‹ Souvenirs du chevalier de CussyChapitre 10 sur 205 · CHAPITRE I» REMI K II · texte numérisé non relu

CHAPITRE I» REMI K II

une très jeune femme vêtue seulement d'une chemise et semblant aux trois quarts morte de froid et de fatigue. Des explications décousues et parfois incohérentes de cette étrange apparition, je pus cependant démêler que mon interlocutrice se nommait Mme de Rézy, propriétaire de la maison. Sous l'impression de la peur causée par les bombes que notre avantgarde y avait lancées le 16 (1), ses domestiques s'étaient enfuis et, restée seule, elle s'était réfugiée dans une cave où elle s'était évanouie de frayeur. Des voisines que je fis chercher accompagnèrent cette malheureuse jeune femme dans ses appartements. Je n'ai jamais revu Mme de Rézy, mais l'eusséje rencontrée dans la suite que, certes, je ne lui eusse pas rappelé cet épisode de la campagne de 1814 (2).

Le 19 au matin, dans les environs de Champaubert où, cinq semaines auparavant, Napoléon avait anéanti les troupes du général Alsuziew et coupé en deux l'armée de Blùcher (3), le capitaine Jajenski et moi nous nous trouvâmes, à un détour du chemin, en face d'un détachement de Bavarois commandés par un officier polonais. La conversation s'engagea de loin entre les deux Polonais, dans la langue de leur pays : Jajenski reprochant à son compatriote d'avoir trahi l'Empereur; l'autre le traitant de « niais » de suivre les drapeaux d'un chef qui avait trompé les Polonais et manqué à ses promesses. Tous les deux s'injuriaient et se menaçaient du knout qui pendait à leurs poings. J'écoutais sans rien comprendre, quand Jajenski me crie tout à coup : « Attention! Faites comme moi! » Il faisait cabrer son grand cheval; je fis de même. Le commandant des Bavarois venait de donner l'ordre de faire feu sur nous. Trente carabines partirenl à la fois. Nous roulâmes tous deux à terre, entraînés par nos chevaux. Je me voyais déjà roué à une mort certaine quand j'entendis un galop

(1) Notre avant-garde B'en étail emparée le 16 mars; nous y séjournâmes

le 18. (Note de l'auteur.)

(2) Mon beau-frère, M. Bauny de Léris, m'a 'lit que sa parente n'avait jamais f;iit devanl lui allusion à Bon aventure de Châlons-sur-Marne. (Note de l'auteur.)

(3) 9 février.

furieux. L'escorte de notre généra] arrivait bride abat! i

se jetait sur les I tavarois en désordre dont quelques-uns furenl faits prisonniers. Mon cheval, le paturon brisé, Be relevai! en

huilant; pour moi, je n'avais rien, sinon le fourreau de mon sabre bosselé en plusieurs endroits et la lame brisée. Jajenski n'avait pas été aussi heureux; son grand cheval râlait et, lui, atteint d'une balle au cou, piétinait dans Les flaques de son propre sang et de celui de son cheval, jurant comme un possédé et réclamant une monture pour poursuivre le détachement ennemi. Il était certainement plus sensible à la perte <\<son vieux Je t'aime qu'à sa blessure. On eut toutes les peines du inonde à le calmer. A l'arrivée à Plancy il entra à l'ambulance; c'était sa douzième blessure (1).

Nous parvînmes le soir très tard à Plancy où L'Empereur était arrivé quelques heures avant nous. Il nous fut impossible do trouver un logement pour notre général, el tous les \i\ res que nous pûmes nous procurer pour lui, l'état-major el l'escorte, consistèrent dans trois douzaines d'œufs. Nous passâmes tous la nuit dans une grange. J'avais grand froid. Avec Jajenski était partie sa bonne fourrure polonaise qui nous couvrait habituellement tous les deux pendant la nuit. •!' fus me placer dans le fourgon d'une vivandière, jolie brunette, au jupon écourté, femme d'un valet de chambre du général Janssens. Je dormis trop longtemps sans doute, e1 le mari qui surprit les deux dormeurs témoigna par ses propos qu'il avait beaucoup de peine à croire que l'hospitalité dont j'avais bénéficié n'avait consisté qu'à m'abriter contre le froid de la nuit. Au moment du départ, cet homme eut la naïveté de conduire sa femme au général et de lui conter la chose. Impatienté, le général sauta dans sa voiture en s'écriant : Assez, et que ça finisse! » Amusé de la stupidité du valet, je lis semblanl d'avoir compris: « Embrassez-la et que ça finisse! »et, comme stricte exécution de cet ordre suppose, je m'avançai vers la jolie vi-

(1) Trois jours après, Jajenski quitta l'ambulance >-i rejoignit m>m escadron. L>- général Janssens m'a 'lit depuis qu'il i royait que Jajenski avait péri à Waterloo. [Note de 1835.)

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