LE TRADUCTEUR
Christophe Schmid bénéficier et inspecteur scolaire
à Thannhausen.
Christophe Schmid explique, à la fin du premier volume de ses Souvenirs, comment il faisait la classe à Thannhausen. Ce chapitre renfermera donc uniquement ce que l'auteur a passé sous silence et n'a point voulu révéler.
L'une de ces élèves encore en vie, la femme de l'instituteur de Thannhausen, décrit ainsi les relations de Schmid avec les enfants qu'il enseignait. « Il parlait aux enfants avec la même cordialité que ce pieux vieillard avec Henri de Eichenfels et que Geneviève avec Souffre-Douleur. Son apparition en classe était toujours, pour nous autres enfants, un moment de joie. Tous écoutaient avec attention ses douces paroles, quel que fût l'objet qu'il traitât, mais principale ment lorsqu'il appuyait ses explications d'exemples et d'histoires instructives. Quand la leçon était achevée, ce tendre ami était généralement assailli par cette demande : « Une historiette! une historiette! » et rarement la prière était
rejetée. Avec un visage souriant, il montait encore une fois dans sa chaire, placée dans un coin de la salle, et tous jetaient sur lui des regards où brillaient la joie et le contentement. »
Afin de donner à ses élèves une bonne direction en matière de style épistolaire, Schmid, outre son ouvrage intitulé : Bonheur d'une bonne éducation , composa des Lettres adressées par un ouvrier qui voyage à l'étranger, à son petit frère qui est à la maison. Ce dernier ouvrage n'est pas encore imprimé; peut-être pourrait-il servir aux enfants de modèle de style épistolaire ou de livre de lecture. L'auteur fait parcourir à cet ouvrier une partie de la Souabe, d'où il donne de temps en temps des nouvelles sur ce qu'il a vu de plus remarquable dans les villes. Il parle de ses expériences, des hommes avec lesquels il a fait connaissance, et dit entre autres que c'est à l'étranger seulement qu'il a bien compris combien on est heureux d'avoir de bons parents, etc. « C'est d'après ces sortes de modèles, continue l'élève, que nous étions obligés de composer nos lettres. Il ne nous tourmentait pas en nous surchargeant de règles grammaticales difficiles à comprendre. Peu de règles et beaucoup d'exercices était son principe. Combien nos idées naïves et enfantines devaient l'amuser! Il avait coutume de lire nos compositions sans citer les noms des élèves, afin d'exciter la gaieté, et il
nous disait comment il aurait fallu s'exprimer. Les punitions étaient extrêmement rares, car nous l'aimions et le craignions tout à la fois, et son enseignement était aussi attrayant qu'instructif.
» Je me souviens qu'un jour il était tout-à-fait hors de lui-même au sujet d'un enfant qui lui avait soutenu un mensonge, car il n'y avait rien qu'il détestât tant que ce vice. Il infligea au coupable une punition extrêmement rigoureuse. Il plaçait audessus de tout l'amour de la vérité, l'innocence enfantine et la pureté des mœurs. C'est à les conserver que tendait son enseignement, où respirait la plus grande douceur. »
Christophe Schmid initia les élèves de la troisième classe aux plus importantes notions de l'histoire naturelle. Dans ce but, il apportait quelquefois en classe un microscope au moyen duquel il faisait regarder aux enfants de petits insectes et autres objets. Il proiitait de cette occasion pour leur faire admirer la sagesse avec laquelle Dieu a créé ces animaux imperceptibles à la vue. Par là les enfants concevaient plus de respect pour ces petites créatures, auxquelles ils n'auraient pas d'ailleurs fait attention, et la délicatesse du sentiment se développait en eux. Au reste, l'enseignement de Schmid n'était pas circonscrit dans les quatre murs de l'école; il conduisait à la campagne les plus grands de ses élèves, afin de leur faire admirer, par une vue immédiate,
les merveilles de la création. Dans les belles matinées de printemps et d'été , il les accompagnait sur une charmante colline située hors du village, où ils attendaient ensemble le délicieux spectacle du soleil levant, et célébraient la bonté du Créateur. C'était là une récompense qu'il leur promettait s'ils étudiaient bien. Plus tard, ses élèves parlaient encore avec enthousiasme de ces jours heureux de leur enfance, où leur maître leur faisait si bien sentir Famour de Dieu envers l$s hommes, et leur prouvait que la méditation des beautés ineffables que Dieu a semées dans la nature appartient aux plus pures jouissances de l'homme.
Pour faire plaisir aux enfants et leur montrer d'une manière aussi amusante qu'instructive, des objets placés à une grande distance, il apportait avec lui une lunette d'approche. Il les conduisait aussi dans les forêts, leur apprenait à connaître les plantes vénéneuses, comme aussi l'utilité et la beauté des fleurs et des arbres.
Schmid obligeait ses élèves à transcrire sur des cahiers les leçons qu'il leur donnait sur l'histoire naturelle, la géographie et autres connaissances utiles, et il les exhortait à les conserver soigneusement pour plus tard. Aujourd'hui encore, plusieurs de ces cahiers, écrits en 1798 et 1799, se trouvent entre les mains de pères et de mères de familles.
Christophe Schmid considérait le chant comme l'un des plus nobles moyens d'éducation. Avant son arrivée à Thannhausen, on ne chantait point à l'école, ou du moins rarement. Il n'y avait pas encore à cette époque de recueil de cantiques pour les enfants. Schmid composa exprès pour eux des chants que ses élèves furent obligés de copier dans de petits cahiers, en guise d'exercice d'orthographe et de calligraphie. M. Singer (chanteur) 9 vicaire de Thannhausen, excellent musicien, y adapta des mélodies simples, et bientôt l'école retentit de cantiques où respiraient la douceur et la piété.
Afin que ces chants fissent une impression plus agréable, Schmid choisissait toujours ceux qui convenaient le mieux à la saison où l'on se trouvait. Quand commençait l'hiver, époque à laquelle l'école était le plus assidûment fréquentée, il dictait des cantiques pour l'hiver. Le printemps était salué par des hymnes joyeux qui célébraient le réveil de la nature. En été, on apprenait des chants du matin , des chants du soir et des chants de la moisson. Plusieurs de ces chansons figurent dans les Blùthen de Schmid, et d'autres sont encore inédites. Mais le plus important objet d'enseignement était toujours, aux yeux de Schmid, celui de la religion. Quelque zèle qu'il mît à ce que les enfants pussent lire, écrire, calculer correctement, et fussent initiés à une foule de connaissances utiles, c'est à la reli-
gion qu'il consacrait le plus de soins. Il faisait tout ce qui dépendait de lui pour semer, d'une main habile et délicate, les germes de notre sainte religion dans les cœurs des enfants, pour conserver leur innocence et éloigner tout ce qui aurait pu troubler la sérénité de ce ciel sans nuage. 11 rédigea lui-même un petit catéchisme, calqué sur celui de Canisius, et dont il se servit journellement pour l'instruction des enfants. Il profitait de toutes les occasions pour leur inspirer le sentiment des choses saintes. « A l'approche de Noël, par exemple, écrit à ce sujet son élève, il rappelait aux enfants l'histoire de cette fête, et leur faisait observer que ce jour était principalement pour les enfants une fête de réjouissance. Le bel usage de faire des crèches ayant disparu peu à peu au commencement de ce siècle, il apportait quelquefois en classe de magnifiques gravures encadrées et coloriées, qu'il montrait aux enfants afin de bien graver dans leur esprit les faits de l'histoire sainte, tels que la salutation de l'ange, Jésus au temple, etc. La veille de chaque dimanche et fête, l'image qui représentait le fait dont il était question dans l'Evangile du jour, était suspendue en classe et expliquée , et elle restait là jusqu'au dimanche ou jusqu'à la fête suivante, afin que les enfants l'eussent constamment devant les yeux. Chaque année, le jour de Noël, nous avions à reproduire pour devoir ce que nous avions retenu du sermon.
Les plus laborieux étaient récompensés par une belle image.
» Christophe Schmid choisissait quelques sujets intéressants de l'Ancien et du Nouveau-Testament, et qui plaisaient d'autant plus aux enfants qu'ils en connaissaient déjà l'histoire. Il nous distribuait aussi en grand nombre de petits livres magnifiquement reliés, ainsi que des cahiers. »
Pendant tout le carême, il mettait un soin particulier à bien préparer les enfants à la confession et à la communion.
Son élève écrivait à ce sujet : « Pendant les quinze premiers jours du carême, tous les élèves qui devaient recevoir l'un ou l'autre sacrement assistaient au catéchisme de dix à onze heures. L'enseignement roulait principalement sur la passion de Jésus-Christ, sur l'institution de l'Eucharistie, sur l'amour du Sauveur pour les hommes et sur la mort qu'il a endurée en expiation de nos péchés. Au bout des quinze jours, les élèves étaient séparés. Un jour le catéchisme se faisait pour ceux qui se disposaient à la confession, et un autre jour pour ceux qui se préparaient à la communion, conformément au plan du catéchisme de Schmid. Nous n'apprenions par cœur que quelques passages et quelques prières fort courtes. Cet enseignement n'était point une affaire de mémoire ; les explications étaient données avec tant de clarté et d'onction, que nous compre-
nions de plus en plus l'importance de l'acte auquel nous nous préparions. La dernière semaine était consacrée à un examen qui était très-sévère pour les communiants. Comme cette épreuve durait fort longtemps, l'heure de la classe n'y suffisait pas, car chacun devait être examiné en détail. Ceux-là seuls étaient admis à la communion, qui avaient bien compris leur catéchisme et en avaient donné des marques suffisantes. Les pleurs n'étaient pas rares quand de plus âgés étaient refusés, tandis que de plus jeunes, qui s'étaient distingués par leur application, étaient jugés dignes. Mais ni les larmes ni les supplications, même de la part des parents, ne servaient de rien. Cette sainte action était tellement importante aux yeux de notre respectable maître, qu'il apportait le plus grand scrupule dans l'examen de chaque élève, et ne pouvait assez répéter ce mot de l'Apôtre : « Celui qui mange indignement, mange sa propre condamnation. »
» L'examen ne consistait point dans une récitation de phrases apprises de mémoire; les questions étaient posées de telle sorte que les réponses indiquaient si l'enseignement avait été compris, et que le maître pouvait s'assurer si le cœur de l'enfant était suffisamment digne de devenir la demeure du Très-Haut.
» Quand arrivait le jour des confessions, Schmid donnait principalement ses soins aux petits enfants
qui devaient recevoir pour la première fois le sacrement de pénitence. Il se mettait tout-à-fait à leur portée, priait devant eux avec la plus touchante dévotion, leur indiquait encore une fois comment ils devaient examiner leur conscience, et leur aidait à exciter en eux des sentiments de repentir et de bon propos. (Test seulement après cette préparation qu'ils pouvaient s'approcher en ordre du confessionnal, où Schmid unissait la douceur la plus tendre à la sévérité la plus rigoureuse.
» Le jour de la communion des enfants, qui, à ïhannhausen, était celui de la fête des Sept-Douleurs-de-Marie, était pour lui le plus beau jour de fête. Quand, le matin de ce jour solennel, il apparaissait au milieu de nous , une sainte allégresse se remarquait dans tout son extérieur. Une demi-heure avant l'office, nous nous rendions en classe, modestes, silencieux et parés de nos habits de fêtes. Il apparaissait au milieu de nous, revêtu de son surplis, qui, ces jours-là, était toujours d'une blancheur éblouissante. La noble gravité avec laquelle il montait dans sa chaire et promenait ses regards au milieu de nous, produisait un silence solennel. Il nous adressait alors une petite allocution pour nous expliquer avec quelle piété nous devions nous approcher de la sainte communion. La beauté de nos vêtements lui servait d'occasion pour nous parler de la parure de l'âme et des vertus dont nos cœurs devaient être
ornés en ce saint jour. Il nous entretenait de l'amour infini que Jésus-Christ témoigne aux hommes en voulant bien habiter clans leurs cœurs, de la grande pureté où nous devions être pour recevoir Celui qui est la pureté même , des grâces abondantes qui sont le fruit d'une bonne communion : et tout cela il nous le disait avec une gravité si solennelle et une émotion si profonde, qu'après bientôt cinquante ans j'ai encore parfaitement présentes à l'esprit ses paroles et sa figure.
» Le discours achevé, il se rendait à l'église, où nous le suivions deux à deux en observant un profond silence. En entrant dans le lieu saint, on apercevait sur l'autel un touchant tableau représentant le Sauveur lors de la fraction du pain. Après l'élévation, Schmid, afin de donner un nouvel essor à notre piété, récitait lentement et à haute voix les prières de la communion qui se trouvent dans le catéchisme, puis, les yeux baissés et les mains jointes, nous nous approchions de la sainte table. Afin que nous ne fussions point distraits dans notre dévotion, il n'était permis de nous distribuer nos billets de communion que lorsque la cérémonie était entièrement terminée. Après la communion, Schmid récitait de nouveau les prières, et il nous abandonnait à nos sentiments de piété, en ayant soin pour cela de nous remettre d'excellents livres de prières.
» La cérémonie fut encore plus solennelle quand
Schmid eut transféré cette fête au premier dimanche après Pâques; il avait fixé ce jour afin que la paroisse tout entière, les parents surtout, pussent s'approcher de la sainte table avec leurs enfants. Le souvenir des prédications qu'il faisait chaque fois en cette occasion, et l'émotion profonde que les assistants manifestaient par leurs larmes abondantes, resteront éternellement présents à ma pensée. Quelle douce consolation que d'être reçu, si bien préparé, dans les bras du divin Ami de l'enfance ! De telles impressions agissent sur une vie entière. Toute la paroisse se répandit en larmes, quand, après la malheureuse expédition de Russie, Schmid exhorta, en ce jour de communion générale, les enfants à prier Dieu, au moment où le Sauveur descendrait dans leurs cœurs, d'accorder la paix au monde, aux fidèles et à toute créature humaine! Avec quelles couleurs saisissantes il dépeignit les horreurs de la guerre! Avec quelle tendresse il consola les parents et les frères et sœurs, des pertes douloureuses qu'ils avaient faites ! Avec quelles vives instances il conjura les enfants de prier pour ces infortunés soldats partis pour la Russie! Lorsque, à la fin de son discours, il fit ressortir les avantages que la paix aurait pour le monde et pour tous ceux qui, ayant un cœur humain, sont exempts de péchés et vivent dans l'amour de Dieu et de Jésus-Christ; quand il dit que nous nous reverrions tous un jour et habi-
ferions ensemble le séjour de la paix éternelle, il fut petit le nombre des assistants dont les yeux ne se mouillèrent point de larmes, et dont le cœur demeura insensible.
» Je n'oublierai point non plus ce discours de première communion où il dit que ce jour-là était une fête et pour les parents, et pour les enfants ; une fête d'allégresse et de reconnaissance; une fête où Ton contractait de nouvelles obligations, concevait de magnifiques espérances, et où la prière était douée d'une efficacité toute spéciale. Comme chacune de ses paroles était exprimée avec force et pénétration ! Avec quelle sainte gravité il rappela en finissant l'immense responsabilité des parents et le compte que le Seigneur exigerait d'eux un jour! Quand l'orateur ajouta ces mots : « Plaise à Dieu que vous puissiez alors, comme vous le faites en ce moment, conduire vos enfants au Seigneur, et lui dire : Voici que je vous rends, Seigneur, ceux que vous m'aviez confiés! Mais, hélas! qu'il serait terrible si vous étiez obligés de faire cet aveu : Un seul de ces enfants s'est égaré ! » il fut lui-même tellement saisi , que les larmes lui vinrent aux yeux, et que la suite de son discours fut prononcé d'un ton si ému, qu'il n'avait presque plus de voix. Qui aurait pu rester insensible à ce spectacle? Voilà comment cet ami de l'enfance conduisait la jeunesse à Celui qui a dit luimême : ce Laissez venir à moi les petits enfants. »
96 é SOUVENIRS DU CHANOINE SCHMID.
» Les examens scolaires étaient faits avec beaucoup de solennité : c'était chaque fois une fête pour le maître, pour les parents et pour les enfants. Tous les assistants admiraient l'aplomb des élèves et la justesse de leurs réponses. Schmid faisait relier magnifiquement les livres de prix et les distribuait lui-même. Il écrivait toujours sur le premier feuillet blanc quelques vers qu'il composait lui-même. Voici les lignes qu'il écrivit sur le livre de Mayerhofer, qui avait mérité le premier prix d'écriture :
Fleisz bring Ehre, Fleisz bring Freude!
Dièse Lehre Gibt Dir heute Dièses gold'ne Buch.
Willst Du Ehre, Willst Du Freude , Folg der Lehre, Bleib wie heute Fleisig stets und gut !
(( Le travail procure l'honneur, le travail procure la joie. Cette vérité vous est prouvée aujourd'hui par ce livre d'or.
» Voulez-vous l'honneur, voulez-vous la joie? Restez fidèle à cette vérité , restez ce que vous êtes aujourd'hui, vertueux et ami du travail. »
Sous la douce et paternelle direction de C. Schmid, l'école de Thannhausen devint une école modèle.
Le commissaire, M. Muller, étant venu la visiter un jour, disait aux élèves à la fin d'un examen public : « J'attendais beaucoup de l'école de Thannhausen ; mais vous avez dépassé mes espérances. » Il exigea que l'élève qui avait été le premier copiât au net le sujet qu'il lui avait donné à traiter, pour l'emporter à Augsbourg. Stéphani, membre du conseil scolaire, s'exprimait dans le même sens ; on trouve encore dans les papiers de Schmid un document émané de la direction des écoles, où celle-ci lui donne ce témoignage qu'il a élevé son école au rang d'école modèle.
De jeunes instituteurs, ainsi que des ecclésiastiques du voisinage, venaient également assister aux examens publics pour observer la méthode que Schmid suivait dans son enseignement, et pour former leurs écoles sur la sienne.
Quand, lors de ses visites scolaires, Schmid se rendait dans les autres écoles du district, tous les enfants se réjouissaient de le voir arriver. Il existe encore aujourd'hui dans les villages, ajoute son élève, de vieilles gens qui disent : « Comme nous étions contents quand ce monsieur venait pour l'examen ! Il nous traitait avec tant de bonté , et il était si content de nous et de nos examens ! »
Aucun maître n'avait à craindre qu'il se montrât trop sévère et lui fit publiquement des reproches. Schmid était envers tous plein de bonté et de douii. 6
ceur ; il lui eût été impossible de faire de la peine à qui que ce soit, surtout quand il remarquait de la bonne volonté et une conduite irréprochable. Ceux qui étaient en défaut, il les avertissait en particulier et les traitait avec beaucoup d'égards, surtout les anciens. Schmid a donné dans son récit intitulé les deux Frères, une image fidèle de la manière dont il procédait dans ses examens publics.
Pour faire plaisir aux enfants , récompenser leur application et leur inspirer une nouvelle ardeur, Schmid organisait de temps en temps des fêtes de la jeunesse. Les jeunes comtes de Stadion étant venus un jour à l'école de Thannhausen, après avoir examiné quelques élèves, ils donnèrent au maître trois thalers en le priant de les consacrer à récréer les enfants. Schmid conduisit ses écoliers sur une place couverte de gazon et ombragée d'arbres, leur fit servir du pain et de la bière blanche, présida luimême aux jeux, et resta au milieu des enfants depuis midi jusqu'au soir. Si minces que fussent ses appointements, il ne laissait pas de leur faire plusieurs cadeaux en prenant sur ses propres ressources o Afin de rendre la joie plus grande et de ne point faire de jaloux, il voulait qu'ils fussent tirés au sort. Chaque enfant recevait ainsi quelque chose, et la joie était universelle. Schmid n'ignorait pas quel plaisir font aux enfants les cadeaux même les plus insignifiants.
A cette époque , l'école du dimanche n'était pas encore instituée. Le but que Schmid s'était proposé en organisant ce nouveau cours , était de fournir à ceux qui ne fréquentaient plus les classes de tous les jours l'occasion de répéter ce qu'ils avaient appris, ou d'agrandir le cercle de leurs connaissances. A la lecture, à l'écriture et au calcul, il joignit des leçons de géographie et d'histoire naturelle, fort instructives pour les habitants des campagnes. Comme ses leçons étaient extrêmement attrayantes et qu'il savait présenter avec clarté les plus difficiles questions, l'amour de la science fut excité au plus haut degré, « On voyait, écrit son élève, jusqu'à des adultes parvenus déjà à la vingtième année, accourir avec joie et empressement à la maison d'école. Souvent nous ne nous apercevions que le temps s'écoulait que lorsque, en hiver, la nuit survenait, ou qu'en été le soleil disparaissait à l'horizon. On en entendait alors plusieurs dire en sortant : « J'aurais encore écouté bien plus longtemps ! »
» C. Schmid, afin d'égayer les esprits, savait toujours joindre l'utile à l'agréable; les fréquentes lectures qu'il nous faisait étaient à la fois intéressantes et instructives. Il profitait de toutes les circonstances d'où nous pouvions tirer quelque utile leçon, ou qui étaient de nature à faire sur nous une impression durable. Ainsi l'archiduchesse Marie-Louisgs?1^{mse de Napoléon, passant dans la ville d'A^sbôafr^fek,
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plusieurs habitants de Tannhausen y étant accourus pour la voir, Schmid nous lut pendant la classe du dimanche la pièce de Schiller intitulée le Comte de Habsbourg, où le poète, exaltant la profonde piété de la maison d'Autriche, dit qu'elle est un héritage de la famille des Habsbourg. Après avoir cité les belles paroles qu'un saint prêtre avait prononcées dans un esprit prophétique plusieurs siècles auparavant, il dit que c'était principalement sur les filles de cette maison que reposait la bénédiction du ciel, que l'Autriche avait presque toujours été redevable de la prospérité dont elle avait joui aux heureuses alliances de ses filles, et que Marie-Louise en particulier serait peut-être , après une guerre prolongée , le gage d'une paix solide et durable.
» Un malfaiteur ayant été exécuté près d'Ursberg, il nous lut, le dimanche précédent, un manuscrit où était décrite la manière dont Sailer s'y prit pour convertir un pécheur endurci, Georges Schussmann, condamné à mort. G. Schmid nous fit remarquer les salutaires leçons que la jeunesse pouvait tirer de l'histoire de ce malfaiteur, de ses aveux et des conseils qu'il donnait à sa femme les derniers jours de sa vie. Il ne voulait pas que cette exécution fût simplement une scène horrible offerte en pâture à notre curiosité.
» De cette manière nous nous habituions à réfléchir sur chaque événement qui se présentait, à
en tirer les conséquences et à ne point le voir passer avec indifférence. »
Les exercices de chant, commencés dans la classe de tous les jours, furent aussi introduits dans les cours du dimanche. C. Schmid exhortait ses disciples à chanter hors de l'école les cantiques qu'ils y avaient appris. Ecoutons ce que son élève écrit à ce sujet : « En été, pendant les beaux jours de dimanches, lorsque l'école était terminée, ou le soir, quand les travaux avaient cessé, des groupes de joyeux écoliers, auxquels venaient souvent se joindre d'autres étudiants plus âgés, faisaient retentir de leurs chants joyeux les collines, les bosquets et surtout la petite forêt anglaise. Souvent, quand des hôtes illustres venaient rendre visite à M. Schmid, dont la renommée commençait à s'étendre, nous eûmes l'honneur d'exécuter nos chants, qui nous valaient de magnifiques éloges. Un jour que nous avions appris un beau cantique de la moisson, Schmid nous dit après la classe du dimanche : « Eh bien! jeunes moissonneuses, quand vous irez dans les champs, chantez tout à votre aise cet hymne de la moisson! » L'une de nous lui ayant répondu : « Ah! oui, quand on a soif à mourir, on n'est souvent guère disposé à chanter, » il rit de tout son cœur. »
Depuis l'époque où M. le directeur des écoles composa ses contes, qui eurent une vogue et un u. 6*
retentissement si prodigieux, l'école du dimanche fut plus fréquentée que jamais; car c'était là qu'il en faisait la lecture avant de les livrer à l'impression. Ses élèves, surtout celles qui étaient douées de plus de sentiments, debout devant la porte de l'école, attendaient avec impatience le moment où elles verraient la porte s'ouvrir, et ce tendre ami de la jeunesse apparaître avec son manuscrit sous le bras. Ces lectures étaient en quelque sorte un supplément aux leçons; car c'était à la seconde heure seulement que les impatients désirs des élèves étaient satisfaits. On terminait le sujet entamé, et tous écoutaient avec une attention soutenue la lecture extraordinairement attrayante de l'auteur. Souvent l'émotion devenait telle , que non-seulement les larmes et les sanglots éclataient de toutes parts , mais qu'il fallait interrompre la lecture jusqu'à ce que les auditeurs fussent revenus à eux-mêmes. La plupart de ces larmes d'attendrissement furent arrachées par la lecture de Geneviève et de la Corbeille de fleurs. Geneviève fut lue dans notre école deux ans avant sa publication. Les élèves, ne pouvant se rassasier d'écouter, ne remarquaient point que le temps s'écoulait, et priaient en grâce l'infatigable lecteur de continuer encore. Quand une histoire était commencée, on se réjouissait d'un dimanche à l'autre pour en entendre la suite.
Aussi, il fallait voir l'émulation qui existait parmi les meilleurs de ses élèves. Plusieurs, après la lecture de la Corbeille de fleurs, écrivirent de mémoire des feuilles entières. Cependant, ces beaux récits ne restèrent pas seulement une affaire de mémoire, ils influèrent encore sur la conduite de plusieurs filles de Thannhausen, et on en vit un grand nombre se distinguer par leur modestie, leur innocence, leur piété et leur amour du travail, s'efforcer d'imiter les vertus d'une Geneviève, d'une Rose de Tannenbourg, d'une Marie, et, renonçant aux jouissances d'un monde vain et frivole, chercher leur bonheur en Dieu et dans les paisibles vertus de la vie domestique. Cette école de civilisation faisait, il est vrai, moins d'impression sur le cœur des jeunes hommes, quoique tous ne restassent pas insensibles.
C. Schmid, aidé de quelques amis de la jeunesse, fit aussi exécuter quelques pièces de théâtre à ceux de ses élèves qui montraient le plus de talents. A défaut de sujets convenables, il en composa luimême. La Petite joueuse de luth, les Petits ramoneurs, le Voleur d'œufs, ou la Puissance de l'amour filial, la Guirlande de fleurs et les Fraises furent représentées à Thannhausen au moins vingt ans avant leur impression. Quelques autres, telles que : C'est l'Honneur qui dure le plus longtemps, le Portrait, Sainte Idde, qui furent aussi jouées, sont encore inédites. L'intention que se proposait Fau-
teur était de faire plaisir aux enfants, et de leur procurer pendant leurs instants de loisirs une occupation à la fois utile et agréable, comme on le voit dans la préface placée en tête de la Petite joueuse de luth, publiée en 1832, où il est dit : « L'auteur a encore étudié dans le siècle dernier, alors que a lin de Tannée scolaire et la distribution des prix étaient solennisées dans les gymnases par un discours ou une pièce dramatique. Les maîtres d'alors, hommes respectables, étaient d'avis qu'il est possible d'exprimer dans une représentation théâtrale le vrai, le bon et le beau sous une forme particulièrement saisissante ; et leur bonne intention n'a pas trompé leurs espérances. Ces petites exhibitions théâtrales étaient pour les étudiants aussi profitables que récréatives, aussi utiles que divertissantes. C'est du moins à la réalisation de ce but que l'auteur a consacré ses efforts, lui dont la mission était alors de diriger et de surveiller les écoles allemandes. »
Ce but, C. Schmid l'a pleinement atteint, ce La vogue de ses pièces de théâtre fut si grande, écrit son élève, que la Joueuse de luth, par exemple, après avoir été exécutée dans un espace passablement vaste et qui était chaque fois rempli, fut redemandée une quatrième fois. Des larmes d'attendrissement furent versées en abondance, et plusieurs entendirent répéter ces paroles : « On peut en apprendre ici autant qu'à bien des sermons. »
J'ai été moi-même non-seulement spectatrice, mais encore actrice ; or, je puis assurer par expérience qu'avec l'attention scrupuleuse de l'auteur, qui assistait tant aux exercices qu'à la représentation, ainsi que M. Singer, le vicaire, compositeur des mélodies de nos chants, que notre innocence et notre moralité n'en recevaient pas la moindre atteinte. Ces petits drames étaient tout-à-fait propres à exciter des sentiments de piété, à consoler les malheureux et à montrer aux enfants, par des exemples, les devoirs qu'ils avaient à remplir.; La sœur de C. Schmid, Françoise, personne excellente et fort bien élevée, qui dirigeait son ménage, l'aidait à faire les préparatifs de la représentation ; elle arrangeait nos costumes et veillait à ce que tout fut en ordre. Nos vêtements, simples et modestes, étaient cependant en rapport avec les rôles, et on avait soin qu'il n'y eût absolument rien qui pût blesser les convenances. »
C. Schmid aimait surtout à faire jouer ses petites pièces à la fin des examens, quand la famille du comte était présente, le jour de la fête de M. le curé, ou encore à l'époque du carnaval, afin de donner à la jeunesse, qui veut absolument se divertir, un sujet de récréations plus nobles et plus pures.
Tout en ne cessant de travailler ainsi à former le cœur et l'intelligence de la jeunesse, C. Schmid n oubliait pas que ses élèves étaient destinés à de-
venir un jour des pères et des mères de familles, et seraient obligés de vivre du travail de leurs mains. A sa demande, sa sœur, qui excellait dans les ouvrages de son sexe, rassemblait autour d'elle les filles de l'endroit pour les initier aux travaux de femmes, tels que coudre, tricoter et broder. Pendant qu'elles travaillaient, il était de règle que Françoise racontât quelque histoire amusante et instructive, afin d'occuper leur intelligence en même temps que leurs mains. Souvent aussi elles chantaient ensemble quelque beau cantique. C'est pour elles que C. Schmid composa la chanson qui commence par ces mots :
Mes amies, travaillons avec ardeur, Sans lever la tète
Aussitôt la classe de l'après-midi terminée, Françoise se rendait à la salle d'école et y restait jusqu'à la nuit; aux jours de vacances, les jeunes filles pouvaient aller dans sa chambre. La sœur de Schmid, qui faisait tout cela de son propre mouvement, contribua ainsi pour une large part au bonheur futur de ses élèves. Plusieurs devinrent dans la suite d'excellentes mères de familles; d'autres entrèrent dans des couvents ou dans des établissements d'éducation où elles produisirent, comme maîtresses d'écoles, un bien immense.
C. Schmid donnait aux écoliers de la troisième classe des leçons de dessin, qu'il entendait parfaite-
ment. Il voulut aussi que les plus grands fussent instruits dans l'arboriculture par le jardinier du village, qui était très-habile, et les filles dans la culture des légumes.
Maintenant que des institutions analogues sont érigées partout, plus d'un lecteur trouvera peut-être que c'était là bien peu de chose ; mais il ne faut pas oublier que C. Schmid organisa toutes ces petites écoles à une époque où il n'y avait point encore, comme aujourd'hui, des établissements de ce genre.
Malgré le temps considérable que l'auteur des Œufs de Pâques consacrait à l'instruction et à l'éducation de la jeunesse, il ne laissait pas de déployer, comme prêtre, un zèle infatigable. Les services qu'il rendait dans le saint ministère, même après que M. le curé eut pris un vicaire, allaient bien au-delà de ses obligations. On aimait tout particulièrement à l'entendre prêcher. Voici ce que son élève écrit à ce sujet : « II utilisait dans ses sermons tous les événements particuliers et tout ce qui se passait d'extraordinaire dans la paroisse, afin d'éclairer le peuple, que son ignorance entraîne souvent à porter de faux jugements, et pour lui faire apprécier la sagesse et la bonté des desseins de la Providence. Il faisait de même pour chaque solennité religieuse, dont il expliquait les cérémonies, afin que chaque fête fût célébrée dans un véritable
esprit de piété, conformément aux intentions de l'Eglise. Le peuple ne manquait pas de s'en apercevoir: aussi, avant qu'il y eût un vicaire, c'était lui qui prêchait à toutes les fêtes de la sainte Vierge. Il trouvait chaque fois une nouvelle occasion de consoler, d'instruire, d'édifier ou de confondre. Deux fois, pendant l'Avent, il prêcha sur les symboles de l'Immaculée Conception, tels qu'on les voit habituellement sur les tableaux, où Marie tient un lis dans sa main, foule aux pieds le serpent et porte une couronne d'étoiles autour de sa tête. Dans le second de ces sermons, prêché en 1812, il disait : « Je vous ai expliqué, il y a plusieurs années déjà, la signification de ces symboles ; mais le sens en est si beau qu'on peut en parler plusieurs fois sans se répéter. » Ces sermons étaient extraordinairement fréquentés. A l'époque du carnaval, il exhortait la jeunesse à s'abstenir de ces divertissements mondains, aussi futiles que dangereux, où elle laisse si souvent son innocence et sa santé. Il s'efforçait d'éveiller dans ces jeunes cœurs le désir des jouissances plus nobles et plus élevées qu'inspire le christianisme. « Il est un de ces sermons, continue son élève, dont j'ai surtout conservé le souvenir, et qui fut universellement goûté. Dans la première partie, l'orateur parlait des plaisirs dont on se repent toujours, ce sont les plaisirs criminels; dans la seconde, de ceux dont on se repent souvent, ce sont
les plaisirs permis de la vie; et dans la troisième, de ceux dont on ne se repent jamais. Avec quelles éclatantes couleurs il dépeignit le bonheur d'un cœur pur et innocent, les joies que Ton goûte dans la solitude et dans l'union avec Dieu , le plaisir que Ton éprouve après une bonne action! Plus d'un jeune homme et d'une jeune fille prirent la résolution de s'abstenir des plaisirs enivrants du carnaval, et d'offrir à Dieu, dans la personne des pauvres, l'argent qu'ils y voulaient consacrer. « Aujourd'hui, disaient les musiciens en plaisantant, après avoir entendu cet éloquent sermon, aujourd'hui M. l'inspecteur a gâté notre jeu. »
Au reste, C. Schmid était loin de vouloir enlever à la jeunesse les récréations qu'un long usage lui avait transmises. Il ne réprouvait que ces danses sauvages auxquelles on avait coutume de se livrer à la campagne, renfermé dans un étroit espace et au son d'une musique énervante. Quant aux danses qui avaient lieu en plein air, sous le tilleul du village et en présence des parents et des voisins, il ne s'y opposait pas. Il disait lui-même :
« Pure est la joie publique ; seul le vice cherche les ténèbres ;
» Jamais une loi sage n'a défendu les récréations honnêtes. »
Quand il s'agissait d'apporter quelque soulagement aux malheureux, ou de faire quelque offrande ». 7
pour le culte religieux, il était de règle que Schmid fût chargé du sermon, ce II dépeignait sous des couleurs si aimables, écrit son élève, le bonheur qu'on goûte à exercer la bienfaisance, et il savait parler aux pauvres avec tant de ménagements et de réserve, que tous tendaient volontiers la main pour donner leur offrande. Le résultat dépassait tellement son attente, qu'après avoir subvenu aux nécessités actuelles, on pouvait encore épargner pour l'avenir. »
Il y avait à Thannhausen une congrégation de la sainte Vierge, dont le but principal était de secourir les pauvres. Elle devait son origine à deux vertueux citoyens du siècle précédent. Tous les mois, pendant une après-dîner de dimanche, avait lieu une courte assemblée où Ton faisait une collecte pour les pauvres. C. Schmid profita de cette pieuse association de charité pour recommander aux membres qui en faisaient partie le soin des malheureux, et leur en montrer le prix, « C'était chaque fois un touchant spectacle, écrit son élève, d'entendre la paroisse tout entière, ne formant qu'une seule âme, chanter un beau cantique qui commençait par ces mots : Soyez miséricordieux, etc., de voir, au milieu de ce chant universel, les assistants, précédés des ecclésiastiques et des employés du comte, s'approcher de l'autel en longues files, et, touchés du discours onctueux qu'ils venaient d'entendre, déposer une
offrande plus considérable peut-être qu'ils ne se Tétaient proposé. »
Le peuple des campagnes aime dans ses fêtes religieuses les ornements surchargés et le clinquant. C. Schmid s'efforça encore sur ce point de former et d'épurer son goût. Il fit lui-même des dessins dont il orna l'église aux grands jours de fêtes. Comme il avait gagné les cœurs des fidèles par la bonté de son caractère et son zèle pour la gloire de Dieu, il lui suffisait d'un mot pour que ses vœux fussent aussitôt satisfaits. Ayant manifesté un jour le désir qu'il y eût à la Fête-Dieu un arc de triomphe composé de fleurs simples et ordinaires, l'année suivante toutes les rues par où passa la procession furent magnifiquement décorées. Ce zèle religieux ne fit que grandir d'année en année , aussi longtemps que Schmid fut à Thannhausen. Pendant le carême avait lieu chaque jeudi soir ce qu'on appelait la dévption du Calvaire. Pour ajouter à l'impression que devait produire ce touchant exercice, Schmid plaçait sur l'autel, du consentement de son curé, un beau tableau représentant Jésus au mont des Olives, qu'il éclairait d'un grand nombre de cierges, et il lisait à l'église les six méditations qu'il fit imprimer plus tard sur ce sujet. D'autres méditations qu'il composa sur la passion du Sauveur sont encore inédites. Cet exercice était terminé par le. cantique si beau et si expressif qui commence par
ces mots : Lorsqu autrefois , Seigneur, votre âme priait au milieu dune sueur mortelle, et qui était chanté par tous les fidèles.
Quand les voix se taisaient et que tout était dans le silence, la grande cloche sonnait l'agonie. Ces exercices du soir étaient aussi fréquentés qu'ils eussent pu l'être aux jours de fêtes; on y voyait même accourir des paroisses voisines une grande multitude de peuple ; aussi l'église était-elle toujours complètement remplie. Afin de perpétuer parmi les fidèles le souvenir de cette dévotion, C. Schmid fit restaurer, au moyen de pieuses offrandes, le mont des Olives qui se trouvait sur le cimetière et qui tombait en ruine, et il le fit orner d'un tableau.
C. Schmid , nous l'avons déjà fait observer, aimait que le peuple chantât pendant l'office divin. Bien qu'à cette époque on fût à Thannhausen très-passionné pour le chant figuré, et qu'il régnât contre le chant choral une foule de préjugés, il parvint néanmoins , avec l'aide de ses confrères et en cultivant avec ardeur le chant dans les écoles, à remettre en vogue les anciens usages. Une grande part de ce succès venait sans doute de ce que l'un des ecclésiastiques de l'endroit s'associait toujours au chant des vêpres, que l'on chantait en allemand. Pour atteindre mieux son but, C. Schmid recueillit un grand nombre de cantiques, en composa luimême quelques-uns, dont plusieurs centaines furent
imprimés à ses frais. Il les distribua à ses élèves, et en donna un exemplaire aux meilleurs chantres de la paroisse. L'exercice, joint au plaisir que Ton éprouvait, fit qu'en peu de temps on sut par cœur la plupart de ces cantiques, et les personnes âgées ne tardèrent pas à unir leurs voix à celles de la jeunesse. Il suffisait alors de donner le ton avec l'orgue pour que toute la paroisse commençât à chanter.
Il ne manquait plus qu'une seule chose pour que le chant fût parfait : un bon orgue. C. Schmid, d'accord avec M. le curé et le bailli, se donna une peine infinie pour l'acquisition de ce nouvel instrument, et M. le curé réussit enfin à en trouver un excellent, provenant de l'ancien couvent de Memmingen. Se confiant dans la générosité des paroissiens, il l'acheta et le fit ériger à grands frais. C. Schmid organisa la fête de l'inauguration, et composa pour cette circonstance un cantique qu'il fit imprimer à plusieurs centaines d'exemplaires et distribuer dans la paroisse. L'un de ses amis, Louis Albrecht, curé d'Edelried, un excellent orateur, fit le sermon et exhorta les fidèles à coopérer à cette œuvre par des dons volontaires. Après l'office, le cantique composé par Schmid fut exécuté par toute la paroisse, et accompagné par un habile organiste, le curé d'Ursperg. Le chant et le jeu de l'orgue furent trouvés admirables , et comme la joie et l'émotion des assistants étaient universelles, les dons
dépassèrent toute attente. Ce qui manquait encore pour couvrir les frais fut fourni le dimanche suivant à la suite d'un discours prononcé par Schmid, dans lequel il exprima de la manière la plus touchante sa reconnaissance pour les riches offrandes qui avaient déjà été faites. En quelques années, le chant du peuple, à Thannhausen, atteignit à un degré de perfection extraordinaire, et on en parlait généralement dans toute la contrée. On voyait souvent des voyageurs, passant près de l'église au moment de l'office, s'arrêter longtemps et écouter avec admiration ce chant si beau et si solennel.
Mais ce n'était pas seulement à l'église et à l'école que Schmid travaillait à la gloire de Dieu et au salut des âmes ; il prenait encore une part intime à tout ce qui touchait à la vie domestique et civile des habitants de Thannhausen ; il les aidait autant qu'il était en lui par ses conseils et son intervention.
Pendant son séjour à Thannhausen, ce bourg eut beaucoup à souffrir par suite de la guerre contre les Français. Les habitants n'entendant pas leur langue, et les soldats ne sachant pas l'allemand, de fréquentes contestations surgissaient entre eux. Schmid, qui connaissait parfaitement la langue française, s'offrait, avec la meilleure grâce possible, d'aplanir les difficultés nées de cette différence de langage. Souvent on l'apercevait faisant les fonctions de truchement entre un paysan décontenancé et un soldat
français qui s'épuisait en frais d'éloquence, et il parvenait à les mettre d'accord. Un autre talent que Schmid possédait à un haut degré, rendit aussi de bons offices aux habitants : il était très-versé dans le jeu d'échecs. Des officiers français, qui furent assez longtemps en quartier à Thannhausen et qui aimaient ce jeu, furent heureux de trouver en lui un partenaire habile. Ils le prirent en affection et le traitèrent avec toutes sortes de politesses. G. Schmid profitait de cette récréation pour leur présenter les prières et les griefs des bourgeois, qui logeaient souvent une foule de soldats , et qui, avec cela, avaient peine à les contenter. Il lui arriva plus d'une fois de venir en aide à un bourgeois qui ne savait comment se tirer d'affaire.
Un jour, cependant, son adresse au jeu d'échecs faillit avoir pour lui de fâcheuses conséquences. Plusieurs officiers, qui étaient en quartier dans les villages voisins, vinrent rendre visite aux deux officiers qui se trouvaient à Thannhausen. L'un d'eux était un excellent joueur d'échecs, mais non moins orgueilleux et irascible. Le jeu commença; cet officier, constamment vainqueur, s'applaudissait ouvertement de son succès par les expressions flatteuses qui lui échappaient. A cette vue, l'un des officiers de Thannhausen déclara qu'il y avait dans l'endroit un petit abbé qui jouait admirablement ? que si l'autre officier était disposé à se me-
surer avec lui, il allait le faire venir. L'officier ayant répondu affirmativement, son camarade alla chercher Schmid.
Schmid, assis dans son cabinet d'études, voulut s'excuser; mais ce fut inutilement, il fallut partir. Chemin faisant, l'officier lui dit : « Quelle joie ce serait pour nous si vous pouviez confondre notre camarade, qui se croit invincible! » Schmid, qui connaissait le tempérament bouillant des Français, manifesta ses inquiétudes ; mais l'officier l'assura de sa protection, et fît observer d'ailleurs que son camarade désirait ardemment de jouer avec lui. Après les compliments d'usage, Schmid commença la partie avec l'officier en question, et les autres les regardèrent jouer.
La lutte dura longtemps; mais Schmid finit par vaincre son adversaire, sans toutefois oser dire « mat! » qui est le cri de victoire. Malgré ces précautions, l'officier voyant qu'il avait perdu, devint tellement furieux, qu'il se leva de son siège et fit mine de mettre la main à son épée. Les officiers qui l'entouraient, et qui riaient sous cape, parvinrent à le calmer ; mais il ne pouvait se faire à la pensée d'avoir été vaincu en présence de ses amis par un petit abbé allemand. Il s'éloigna vivement courroucé, et pendant tout son séjour dans la contrée on ne le vit plus jamais à Thannhausen. Quant aux autres officiers, ils se réjouirent hautement de l'humilia-
tion qui venait d'être infligée à leur prétentieux camarade, et félicitèrent le petit abbé.
Une autre fois, un officier qui logeait au presbytère étant parti, les soldats ordinaires parcoururent le bourg, et commencèrent à se permettre toutes sortes de désordres qui auraient pu amener de fâcheux résultats. Or, voici la pensée qui vint à Schmid. L'officier récemment parti avait laissé à la maison son chapeau à plumet , et n'avait emporté que le bonnet ordinaire des soldats, circonstance que ceux-ci ignoraient. Schmid se rendit dans la chambre de l'officier, et plaça son chapeau sur la fenêtre de manière qu'on pût facilement, de la rue, apercevoir le plumet. Un soldat français qui passait en ce moment l'ayant aperçu, il en conclut que l'officier était de retour, et s'en alla tout triste faire part de sa supposition à ses camarades. Les soldats se dispersèrent sur-le-champ, et l'ordre fut rétabli.
Le général Souvarow lui-même passa avec les Russes par Thannhausen pendant que Schmid y était, et logea quelque temps au presbytère. Il avait coutume de prendre un bain froid tous les matins et de recevoir les ordonnances assis dans une cuve. Au diner, il faisait lui-même la salade avec ses doigts, ce qui n'était pas trop appétissant. Il fallait qu'un cosaque armé d'un fouet montât constamment la garde devant la porte de sa chambre. Comme Schmid passait un jour devant ce cosaque au moment où il u. * 7*
était à son poste, celui-ci, faisant une figure lamentable, donna à entendre en montrant sa bouche qu'il ne savait pas l'allemand, et en mouvant les mâchoires comme quelqu'un qui mange , qu'il avait faim. Schmid alla à la cuisine, prit un énorme morceau de pain et le lui porta. Rien n'était plus amusant que de voir ce cosaque, tenant d'une main son fouet et de l'autre le morceau de pain, qu'il cachait derrière son dos et dans lequel il mordait de temps en temps, regarder sans cesse la porte du général pour s'assurer si elle ne s'ouvrait pas.
Les vivres et principalement la viande ayant totalement disparus par suite de la multitude des troupes, M. le curé et le bourgmestre déclarèrent au général qu'il y avait impossibilité de s'en procurer sur-lechamp. Souvarow, convaincu qu'il en était ainsi, chargea le pope d'annoncer aux soldats que le lendemain serait un jour de jeune. Les soldats russes, croyant que cette mesure était motivée par quelque prescription religieuse, jeûnèrent de bonne grâce durant toute la journée.
Quand un incendie éclatait dans l'endroit, Schmid était toujours un des premiers sur le théâtre du sinistre; il établissait l'ordre, donnait des conseils et aidait à porter de l'eau.
Autrefois, quand les ouvriers avaient dressé une charpente, l'un d'eux avait l'habitude de faire ce qu'on appelait alors l'allocution des charpentiers.
Schmid, qui voulait profiter de cette occasion pour rendre un hommage public à un malheureux tué dans un incendie et mort victime de sa charité envers le prochain, et qui crut convenable qu'on fit mention de lui dans l'allocution, la composa luimême, et un ouvrier l'apprit par cœur. Quand la charpente fut debout, les charpentiers, revêtus de leurs tabliers en peau, et portant leurs haches sur leurs épaules, arrivèrent, sous la conduite de leur chef, devant le nouveau bâtiment. L'ouvrier chargé de faire l'allocution escalada le sommet du toit, y planta un petit sapin vert orné de rubans en couleurs, et, s'adressant à la multitude assemblée, s'exprima en ces termes :
« Vous tous que de cette hauteur j'aperçois làbas, et qui m'êtes également chers et précieux, je commence par vous saluer.
» Puisqu'un antique usage veut qu'on pare élégamment tout édifice nouveau, et que ce soit un ouvrier qui porte la parole, permettez que moi aussi j'use de ce privilège.
» Ce n'est pas à moi de vous apprendre qu'il y a quelques jours à peine, une circonstance toute différente réunissait autour de cette maison cette multitude de spectateurs. Ce n'était point un son joyeux, cette voix terrible de la cloche d'alarmes, cette clameur sinistre et ce cri : Au feu! qui appelaient le peuple épouvanté.
» En un instant la maison fut en feu; le toit s'écroula avec fracas, et la flamme, dans sa fureur sauvage, réduisit la maison en une fournaise horrible. Mais Dieu — qui ne l'en remercierait ! — mit une barrière à la flamme; il commanda au vent et tout se tut, jusqu'au moindre souffle de la brise.
» La population, accourue avec empressement, lutta avec ardeur contre l'incendie; on vit même des voisins charitables venir de loin apporter leur concours. Si tant d'habitations sont encore debout, c'est à eux, après Dieu, qu'on en est redevable; qu'ils en soient à jamais bénis! Aujourd'hui, le ciel a détourné toute calamité, et cette nouvelle construction s'élève majestueuse; c'est pourquoi nous voulons rendre grâce à Dieu, qui mettra le couronnement à nos travaux.
» Grâces soient rendues aussi, au nom du chef de la maison, à ceux qui, par une tendre sympathie, l'ont assisté de leurs secours. Je pourrais clore ici mon discours; mais je puis à peine contenir mes larmes. Un autre malheur, vous le savez, est survenu pendant ce sinistre. Dieu, qui montre partout sa bonté, détourna, il est vrai, une partie de cette calamité, et, reconnaissez-le avec joie, rendit aux enfants leurs pères chéris.
» Un seul, qui sans cela se réjouirait aujourd'hui avec nous dans cette assemblée, n'entend pas mes paroles, et je vois que sa place est vide. Ce digne
homme aux cheveux blancs, mais qui avait encore la vigueur d'un jeune homme, étant monté sur ce toit, tomba et mourut en chrétien et en héros. Il a donné ce qu'il avait de plus cher, sa vie, par amour du prochain ; il est mort en faisant son devoir : il n'est point de mort plus magnifique.
» Pardonnez-moi d'accorder à son dévouement ces larmes de ma reconnaissance ; Dieu veuille, en récompense de son action, lui accorder la couronne céleste! C'est pour nous aussi, dont les meilleures joies ne sont jamais sans amertume, qu'il est monté dans ce séjour où fleurissent des roses sans épines.
» Pour nous en tenir scrupuleusement à la tradition des anciens, versons le vin généreux et reprenons notre joie.
» Que la première coupe de cette noble liqueur, en preuve de notre sincère reconnaissance, soit offerte à la prospérité de l'Etat, comme il convient à de bons citoyens.
» Vive à jamais notre propriétaire ! Dieu le conserve sain et sauf, et répande sa grâce sur sa maison ; c'est à lui que je porte cette santé. À tous ceux qui sont ici présents je souhaite du ciel les meilleures faveurs; en l'honneur de toute la bourgeoisie, je vide, selon l'usage, cette troisième coupe.
» Vive tout homme honnête, quelque région de la terre qu'il habite ! et que celui qui ne peut s'appliquer mon souhait fasse en sorte d'en devenir digne. »
Après avoir prononcé ces paroles, l'ouvrier vida son verre et le lança sur la rue, selon la coutume des charpentiers. Un joyeux murmure s'éleva du milieu de la foule, et tous s'en retournèrent heureux et contents.
Lorsque la fille du facteur de Thannhausen, qui pendant longtemps avait porté à Schmid ses lettres, se maria, le chanoine lui lit cadeau d'un Nouveau- Testament finement relié, dans lequel il écrivit en vers les lignes suivantes :
« Pendant bien des années, vous avez aidé votre père dans l'accomplissement de son message, et vous m'avez remis avec soin et prudence des centaines de lettres. Puisque Dieu, qui vous dirige, veut qu'aujourd'hui vous changiez de condition, recevez de ma main ce livre que vous offre ma reconnaissance. Vous v trouverez la meilleure de toutes les nouvelles, celle que les messagers de Dieu, les apôtres, nous ont annoncée. Elle vous apprendra comment Dieu a transmis, par Jésus-Christ, le salut et la paix à l'univers entier. On y trouve aussi plusieurs lettres délicieuses qui enseignent comment il faut aimer Dieu et le prochain, agir selon le divin modèle que nous a offert le Sauveur, et vivre toujours bon, joyeux et content. Ce livre renferme la plus belle lettre que Dieu nous ait envoyée de la céleste patrie dans cette terre d'exil. Si vous et votre époux lisez fidèlement ce livre, et disposez votre future de-
meure selon ce qu'il prescrit, vous aurez choisi la meilleure part; jamais le bonheur ni les consolations ne vous feront défaut. Ce livre porte le sceau et la marque du Seigneur. — Que Dieu bénisse toute votre carrière, et vous accorde un jour, après ce pèlerinage de la vie, la couronne qui vous attend dans les cieux ! »
En transcrivant ces lignes, il me revient une anecdote qui a quelque rapport avec ces vers de circonstance, et que Schmid m'a lui-même racontée avec beaucoup de gaieté. Un jour, peu de temps avant le nouvel an, le guet de nuit de l'endroit alla le trouver et le pria de lui composer pour M. le bailli un compliment en vers qu'il voulait chanter à minuit devant sa porte. Schmid, charmé de cette demande, accéda volontiers à son désir et lui fît une pièce de vers, que le guet de nuit eut une peine infinie d'apprendre par cœur.
Le soir du nouvel an, Schmid se rendit chez le bailli, où il était d'ailleurs invité, et lui annonça le projet du guet de nuit. Tous deux restèrent debout jusqu'à minuit, et quand la douzième heure sonna, ils s'approchèrent de la fenêtre et l'ouvrirent. La nuit était obscure, et le vent soufflait avec une certaine violence. Le guet de nuit arriva, accompagné d'un camarade connu sous le nom de Michel. Ce dernier portait une lanterne et tenait à la main le compliment en vers, afin de faire l'otlice de souffleur
en cas de besoin. Le guet de nuit se mit à chanter d'une voix de basse, forte comme un tonnerre :
La première heure du nouvel an
Mais à peine fut-il arrivé là que déjà la mémoire lui fit défaut. Afin de gagner du temps, il répéta le premier vers, et insista plusieurs fois sur le mot
heure, heure, heure Ne pouvant sortir de là :
« Souffle-moi, Michel, » dit-il à son camarade. — Hélas ! répondit celui-ci , ma lumière vient de s'éteindre. » Le guet de nuit, se voyant ainsi sans secours et sans conseil : « Viens, Michel, viens, » dit-il à son camarade, et tous deux, fort embarrassés, s'enfuirent à toutes jambes. Il est facile de se figurer combien cette scène fut amusante pour le bailli et le poète, qui, collés contre la fenêtre, avaient tout entendu. Il est probable que ce compliment manqué leur fit plus de plaisir que s'il avait parfaitement réussi.
C. Schmid déployait une activité prodigieuse. Non-seulement il se levait, en hiver comme en été, à quatre ou cinq heures pour prier et travailler, mais il n'était pas rare, à minuit, d'apercevoir encore de la lumière dans sa chambre. Son genre de vie, quand il eut pris sa sœur avec lui et qu'il fit ménage à part, était extrêmement simple. Voici ce qu'écrivait son élève, déjà tant de fois citée ; « Pen-
dant les six dernières années de son séjour à Thannhausen, j'allais presque journellement dans sa maison, soit pour travailler avec sa sœur à des ouvrages manuels, soit pour copier ses manuscrits. La simplicité que ce frère et cette sœur observaient dans le boire et le manger, dans leur habillement et dans tout ce qui les concernaient était telle, qu'on aurait eu peine à trouver un pareil exemple chez les plus simples habitants de la campagne. Je ne voyais du vin et de la bière sur leur table que quand ils avaient des hôtes. La boisson ordinaire de cet homme vraiment grand, j'ai pu cent fois m'en convaincre de mes propres yeux, était de l'eau fraîche. Ils vivaient dans l'union la plus parfaite ; je n'entendais et ne voyais que de bonnes choses dans cette maison : travail paisible, contentement et simplicité en tout. Je conserverai une reconnaissance éternelle pour tout le bien que j'y ai reçu. Mon éducation, dont je suis entièrement redevable à eux deux, reçue dans un établissement, eût coûté des milliers de francs, et peut-être m'eùt-elle rendue impropre à la vie bourgeoise. »
Les honoraires que C. Schmid recevait à Thannhausen étaient peu considérables, et pourtant il faisait immensément de bien aux pauvres et aux malheureux. « Presque tous les jours, écrit son élève, je voyais emporter de la cuisine d'excellentes nourritures pour les malades; car non content de
donner aux infirmes des consolations spirituelles, il s'efforçait encore d'adoucir leurs misères corporelles : ce qui, sans la simplicité de son genre de vie, lui eût été impossible. »
A cette époque, Schmid avait, outre sa sœur Françoise, quatre frères et une sœur, qui, n'étant pas encore complètement élevés, réclamaient son assistance. Il les secourait avec cet amour fraternel qui ne connaissait point de bornes, les exhortait à la vertu et prenait à tout ce qui les concernait la part la plus intime. Thérèse, Faînée de ses sœurs et ma mère, ayant voulu, après avoir servi dix-huit ans dans des familles nobles, se marier avec un jeune médecin, et l'affaire ayant failli, à cause de la guerre avec les Français, être différée pour un temps illimité, elle écrivit à son frère pour lui demander conseil. Christophe lui répondit :
« Je suis, dans cette circonstance, de l'avis du poète :
« La femme, en temps de guerre, a besoin d'un » protecteur, et l'amour fidèle aide à détruire tous » les vices. La poitrine d'un brave homme est à elle » seule , dans ces temps orageux , un invincible » rempart. »
Et il ajoutait .
« Quant à vos craintes et à vos espérances pour l'avenir, abandonnez-vous pleinement à la Providence divine. Nous ne sommes point, nous autres
hommes, les maîtres de notre destinée ; nous croyons qu'une chose arrivera certainement, et souvent la suite est tout-à-fait contraire à notre attente. Aussi, combien nous serions malheureux si nous perdions de vue celui qui est le maître de notre sort ; si, au lieu de voir dans les accidents de cette vie la main de la sagesse suprême dirigeant toutes choses, nous n'apercevions que le caprice du hasard ! Nous serions le jouet de tout ce qui nous entoure, et nous flotterions, incertains, au gré d'une puissance aveugle et tyrannique. Mettez donc votre confiance en Dieu, et pour cela ayez un cœur pur ; c'est Tunique moyen de trouver dans ce monde inconstant une paix inaltérable. Déposez toutes vos inquiétudes entre les mains de la Providence , priez de tout votre cœur; alors vous serez contente et rien ne vous manquera; Dieu fera tout, et finalement il ne nous restera qu'à remercier et à adorer. »
Les noces eurent lieu, et C. Schmid partit avec ses trois frères, Martin, Louis et Sébastien, pour Gmund, ville située dans le Wurtemberg, où la sœur de Schmid alla se fixer avec son mari. Schmid voulut bénir lui-même le mariage, et, de concert avec ses frères, participer au bonheur de sa sœur.
C. Schmid écrivait de Segg la lettre suivante à son frère Martin, qui, ainsi que son frère Louis, étudiait le droit à l'Université de Dillingen : «Profite bien du temps qui t'est donné, il ne reviendra plus ;
mais surtout travaille avec ardeur pendant l'hiver; applique-toi à former ton cœur et ton intelligence, afin qu'on fasse de toi un homme d'affaire pratique, loyal et solide. » Et après avoir cité un texte d'Horace , il continue : « Médite ce passage comme le médita certainement Lollius. Semblable à ce jeune Romain , plein de noblesse et d'ardeur, et brûlant du désir d'opérer sur un grand théâtre, afin d'être utile à un grand nombre , ne sois point un de ces citadins énervés, sans esprit ni courage, ni une de ces âmes de boue, sorties de la lie des étudiants pleins de légèreté et d'outrecuidance. Sois pour ton frère un modèle d'application, d'ordre et d'exactitude dans les affaires; sois envers lui doux, affable, fraternel. Encouragez- vous mutuellement! »
Il leur écrivait un jour à tous deux : « Je vous fais attendre bien longtemps de mes nouvelles, chers jeunes gens ! Si j'ai tant différé, c'est que je voulais pouvoir vous écrire à loisir, au long et au large, selon la joie de mon cœur; mais toujours une affaire en appelait une autre. Pour le moment, je vous écris de nuit, à la douzième heure, parce que nous avons été jusqu'à minuit à l'église, où commence notre dévotion des soixante heures. Demain et les deux jours suivants seront passés au confessionnal.
» Tout homme, mes chers frères, a son œuvre journalière, et chaque jour apporte son tourment. Il en est ainsi dans le monde. Accomplissez donc,
vous aussi, votre tâche quotidienne et accomplissez-la avec joie et empressement. Faites-vous de l'étude une affaire sérieuse ; donnez-vous de la peine; travaillez avec ardeur. Les dieux vendent tout au prix du travail ; devant le temple du repos et de la félicité, ils placent la sueur, disaient déjà les aveugles et antiques païens. Supportez donc en patience le fardeau de chaque jour que nous a imposé notre misère. Faites qu elle soit pour vous un stimulant au travail. Si vous laissez votre éducation incomplète, tel et pire encore sera toujours votre lot.
» Cependant , travailler uniquement pour gagner son pain, comme fait un ramoneur, un chaudronnier ou un scieur de bois, serait la pire des raisons. Il faut que vous preniez vos études en affection ; il faut qu elles soient pour vous un plaisir et la plus agréable des occupations ; il faut que vous les considériez comme un moyen de faire du bien à vos semblables, et de contribuer à la prospérité générale.
» Aimez- vous l'un l'autre, vivez dans une union toute fraternelle, exhortez -vous mutuellement à la vertu, partagez entre vous ce qui vous appartient; soyez frères! Ecce quam jucundum habitare fratres in unum.
» Craignez Dieu par-dessus tout ! lui seul peut donner le véritable bonheur. Nul sans lui n'est devenu grand homme. Les esprits orgueilleux, vains
et impies, il les abaisse ; mais il relève de la poussière ceux qui, humbles et dociles, mettent en lui leur confiance. Pensez à lui de bonne heure , pensez-y tard; recommandez-lui vos voies. Priez-le d'accorder à tous sa protection ? et à nous particulièrement. »
Schmid avait pour sa mère, pauvre veuve retirée à Dinkelsbuhl, une affection vraiment filiale. Quelle joie ce fut pour cette mère, si bonne et si éprouvée, quand son Christophe lui envoya de Thannhausen son premier opuscule, les Œufs de Pâques, auxquels il joignit la petite somme qu'il en avait tirée !
A Segg, où il n'était encore que prêtre auxiliaire, il s'efforçait déjà de la secourir, comme on le voit par la lettre suivante qu'il lui écrivit de ce dernier endroit, le jour de sa fête :
« Chère mère,
» Votre fête est toujours pour moi une véritable fête d'allégresse. En ce jour, je prierai avec ardeur le bon Dieu de vous rendre au centuple tout le bien que vous m'avez fait et de me conserver encore longtemps, bien longtemps, une mère si bonne et si aimante. Je vous envoie ci-joint une petite pièce d'or que j'épargne depuis longtemps pour le jour de votre fête. Ne dédaignez point ce petit cadeau. Il vous prouvera au moins qu'un petit plaisir fait à ma
tendre mère me cause plus de joie que le jeu, la bonne chère et les autres divertissements du monde. » Je suis avec l'amour le plus cordial et le plus tendre ,
» Votre fils reconnaissant ,
» Christophe Schmid. »
Mais revenons à la description du séjour de Schmid à Thannhausen. L'union la plus parfaite régnait entre lui et ses deux confrères. « Jamais , écrit son élève, on n'entendait M. l'inspecteur scolaire s'efforcer de faire prévaloir son sentiment; souvent, au contraire, on l'entendait demander, avec cette modestie et cette douceur qui le caractérisaient : « N'est-ce pas que nous voulons faire ainsi? qu'en pensez-vous? » Quand, après une détermination prise, on avait besoin du secours de l'instituteur et du maître du chœur, on appelait mon père.
C'était toujours avec les plus grandes marques de condescendance que Schmid le priait de l'aider, et, alors même qu'il eût pu l'exiger comme un devoir, jamais il ne prenait un ton impérieux.
C. Schmid vénérait hautement le bon curéMayerhofer. Lui qui était si disposé à rendre hommage à la vertu partout où il la rencontrait, ne pouvait manquer d'apprécier les excellentes qualités de ce pasteur, son zèle dans les fonctions du ministère, sa douceur et son affabilité. Jl ne laissait passer aucune
occasion de lui faire quelque plaisir. Comme M. le curé célébrait sa fête le jour de la saint Thomas, Schmid organisait chaque fois une petite solennité en son honneur. Un jour, entre autres, il construisit avec le vicaire, M. Singer, une pyramide qui pouvait être illuminée à l'intérieur, et sur laquelle on voyait briller le nom de Thomas au milieu de couleurs étincelantes. Schmid composa en outre une petite cantate que M. Singer mit en musique. On la fit exécuter par les meilleurs musiciens de l'endroit et par ceux des enfants qui avaient les plus belles voix. Le jardinier du château fut invité à donner toute la verdure, toutes les fleurs qu'il pourrait trouver dans la serre, et à les disposer avec goût dans une corbeille. La veille au soir de la fête, M. le curé, conduit dans la salle où la fête avait été préparée par les deux ecclésiastiques , aperçut de loin son nom écrit avec de magnifiques couleurs. Puis la musique se fit entendre, et le chœur entonna ce chant :
« Debout, mes amis, chantons en ce jour de joyeux cantiques! Exprimons par nos voies harmonieuses les sentiments qu'éprouve notre cœur. Que Dieu inonde de ses faveurs la meilleure de ses créatures! »
Puis un garçon et une fille chantèrent alternativement le duo suivant :
Un garçon : « Comme la rosée et la pluie du ciel
tombent abondantes sur les vertes prairies , ainsi puissent le contentement et la joie accompagner les jours de votre vie. »
Une fille : « Comme Fonde pure des ruisseaux s'écoule doucement à travers les fleurs des champs, ainsi puissent non moins calmes et tranquilles couler les jours de votre vie. »
Le garçon : « Il est beau de voir un pasteur conduire fidèlement son tendre troupeau, et, contentant les besoins de tous , les abriter sous les ailes de sa charité. »
La fille : « Puissiez- vous donc longtemps encore, cher pasteur, paître votre troupeau, et, à travers le désert de cette vie, le conduire jusqu'aux cieux. »
Le garçon : « Il est beau de voir la semence du laboureur se transformer en épis dorés , et la pieuse reconnaissance humecter ses yeux de ses larmes. »
La fille : « Ainsi le jour viendra, quand tous ceux qui seront morts ressusciteront, où, pleurant de joie, vous verrez récolter les gerbes fécondes produites par vos travaux. »
Le chœur répéta cette dernière strophe ; puis une jeune fille sortit de la foule, et, montrant d'une main le nom du pasteur qui brillait au milieu de la salle, tandis que de l'autre elle tenait la corbeille de fleurs, elle chanta seule , d'une voix douce et mélodieuse, les paroles suivantes :
c( Noble pasteur, honorez de vos regards l'éclau. 8
tante beauté de ces couleurs : c'est de l'amour qu'elles empruntent leur prix.
» Voyez comme dans ces traits de feu votre nom brille avec éclat; plus grande encore serait votre joie si vous pouviez lire dans nos cœurs.
» Voyez cette petite corbeille qui déborde de fleurs et de verdure : nos cœurs surabondent encore davantage des souhaits qu'ils forment pour vous.
» C'est ainsi que par nos chants et nos symboles nous nous efforçons, digne pasteur, de vous dépeindre notre amour; veuillez, de grâce, ne les point dédaigner! »
Lorsque le chœur eut répété la dernière strophe, les assistants, parents et enfants, adressèrent leurs félicitations à leur pasteur vénéré.
C. Schmid s'y prit à peu près de la même manière pour célébrer le cinquantième anniversaire du bailli. Deux années auparavant, celui-ci avait perdu son épouse, une excellente femme, et son fils unique, jeune homme plein d'avenir. Deux filles étaient presque l'unique consolation qui restât à ce père. C. Schmid composa une pièce de vers que les deux filles du bailli débitèrent devant leur père et lui remirent ensuite. Voici ce qu'écrit à ce sujet l'élève de Schmid : « M. l'inspecteur apporta à mon père les vers qu'il avait composés pour cette solennité. Mon père les mit en musique, apprit à ces jeunes
demoiselles à les chanter , et les répéta avec les musiciens. Quelle ne fut pas la surprise de M. le bailli quand une musique joyeuse vint tout-à-coup troubler le silence de sa chambre, et l'appeler dans son salon où il se vit entouré d'une multitude d'amis. L'aînée de ses filles entonna de sa voix douce le chant que lui remit sa sœur, et dans lequel chaque strophe était interrompue par un chœur qu'accompagnaient des instruments de musique.
» Je me souviens encore très-bien, ajoute l'élève de Schmid, avec quelle émotion M. le bailli remercia le poète, l'embrassa, lui pressa les mains et lui témoigna par son sourire modeste la joie qu'il éprouvait de la fête touchante que cet ami lui avait préparée. »
Il faut le dire, du reste,, l'un des traits distinctifs du caractère de C. Schmid était de faire plaisir à ses semblables.
La publication de son Histoire sainte fut ce qui commença par attirer sur lui l'attention du public. Bientôt il reçut la visite de personnages haut placés, dont les uns désiraient faire sa connaissance, et les autres, qui déjà le connaissaient, voulaient lui donner une nouvelle preuve de leur estime. De ce nombre était surtout le professeur Sailer, qui, pendant les vacances d'automne, allait souvent lui rendre visite. Il annonçait chaque fois le jour de son arrivée, et se trouvait là à point nommé.
Schmid, sitôt qu'il avait sa lettre, écrivait aux amis que Sailer venait dans le voisinage, et Ton voyait alors accourir à Thannhausen une multitude d'ecclésiastiques et même de laïques. Ces réunions étaient des espèces de conférences libres où Ton traitait des sujets religieux, et autres questions importantes qui étaient à Tordre du jour. Les relations qui déjà à Dillingen avaient existé entre Schmid et Sailer se transformèrent bientôt en une étroite intimité, et il y eut entre eux un échange continuel de lettres. En 1806, Sailer ayant envoyé à Schmid l'un des ouvrages qu'il venait de publier, son élève reconnaissant lui écrivit la lettre suivante :
c( Très -digne, très -vénéré et très -cher professeur,
» Le gracieux souvenir que vous conservez de moi, la lettre charmante que vous venez de m' écrire et le cadeau que vous m'envoyez m'ont causé une joie vraiment ineffable.
» J'ai lu avec le plus vif intérêt votre excellent ouvrage. La profondeur et la clarté des matières que vous y traitez, le sens vaste et profond, et la trace vivante du sentiment qui y régnent m'ont puissamment ému.
» Votre aimable personne m'apparaissait en vous lisant sous une forme si saisissante, qu'il me semblait entendre de votre bouche chacune des paroles
que je lisais, et que je me croyais reporté à cette époque mémorable où je me trouvais au nombre de vos disciples ! Il est hors de doute que ces éloquentes paroles produiront, en leur temps, des effets analogues sur une foule de cœurs, et opéreront un bien immense.
» M. le curé et sa sœur vous présentent leurs respects, et se recommandent à vous.
» Je ferai tout ce qui dépendra de moi, vénéré professeur, vous qui le premier avez éveillé en moi le goût de la science et le sentiment du bon, et sans la sollicitude paternelle duquel je n'aurais pas même pu achever mes études, pour vous voir au printemps prochain et pour avoir l'occasion de vous exprimer de bouche les profonds sentiments de respect, d'affection et de reconnaissance avec lesquels je serai jusqu'à la tombe ,
» Votre respectueux et reconnaissant élève,
» Chr. Schmid.
» Thannhausen, le 12 décembre 1806. »
Sailer restait souvent plusieurs jours à Thannhausen, et y prêchait de temps en temps. Demeter, ancien évêque de Fribourg, qui alors était encore vicaire à Ried, allait souvent visiter Schmid. Comme ils se proposaient tous deux de travailler à l'amélioration de l'enseignement scolaire, ils se communiquaient mutuellement leurs vues et leurs plans,
et se lièrent d'une étroite amitié. Demeter écrivit dans la suite un ouvrage très-estimé sur renseignement et l'éducation. Le doyen de Jaumann, qui à cette époque était encore vicaire à Schwendi, dans le Wurtemberg, chercha aussi à faire la connaissance de Schmid. ((Depuis longtemps, disait-il dans un écrit , j'avais le désir d'entrer en relations avec l'auteur de l'Histoire sainte, si célèbre à cette époque, et d'une foule d'autres magnifiques ouvrages à l'usage de la jeunesse. Je fus longtemps sans en trouver l'occasion, lorsque, en 1816, étant allé rendre visite à un ami, le curé Anwander, nous allâmes ensemble à Thannhausen. Nous fumes reçus à l'école, et nous eûmes un plaisir infini à le voir ainsi face à face. Comme il y avait ce jour-là fête chez le curé de Fendroit, Schmid nous invita à y assister. Il est une circonstance dont j'ai encore la mémoire toute fraîche. C'était par une chaude et magnifique journée de juillet; les paysans étaient aux champs, occupés à moissonner. La conversation fut des plus agréables. Tout-à-coup Schmid, qui était assis à côté de moi, devint agité et commença à trembler de tous ses membres. Il se leva à plusieurs reprises et regarda par la fenêtre. Je lui demandai ce qui le tourmentait ainsi, et, à notre grand étonnement, il répondit qu'il se préparait un orage et qu'il fallait se hâter de rentrer les voitures de blé. On se contenta d'en rire; mais peu de temps
après les nuages s'amoncelèrent, puis vinrent les éclairs et le tonnerre. »
Schmid, qui avait les nerfs très-délicats, eut pendant toute sa vie ce pressentiment de Forage. Luimême l'avouait souvent à la fin de sa vie. « Mes nerfs, disait-il, ressemblent aux cordes d'une harpe; ils se détendent à une température humide; mais quand le temps redevient meilleur, ils reprennent leur tension habituelle. »
Pahl, éditeur de la Chronique de la nation allemande, revue fort en vogue à cette époque, et plus tard prélat wurtembergeois, séjourna quelque temps au monastère des dames de Edelstetten, non loin de Thannhausen, en qualité de commissaire chargé de clore ce monastère qui était supprimé, et de pensionner ces dames. Lui aussi rendait de fréquentes visites à Schmid, qui, de son côté, allait souvent à Edelstetten. A ce sujet, le curé Mayerhofer, secouait la tête et disait au bailli : «M. notre inspecteur a pourtant toutes sortes de connaissances. Pensez donc que maintenant il est en relations avec un monsieur qui est, primo, commissaire dans l'affaire de la suppression d'un couvent de dames; secundo, pasteur luthérien, et qui, tertio, s'appelle BAA.L ! » Du reste, Pahl était un commissaire plein d'humanité, et les dames du monastère rendirent hommage à la douceur de ses procédés envers elles, et à la manière dont il s'y prit pour supprimer le couvent.
C'était un homme juste, franc et honnête, et qui ne craignait pas, même quand il y avait danger, d'exprimer librement sa manière de voir.
L'un des hôtes ordinaires de Schmid, pendant les vacances d'automne, était le professeur Salât, son ancien condisciple. Salât était un discoureur passionné. La philosophie de Kant, si courue et si vantée à cette époque, faisait souvent le sujet habituel de leurs entretiens. Un soir qu'il en était question en présence de M. le curé, Schmid exposa avec beaucoup de clarté les principes fondamentaux de ce système. M. le curé, qui avait écouté longtemps et avec une grande attention, dit à la fin : « J'avais déjà beaucoup entendu parler de cette philosophie et de la « chose en soi, » mais je n'étais jamais parvenu à me faire une idée exacte de ce que cela signifiait; les explications de M. le professeur lui-même n'y faisaient rien, et mes idées s'embrouillaient de plus en plus; seul, M. l'inspecteur scolaire a eu le don de les éclaircir. » Puis se tournant vers Schmid : « J!avais toujours cru jusqu'ici, lui dit-il, que vous ne vous entendiez qu'à faire l'école et à écrire des historiettes pour les enfants ; je vois maintenant que vous comprenez aussi la philosophie. » Schmid aimait à se taire et à pratiquer l'humilité, comme le prouve, entre autres, l'aventure suivante :