ÉCRIVAINS
De tous les classiques de l'Allemagne, le Wandsbecker-Bote, de Claudius, était celui que Schmid lisait de préférence. Il avait constamment sur sa petite table à écrire un volume des œuvres de cet écrivain si véritablement poétique, si profondément chrétien, et pourtant si gai. Souvent on l'entendait dire le soir : « Il nous faut encore lire quelques pages de
Claudius ; » puis il allait chercher le livre et faisait une lecture. Il lisait surtout volontiers l'Audience auprès de l'empereur du Japon, les Lettres à Andres et ce beau chant : La lune s'est levée, les petites étoiles d'or brillent de tout leur éclat. « Settelé, un de mes amis mort tout récemment, disait Schniid, et qui était précepteur du jeune comte de Fugger-Glœtt, alla un jour visiter Claudius à Wandsbeck, et eut avec lui un long entretien. Claudius prit tellement en affection ce jeune homme plein de talent , qu'il entra avec lui en correspondance. J'ai extrait pour Sailer les plus beaux passages des lettres que Claudius écrivit à Settelé ; malheureusement il est probable qu'ils sont perdus. Plût à Dieu que j'en eusse pris copie ! »
Deux de ces lettres se sont retrouvées parmi les papiers que Schmid a laissés. La première, écrite de Wandsbeck, le 12 janvier 1791, est ainsi conçue:
« Bonne année, cher monsieur Settelé, et soyez le bien- venu à Karlsruhe, séjour du célèbre fanatique Schlosser, comme le dit et le pense le professeur de Marbourg.
» Très-souvent on se trouve mieux auprès d'un hérétique qu'auprès de ceux qui en inspirent l'horreur; je pense qu'il en sera de même pour vous dans le cas présent. J'ai eu grande envie de vous envoyer un morceau de cette viande enfumée de Hambourg, recherchée dans le monde entier, pour n. W
faire la fête chez Schlosser, et pour me venger en quelque manière de la fête du déisme qu'il a donnée au théologien soyeux du Braunschweig. Mais Karlsruhe est si éloigné, que, s'il faut dire vrai, le port m'a fait reculer.
» Merci pour les nouvelles que vous m'avez données de votre voyage, et pour tout ce que vous avez trouvé cà et là de nouveau sous le soleil. Ici, tout est comme par le passé. Fritz a toutes ses dents, jusqu'à celles des yeux; et, Dieu merci, elles sont de grosseur raisonnable; il se porte bien, ainsi que nous tous.
» Je suis chargé de leur part de vous saluer mille fois. Item pour les gens de l'aubergiste. Mes compliments à Schlosser; vivez et voyagez bien.
» Je prie Dieu qu'il vous ait sous sa main.
» Que possède l'homme qui n'a point quelque grande et éternelle occupation? »
Dans la seconde lettre, on lit ces lignes :
« Ce bon Buchkolz, d'être toujours si hypocondre! Pourtant nous avons appris que son état s'est amélioré. Notre corps est un mauvais et effronté voisin : accordez-lui long comme la main, il en prendra long comme le bras ; aussi agit-on fort sagement de ne lui céder rien , pas même la largeur d'un doigt.
» Je prie Dieu qu'il vous ait sous sa main. Continuez à ne vous point laisser détourner du vrai chemin, par la raison qu'il est bon.
» Nous vous saluons tous nominativement : ma
femme, Caroline, Christine, Anne, Augusta, Tri-
netta, Jean, Rebecca et Fritz; car tous, jusqu'au
dernier, veulent être nommés. Dito, dito, dito de
votre quartier.
« Mathias Claudius. »
Schmid citait encore de Claudius un trait extrêmement touchant, mais je n'en conserve plus qu'un vague souvenir. Une excellente place d'organiste se trouvait vacante, à Hambourg, autant que je me rappelle. Plusieurs aspirants se présentèrent, entre autres Claudius. Tous les candidats durent se soumettre à un examen et occuper successivement l'orgue. Claudius, qui jouait parfaitement, obtint la place. Tandis que les assistants le félicitaient, il aperçut dans un coin un de ses compétiteurs qui était fort affligé et paraissait pleurer. Il s'approcha de lui et lui demanda la cause de sa tristesse. Cet homme lui répondit qu'il était fils de l'organiste défunt, qu'il avait de la famille, ainsi qu'une mère âgée, et que si lui, Claudius, n'avait point concouru, il aurait obtenu la place. Claudius déclara sur-lechamp qu'il n'accepterait cette place à aucune condition, et qu'il y renonçait en faveur du fils de l'organiste défunt.
Schmid se sentit attiré vers Schiller à cause de l'élévation, de la sublimité et de la noblesse des sentiments qui éclatent dans ses poésies. Il se plaisait à sortir de la réalité de la vie pour s'élever vers les pures régions du bien et du bon, où l'enthousiasme du poète entraîne comme malgré lui le lecteur. Il aimait ses héros de fantaisie. Il lisait surtout volontiers Marie Stuart, Wallenstein, le Chant de la cloche et le Comte de Habsbourg. Mais ce qui l'attirait vers Schiller était précisément ce qui l'éloignait de Gœthe; chose facile à comprendre quand on connaît la trempe d'esprit de Schmid.
Le caractère d'Edmond, par exemple, lui répugnait souverainement ! « Gœthe, disait-il , a dépeint un Edmond tout différent de celui qu'offre l'histoire. »
L'Edmond de l'histoire est un caractère d'une moralité sévère, tandis que celui de Gœthe est un bon vivant, léger et frivole, qui traite de bagatelles les plus austères devoirs de la vie, et qui, le soir, s'en va trouver sa maîtresse. L'empoisonnement et la transfiguration du petit Charles lui étaient tout-à-fait insupportables. Quant aux Souffrances de Werther, il disait qu'on y trouvait décrit de main de maître le développement paisible, comme aussi la flamme dévorante de la passion de l'amour se consumant lui-même; mais il ajoutait que Gœthe n'aurait pas dû lancer ce roman dansle monde sans y joindre
quelques observations. Lessing, continuait-il, a eu parfaitement raison quand il a dit dans une lettre à Eschenbourg : « Pour qu'un produit si chaud ne fît pas plus de mal que de bien , n'êtes- vous pas d'avis qu'il eût fallu mettre à la fin une petite et froide remarque, et jeter ça et là quelques mots indiquant comment Werther était arrivé à se faire un caractère si aventureux, et comment un jeune homme ayant les mêmes dispositions naturelles devait s'y prendre pour éviter de tels écarts. »
«Une foule de jeunes gens, disait Schmid, durent prendre la beauté poétique de ce roman pour de la beauté morale, et croire que celui-là devait être bon, qui s'intéressait si vivement à eux. Claudius aussi avait su en quelques mots apprécier parfaitement ce roman, qui excitait alors une si grande sensation. Il applaudissait entièrement à ces paroles de Schmid « qu'il fallait à côté du mausolée de Werther, élevé sous un tilleul près du mur d'un cimetière, construire un banc de gazon, s'y asseoir, et, tenant sa tête dans ses deux mains, pleurer sur la faiblesse humaine. »
Parmi les petits poèmes de Gœthe, Schmid lisait surtout avec plaisir les Années d'apprentissage. Il disait que Hermann et Dorothée était un chef-d'œuvre accompli. Faust ne lui convenait point, quoiqu'il fût loin de méconnaître les beautés de détail de cette tragédie, et les profondes vérités psychologiques qu'elle renferme. Il était de l'avis de Gœrrès, qui
disait : « Gœthe s'est enivré en buvant à la coupe de la nature; il lui faudrait de la lumière et encore de la lumière. » Schmid racontait que Gœthe ayant un jour prié Boisserée de lui prêter pour quelque temps son beau tableau de saint Christophe, le poète F avait suspendu ^u-dessus de la table où il écrivait. Boisserée étant retourné plus tard chez le poète et ayant demandé des nouvelles du tableau , le poète lui répondit qu'il l'avait éloigné de sa table à écrire et suspendu à un autre endroit. « La tête sévère de saint Christophe me regardait toujours, ajouta Gœthe, comme s'il avait voulu me dire : Te convertiras-tu bientôt, vieux païen? »
C. Schmid connaissait personnellement, depuis qu'il avait étudié à Dillingen, l'aveugle Pfeffel, poète fabuliste. Il vantait la structure facile de son vers, le style énergique et concis de ses poésies. La pièce intitulée : la Pipe turque , qu'il savait par cœur, lui plaisait extrêmement. Il disait que Pfeffel y avait décrit avec une concision admirable et une grande vérité de caractères, un fait sur lequel on aurait pu composer une histoire plus longue, qui eût été fort attrayante. Il aimait également à lire les fables de Gellert. Quand on parlait philosophie, Schmid avait coutume de rappeler l'Histoire du chapeau, et quand il s'agissait de travaux littéraires, il citait les pièces intitulées : Hans Nord et le Peintre d'Athènes.
Schmid admirait la prose de Lessing. Il lisait souvent sa tragédie intitulée : Emilia Galotti, et vantait l'art merveilleux avec lequel les personnages y étaient représentés. Il s'égayait aussi des fines plaisanteries d'Abraham à Sancta Clara; mais il se servait toujours d'une ancienne édition, disant que si c'avait été une pensée malheureuse de traduire en allemand moderne les poésies allemanniennes de Hébel, on avait commis la même faute pour les ouvrages d'Abraham, et qu'ainsi on leur avait enlevé tout leur charme primitif.
La plupart des poètes récents souriaient peu à Schmid. Il ne pouvait supporter leur manie incessante de parsemer de réflexions leurs poésies , de quereller le ciel et de gourmander les rois, « Ils ont constamment ? disait-il, le cœur rempli d'angoisse et la tête pleine de doutes. » Il détestait également ces répétitions fréquentes de je, mon, moi, à moi, qui encombrent leurs ouvrages. Lorsque, à un âge fort avancé, Schmid se vit prier de toutes parts d'écrire les Souvenirs de sa vie, il fut longtemps avant de pouvoir s'y résoudre, et lorsqu'il eut fini par consentir, on l'entendit souvent répéter : « Il me répugnait d'employer à tout instant les expressions de je, moi, à moi. Je me rappelais sans cesse ce mot d'un homme pieux et modeste qui, bien qu'il me précédât de trois ans, étudiait de mon temps la théologie. Cet homme avait fait beaucoup de bien
et avait beaucoup souffert ; aussi parlait-on souvent de lui. Nous étant rencontrés longtemps après , la conversation tomba sur le bruit immense qu'il faisait : « Hélas ! s'écria ce digne homme. Dieu sait combien je voudrais ressembler à la goutte d'eau qui, payant son petit tribut à la terre qu'elle contribue à féconder, disparaît dans le sol, obscure et ignorée. »
Schmid ne pouvait approuver les applaudissements excessifs qu'on donnait à V Amaranthe du poète Redwitz. Tout en reconnaissant la tendance chrétienne de ce poète, la beauté de son talent et la magnificence de son langage, il déclarait que cette pièce manquait d'une foule de qualités qu'il est indispensable de trouver dans une œuvre qui veut être classique.
De tous les poètes étrangers, Shakspeare était celui que Schmid préférait. Il le lisait dans la langue originale, et appréciait surtout le côté dramatique de ses œuvres : Hamlet et Macbeth étaient les pièces qu'il lisait le plus souvent, « Ce poète vraiment grand, disait-il, veut non-seulement être lu, mais encore étudié à fond. Quelques mots de ses dialogues, qui semblent jetés là nonchalamment, témoignent de la profonde pénétration et de la science psychologique de l'auteur. Macduff, par exemple, à la nouvelle que Macbeth a tué sa femme et son enfant, reste immobile, la tête enfoncée dans son chapeau,
silencieux et comme pétrifié. Puis il réitère la question déjà faite, et tombe de nouveau dans une muette douleur. Et il finit par s'écrier : « Il n'a point d'enfants! » — Pendant cet intervalle, Macduff vient de réfléchir sur la meilleure manière de venger sur Macbeth la mort de sa femme et de son enfant ; mais comme ce dernier est sans enfants, il s'écrie avec douleur : « Il n'a point d'enfants ! »
« Plus d'un lecteur, ajoute Schmid, reste indifférent à la lecture de semblables passages. Bien des morceaux préparés avec art pour le théâtre, n'apparaissent que là sous leur véritable jour. On peut faire trois classes des pièces dramatiques; la première comprend celles qui se prêtent bien à la lecture et médiocrement à la représentation; la seconde, celles qui se prêtent bien à la représentation et ne supportent guère la lecture; la troisième, celles qui peuvent supporter l'une et l'autre avec un égal succès. »
Parmi les classiques de l'antiquité, Schmid aimait surtout Homère et Plutarque. Déjà, comme étudiant, il portait constamment dans sa poche l'Iliade et l'Odyssée. Voici à peu près en quels termes il s'exprimait sur les poèmes d'Homère : « Autant sont fausses et enfantines les idées qu'on y donne des dieux, autant les vertus et les vices des hommes y sont représentés avec vérité et naturel. Il n'y a rien de mort dans ces magnifiques poésies; tout y vit et y u. i i
respire. Il n'est pas jusqu'aux animaux auxquels le poète ne prête des sentiments humains. Les coursiers d'Achille pleurent la perte du cocher Patrocle, tué par Hector. Ils ne veulent plus ni retourner auprès des vaisseaux, ni marcher au combat. La tête tristement baissée vers la terre , ils restent immobiles devant le siège étincelant du char.
» Homère anime jusqu'aux objets insensibles. Il ne fait point une description détaillée du héros, mais il le représente armé de pied en cap, et se ceignant les reins des différentes pièces qui composent sa brillante armure ; et c'est ainsi que la beauté inerte reçoit le charme de la vie et du mouvement. La même observation peut s'appliquer à Hermann et Dorothée de Gœthe. Une mère parcourt , pour chercher son fils, les écuries, les granges, les jardins et les vignes, redresse en passant les tuteurs des arbres, et enlève quelques chenilles aux choux qui déploient leur luxuriante végétation. »
Schmid lisait très- souvent les adieux d'Hector et d'Andromaque. Cet ami de la jeunesse trouvait incomparable la scène où Hector tendant les bras vers son fils, celui-ci, effrayé par le brillant panache de son père, se presse en pleurant contre le sein de sa nourrice. Le père et la mère souriant, Hector enlève aussitôt le panache de dessus sa tête, le place à terre, et c'est alors seulement que l'enfant lui permet de l'embrasser et de le prendre dans ses bras.
« De tels passages, disait Schmid, sont les perles de la poésie ; Voss a traduit de main de maître les poèmes d'Homère. »
Au mois d'août de Tannée 1840, cinquante ans s'étaient écoulés depuis que Schmid avait été ordonné prêtre. Après avoir passé l'été avec son ami, l'archevêque Demeter, aux bains de Rippoldsau, il l'accompagna jusqu'à Fribourg pour célébrer le cinquantième anniversaire de son sacerdoce dans la magnifique cathédrale de cette ville. Son plus sincère désir était que cette fête restât secrète et qu'on n'en sût rien dans le public. La seule particularité qui la devait signaler était cette circonstance fort rare, que trois chanoines de Fribourg, tous trois prêtres depuis cinquante ans, et dont l'un était le célèbre professeur Hug, devaient assister Schmid à l'autel. Mais voilà que le 2 août Schmid reçut d'Augsbourg une lettre par laquelle sa sœur lui mandait que des délégués, ayant à leur tête le bourgmestre Raab, venaient d'arriver de Dinkelsbuhl pour le prier, au nom de leurs concitoyens, d'aller célébrer son anniversaire dans sa ville natale. Cette lettre en renfermait une
autre ? écrite par les députés, dans laquelle ils le priaient de vouloir bien honorer de sa présence sa ville natale, afin que sa fête devînt leur fête à tous.
Schmid répondit aux députés : « L'invitation d'aller célébrer mon anniversaire dans ma chère ville natale, que je n'oublierai jamais, est pour moi si honorable et me remplit d'une si profonde émotion, que je l'accepte avec la plus grande joie, malgré ma haute vieillesse et ma faible santé. »
Il partit pour Augsbourg, où il trouva une lettre de M. le curé de Dinkelsbuhl, qui l'invitait à loger chez lui pendant son séjour, et lui annonçait que les autorités de la ville iraient le recevoir à Willburgstetten, limite de leur territoire.
Schmid répondit : « J'accueille avec reconnaissance et plaisir l'offre de loger au presbytère pendant mon séjour dans ma ville natale. Je me permettrai de joindre à l'expression de ma reconnaissance la prière d'oser emmener avec moi ma sœur, dont les services me sont indispensables. Je suis on ne peut plus sensible à F honneur qu'on veut me rendre en allant me recevoir sur les limites du territoire de la ville. Bien que je me croie indigne d'une telle distinction, je ne puis néanmoins repousser des offres qui témoignent tant de bonté. Je ferai donc en sorte d'arriver à Dinkelsbuhl le 27 de ce mois, à six heures ; je vous prie de l'annoncer aux honorables chefs de la magistrature et de l'Eglise. »
Arrivé à Willburgstetten, le 27 août, Schmid fut reçu par les députés, qui, montés sur un grand nombre de voitures, raccompagnèrent jusque dans sa ville natale. La jeunesse des écoles, vêtue comme aux plus beaux jours de fêtes, le reçut à la porte de Wœrnitz, avec des guirlandes et en chantant des cantiques. Au-dessus de la porte brillait entouré de verdure, au milieu des armoiries de la famille de Schmid, qui se composaient de trois fers à cheval, et au milieu de celles de la ville : trois épis de blés et trois collines, le monogramme de Schmid, et au sommet on lisait ces mots : « Soyez le bien- venu ! »
Profondément ému d'une si cordiale réception, Schmid descendit de voiture , salua tendrement les enfants, et reçut avec des démonstrations de joie et de reconnaissance les fleurs et les vers qu'ils lui offrirent. Puis, entouré de ses jeunes amis, il se rendit à pied à l'église, vieil et imposant édifice gothique, qui avait été magnifiquement orné. Arrivé dans le lieu saint, où soixante-treize ans auparavant l'eau régénératrice du baptême avait coulé sur sa tête, et où, enfant, il était venu prier avec tant de piété, le vieillard s'agenouilla devant l'autel, et adora pendant quelques instants en silence celui qui préside aux destinées humaines.
Il se rendit ensuite au presbytère, que le pasteur, heureux d'une si agréable visite, avait fait transformer en une villa toute parsemée de fleurs.
Le dimanche matin, G. Schmid fut accompagné solennellement à l'église par le clergé, la magistrature et les délégués de la population, au son de toutes les cloches et au milieu des détonations de mortiers. Tous les habitants de la ville, ainsi qu'une foule de peuple venu de la campagne, se pressaient à cette solennité, à laquelle étaient venus s'associer un grand nombre d'amis du Wurtemberg.
C. Schmid monta en chaire, et commença par ce texte emprunté à l'Evangile du jour : « II est revenu sur ses pas , glorifiant Dieu à haute voix , et s'est prosterné aux pieds de Jésus pour lui rendre grâces (1). » Après avoir salué l'assemblée, il continua en ces termes : « Ce n'est pas sans éprouver une vive émotion que j'entre aujourd'hui dans cette chaire sacrée ; mon âme est agitée par les sentiments les plus profonds et les plus divers. Quand je promène mes regards dans ce temple antique et majestueux, magnifique monument de la foi et de la piété de nos ancêtres; quand j'aperçois ces fonts baptismaux où, il y a soixante treize ans, je fus régénéré par les eaux du baptême ; cet autel où, il y a cinquante ans, j'offris pour la première fois le saint sacrifice de la messe ; quand je me rappelle les grands et innombrables bienfaits que le Dieu bon et miséricordieux m'a dispensés pendant une si longue
(1) Luc, XXI, 16, 17.
existence , j'éprouve un indicible bonheur à répéter avec cet homme, dont il est parlé dans l'Evangile de ce jour, que le Seigneur avait comblé de ses bienfaits : ce Je reviendrai sur mes pas, glorifiant le Seigneur, et je me prosternerai aux pieds de Jésus pour le remercier. »
Cependant, quelques raisons que j'aie de louer Dieu et de me réjouir, je ne puis me défendre d'un sentiment douloureux. Lorsque, il y a cinquante ans, je parcourais de mes regards cette assemblée, aussi nombreuse qu'elle l'est aujourd'hui, que de personnes respectables de l'un et de l'autre sexe je voyais ici présentes, et qui aujourd'hui ne sont plus sur cette terre ! Le clergé de cette paroisse, le magistrat de la ville, le prédicateur qui faisait retentir la parole de Dieu du haut de cette tribune, alors mon précepteur, et plus tard évêque, ne sont plus de ce monde ! D'autres ont occupé leurs places. Une nouvelle génération s'est formée; les enfants, alors âgés de dix ans à peine, touchent aujourd'hui à leur soixantième année. Une génération tout entière a disparu sous terre ; tous ceux qui, à cette époque, comptaient cinquante ans , reposent maintenant dans les tombeaux. Quelle terrible vérification nous trouvons ici de cette antique vérité : « L'homme, pèlerin sur la terre, n'y a point de demeure durable! »