écrivait de cette ville à sa sœur, le 19 août 1840 :

« Mgr. l'archevêque et moi sommes arrivés ici

heureusement et tout rajeunis. Notre voyage à travers la pittoresque vallée du Kinzigthal, favorisé par un temps charmant, a été tel qu'on pouvait le désirer ; comme nous avions pris l'extra-poste, nous volions comme des oiseaux. Partis à neuf heures du matin, après avoir bu une dernière fois à la source, nous étions déjà ici à sept heures du soir.

» J'aurais tant de choses à vous raconter sur Rippoldsau, que je pourrais en remplir une feuille tout entière. J'ai vu une foule innombrable de hauts personnages, hommes et femmes, tant du Wurtemberg que de Baden, de la Suisse et de la France, que je connaissais déjà et qui m'ont témoigné toutes sortes de bontés. Mais je me réserve de vous conter tout cela verbalement. Je rapporte des vers allemands, français et anglais qui ont été composés en mon honneur.

» J'ai trouvé ici tous les chanoines et autres amis en parfaite santé. J'ai encore rencontré M. Vicari, évêque consécrateur ; il était sur le point de partir pour un voyage d'agrément, pendant lequel il passera par Augsbourg. Le climat de Fribourg convient admirablement à M. le chanoine Hirscher; il s'y trouve mieux que nulle part ailleurs. Toutes les dames qui se vouent ici à l'enseignement dans les maisons religieuses se portent bien; elles sont heureuses et contentes, et travaillent avec une ardeur infatigable à l'instruction des jeunes per-

sonnes. Elles ont appris avec plaisir qu'une de mes nièces était professeur à l'institut anglais d'Augsbourg.

» Je passe ici des jours heureux en compagnie de SonEminence l'archevêque, de monsieur son frère et de mademoiselle sa sœur. Ils vous saluent affectueusement. J'oubliais de parler de la magnifique cathédrale, où Son Eminence a dit la messe pour moi le 15 août (1). M. le maître de chapelle a fait chanter, pour me faire plaisir, une messe composée par M. Drobisch, d'Augsbourg; elle a été fort bien exécutée. Elle portait à la dévotion et élevait l'âme vers le ciel.

» M. Muller, conseiller de la cour et supérieur de l'institution des aveugles, est venu me visiter et m'a montré une édition des OEufs de Pâques imprimée à Philadelphie, en Amérique, pour l'institution des aveugles de Pensylvanie. Les caractères en sont tellement grands que les aveugles peuvent les lire avec les doigts. Le volume est passablement gros et épais. Je l'ai feuilleté avec autant d'attendrissement que de satisfaction.

» M. le comte de Stadion ayant bien voulu honorer d'une visite notre petite maison d'Augsbourg, j'ai un double motif de m'en retourner par Stadion et d'aller lui présenter mes hommages.

(1) Jour de la naissance de Schmid.

Cette circonstance pouvant retarder d'un jour mon arrivée, j'ai cru nécessaire de vous l'écrire afin que vous ne soyez point en soucis.

» J'ai appris avec plaisir que M. Hurter a voulu m'honorer de sa visite à Augsbourg. En ce momentlà je lisais à Rippoldsau son voyage à Vienne; il m'a fait un grand plaisir; j'ai vu qu'il y parle avec beaucoup d'éloges du Père prieur Kœlin . du chanoine Stadler et du peintre Gent-Livres (Hundertpfund) .

» Les environs de Fribourg me causent, chaque fois que je les revois, un nouveau ravissement. Ils sont, au reste, d'une beauté ineffable; pour moi, je n'oserais me hasarder d'en faire la description. Nous sortons tous les jours, et chaque fois je trouve une nouvelle occasion d'admirer la magnificence des vignes et des jardins, la beauté des fleurs et des fruits, les montagnes lointaines, et les Vosges plus lointaines encore. Les jardins de Son Eminence renferment également en abondance de beaux fruits mûrs, des mirabelles et des pêches. Quant aux raisins, ils ont encore besoin de quelques jours de soleil pour donner de l'excellent vin. Autant j'ai de plaisir à être ici, autant j'en aurai à vous revoir, et je suis, dans cette attente,

» Votre tout dévoué frère, » Christophe. »

Devant célébrer ma première messe l'automne de cette même année, j'invitai C. Schimd à prêcher ce jour-là. Lui ayant écrit que je voulais la dire sans appareil, dans l'église située sur la belle montagne d'Ellwangen, il me répondit : « J'entre parfaitement dans le dessein que vous avez de célébrer votre messe sans solennité sur cette charmante montagne. Aux raisons que vous alléguez il faut joindre celle-ci, qu'étant moi-même âgé de soixantetreize ans, et ma santé étant souvent fort endommagée, je ne serais pas sûr de pouvoir faire un discours solennel devant un public nombreux, d'autant plus que je viens encore tout récemment de perdre deux dents, ce qui m'empêcherait de m' exprimer avec la clarté suffisante.

» J'assisterai certainement à la cérémonie, à moins que, contre mon attente, ma santé ne me le rende impossible. Je pense arriver à temps à EUwangen le 20 septembre.

» Il faudrait, pour n'incommoder personne, donner le repas dans un hôtel , et faire toutes choses honnêtement et convenablement, sans néanmoins qu'il y eût trop de magnificence. Ecrivez tout cela à votre mère, qui, je pense, sera de mon avis.

» Je me recommande au souvenir de M. le supérieur et de MM. ses collègues, et je salue tous vos condisciples de la façon la plus cordiale.

» Le 16 septembre, jour de votre ordination ,

sera pour nous tous qui sommes ici, une fête de dévotion. C'est ici, surtout à l'autel de la cathédrale, que je la célébrerai.

» Votre affectueux oncle,

» Christophe.

» Augsbourg, le 12 septembre 1840. »

Dès que M. Diem, curé de Schœnenberg et natif de Stadion, à qui C. Schmid avait autrefois enseigné les éléments de la langue latine, apprit que ce dernier assisterait à la solennité, il pria son ancien pasteur et maître d'aller loger dans les vastes appartements qu'il occupait dans l'ancien séminaire. Schmid accepta avec joie l'invitation. Ce fut une touchante entrevue. Dans son bonheur, le curé mit tout en œuvre pour faire à son ancien maître une réception aussi honorable que possible. Il alla jusqu'à faire peindre devant la porte de la chambre où logerait Schmid une corne d'abondance de laquelle tombaient des œufs de Pâques, des roses blanches et rouges, des pensées, des fleurs de houblon, des marguerites, etc. C. Schmid fut très-touché de cette ngénieuse prévenance.

Le jour de la solennité était une belle journée d'automne. Selon sa coutume, Schmid se leva de bonne heure, et contempla avec ravissement, du haut des fenêtres de la maison curiale, placée sur

une belle montagne, les lointaines perspectives qui se déroulaient devant lui. Quand l'heure de l'office approcha, il remarqua que, bien que ce fût un jour ouvrable, des légions tout entières de laboureurs et plusieurs habitants de la ville voisine se dirigeaient vers l'église, et escaladaient la montagne pour assister à cette auguste cérémonie. Touché de tant de piété et de zèle, et satisfait de voir qu'on s'associait à notre bonheur avec tant de générosité : ce On ne saurait, dit-il, laisser ce peuple s'en retourner avec la faim ; » puis il se retira dans sa chambre pour consacrer à étudier un discours le peu de temps qui devait encore s'écouler jusqu'à l'office. Et c'est ainsi que cette fête de famille devint une solennité publique. Le discours que ce vieillard de soixantetreize ans adressa à cette nombreuse assemblée dura près d'une heure. Ses paroles, tout inspirées par le cœur, ne pouvaient manquer d'agir puissamment sur celui de ses auditeurs. Elles furent imprimées sur la demande expresse qui en fut faite. Pendant l'après-midi, Schmid fut très-gai au milieu de ses nombreux amis et partisans, accourus les uns d'Ellwangen, les autres de sa ville natale, éloignée de quatre lieues. Il partit le lendemain, après avoir dit la messe dans la chapelle des grâces, et examiné une dernière fois cette magnifique église : « II y a maintenant plus de soixante ans, dit-il en partant, que je suis venu pour la première fois de Dinu. 15

kelsbuhl en pèlerinage dans cette belle église. Je ne me figurais guère à cette époque que, vieillard, j'y viendrais faire le sermon de première messe d'un fils de ma sœur. Comme les voies de Dieu sont pourtant admirables ! »

Conformément au désir exprimé par Schmid, je devins vicaire de son ami, le prélat de Kirchbirlingen, qui, malheureusement, mourut déjà Tannée suivante. C. Schmid pleura amèrement sa mort et lui érigea, dans la feuille le Sion, qui paraissait à Augsbourg, un monument digne de lui. Il avait fait de même dans une brochure spéciale pour son ami Weber, décédé à Augsbourg en 1831.

Depuis cette époque jusqu'à la mort de Schmid, j'allai presque tous les ans à Augsbourg, et je passai de longs instants dans sa compagnie, où il se montrait aussi spirituel que sympathique et affectueux. Il m'a lu une foule de ses histoires avant de les livrer à l'impression, et, en général, il parlait beaucoup de littérature et de belles-lettres. Je veux essayer de reproduire ici, aussi exactement que psssible, ce que ma mémoire en a conservé et ce que j'ai retrouvé dans des notes.

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