‹ Souvenirs du chevalier de CussyChapitre 9 sur 205 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Malmaison et depuis il était resté en correspondance avec la première épouse de Napoléon. Souvent il me disait : « Après la campagne je vous conduirai à la Malmaison. Vous verrez par vous-même si la bonne Impératrice mérite mes éloges. » Je n'ai jamais vu Joséphine, et le général Janssens lui-même ne devait plus la revoir. Les soins nécessités par sa blessure d'Arcis-sur-Aube, l'encombrement de Paris au printemps de 1814 et les premières atteintes du mal qui emporta l'ex- Impératrice (1) vinrent en travers des souhaits de mon excellent général.

Les circonstances de la guerre conduisirent à Mézières un officier polonais couvert de blessures, le capitaine Jajenski, des fameux lanciers rouges (2), ce corps qui, illustré dans vingt batailles, allait bientôt s'immortaliser à Waterloo par ses charges épiques contre la brigade de Ponsonby. Le général Janssens l'attacha provisoirement à son état-major, et le capitaine Jajenski fit avec nous la campagne de 1814 comme aide de camp jusqu'à Plancy. Jeune encore, svelte et élancé, le capitaine Jajenski avait très grand air dans son splendide uniforme qui, en opposition avec la dénomination de lanciers « rouges », comprenait : shapska, culotte et dolman jaunes, avec parements et revers bleus. Le capitaine montait ordinairement un énorme cheval noir, quelque peu fourbu, mais de belle apparence, et si affectionné par son maître que celui-ci lui avait donné un nom barbare, signifiant dans sa langue « Je t'aime ». Certes, à côté de ce martial et brillant officier, resplendissant en sa tenue glorieuse et populaire, le commandant Frère et moi, avec nos uniformes sombres, nous devions faire triste figure.

Le général Janssens n'aime pas les Belges qu'il a toujours regardés comme un peuple inquiet, en dessous et ingrat. Napoléon était de son avis, et faisait si peu de fond sur leur fidé-

(1) Morte d'une affection cancéreuse le 29 mai 1814.

(2) Les « Lanciers rouges » n'étaient autres que les lanciers du 2erégimen1 de la garde, régiment qui, en 1813, comporta 10 escadrons. On connaît le beau tableau de Raffet, intitulé : Dernière >htirge des lanciers rouges à Waterloo. {Note de F éditeur.)

lité '•! leur affection pour la France, à la fortune de laquelle ils étaient cependanl attachés depuis vingt ans, que le général Janssens, alors qu'il commandail à Mézières, avait reçu l'ordre de faire désarmer » sans affectation el avec adresse » tous les détachements composés de Belges qui passeraient sur le territoire de sa division militaire. Je me souviens à ce propos, qu'un jour, Frère et moi travaillant dans le bureau de la division, notre attention fut attirée par le bruit d'une dispute ayant lieu dans le cabinet du général. Nous entrâmes. Ce bon et excellenl général Janssens, en un moment de violente colère, était en train de faire jeter par la fenêtre le sous-préfet. Celui-ci avait osé lui demander « de quel droit il se permettait de retirer leurs armes à des fidèles sujets de l'Empereur ».

Une reconnaissance d'une vingtaine de cavaliers, commandés par un officier polonais du nom de Rogoiski, fit tomber entre nos mains un colonel russe, blessé, et conduit à Mézières dans sa propre voiture. Pendant le dîner on vint avertir le général Janssens qu'un prisonnier de marque était dans la cour de l'hôtel. Le général me chargea d'aller lui parler et de recevoir son épée et ses papiers. C'était le comte de Saint- Priest (1), de la garde de l'empereur Alexandre. Je le fis installer à la citadelle, où il fut traité avec de grands égards. Il obtint même la faculté d'écrire à son frère, qui commandait un corps de l'armée russe et tenait la campagne dans les environs de Reims. Les papiers de M. de Saint-Priest ne renfermaient que des petits vers et une relation-journal de la campagne dont le général me chargea de faire une copie. Peu de temps après le général Janssens reçut, par trois officiers et par triplicata par la poste ordinaire, l'ordre de faire fusiller M. de Saint-Priest « français émigré, fait prisonnier et servant contre la France ». L'ennemi était à proximité; il était possible dès lors de laisser supposer que l'ordre n'avait pu parvenir. Mon général feignit donc de ne l'avoir pas reçu, re-

(1) Devenu duc d'Almazan en 1828, pendant qu'il était ambassadeur du Roi a Madrid. Il a épousé une fille du duc de Caraman, alors ambassadeur du Roi à Vienne. (Note de 1853.)

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mettant aux événements à venir à prononcer sur le sort de M. de Saint-Priest. « Moi étranger, me dit le général, moi servant en France par hasard, y servant fidèlement et avec honneur, tout en regrettant mes princes de la maison d'Orange, je ne me prêterai qu'à la dernière extrémité à faire mourir un ilhomme français, que ses principes ou ceux de sa famille onl conduit à l'étranger pendant les troubles de la France. » Cette manière de penser, pleine d'humanité, a sauvé la vie à M. <le Saint-Priest. Depuis cette époque, j'ai eu l'occasion de faire une connaissance plus intime avec l'ancien colonel russe, mais je n'ai pas cru pouvoir lui faire connaître cette circonstance. Peut-être aurai-je l'occasion de la lui révéler plus tard, si le général Janssens veut bien m'en donner l'autorisation? Jusque-là je me considérerai comme lié par le secret professionnel.

A la lin du mois de février nous quittâmes Mézières. Le rai Janssens avait reçu l'ordre de former une division sur le pied de guerre et de rejoindre l'armée dans les environs de Reims. Le général Defrance commandait notre cavalerie.

Le capitaine Jajenski qui, pour moi, jeune homme de dixhuit ans, incarnait les héros des guerres de Napoléon, devint mon guide et mon conseil. J'agissais toujours avec lui. C'est aux environs de Rethel que j'entendis pour la première fois le sifflement des balles. Notre division repoussa les Prussiens et lit sa jonction avec l'armée impériale devant Reims, pendant le siège, le 13 mars. Le lendemain Napoléon força les Russes .i quitter la place qu'ils avaient occupée pendant deux jours (1). Toute l'armée y entra au petit matin. L'Empereur, monté -nr un cheval blanc — qui fut tué à Arcis-sur-Aube — passa la revue de quelques bataillons de conscrits amenés par

(1) Le 12 mars au matin, un samedi, Reims était tombé au pouvoir de ■•> à 16,000 Russes commandés par le comte de Saint-Priest. Le général Corbineau n'avait pour défendre la place que 100 invalides et la milice bourgeoise. Le comtf de Saint-Priest, dans l'affaire du 14, fut blessé à l'épaule d'an coup de canon et mourut huit jours après. Aussitôt la pièce fut nommée le Vengeur, parce que c'était, dit-on. ce même canon qui avait tué le général Moreau devant Dresde. {Note de fauteur.)

mon général. Celui-ci déjeuna avec l'Empereur qui daigna confirmer ma nomination provisoire en qualité de sous-lieutenant faisant fonction d'aide de camp (1).

Le général Janssens reçut l'ordre de conduire sa division par Châlons sur Troyes, place sur laquelle, par Epernay, Sézanne et Plancy, se dirigea aussi Napoléon que nous rejoignîmes dans cette dernière localité.

Sur la route nous eûmes quelques engagements avec les Russes, et, notamment, le 17 mars, à Sillery d'où il nous fallut les déloger. Ils n'étaient pas nombreux; cependant nous constatâmes qu'ils avaient bu et brisé près de trois mille cinq cents bouteilles de Champagne dont, après avoir enlevé les goulots d'un coup de sabre, ils brisaient les verres, cela sans aucune utilité pour eux, mais pour se conformer à l'usage moscovite. Même répétition le lendemain à Châlons-sur-Marne, où, en outre, je fis de singulière façon la connaissance de Mme de Rézy, jeune cousine de M. Bauny de Léris, mon beau-frère. A peine étais-je installé dans mon logement que j'entendis appeler au-dessous de moi. Après quelques minutes de recherches, je pus faire sortir d'une cave

(1) La lettre de service impériale ne m'étant jamais parvenue, par suite, sans doute, de la rapidité des événements postérieurs, je me décidai à écrire en 1815 au général Janssens pour lui demander une attestation des fonctions que j'avais remplies près de lui durant la campagne précédente. Voiri ta réponse du général :

« La Haye, 18 mars 1815.

« Mon bien cher ami, j'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser sous la date du 7 de ce mois.

« Je vois avec plaisir que vous êtes entré dans les gardes du corps de votre souverain.

« Je me rappelle avec satisfaction les preuves de dévouement, dintolligence, d'activité, de zèle et de bravoure que vous m'avez constamment données durant le temps que vous étiez attaché à moi en qualité de souslieutenant aide de camp, tant dans mon commandement de la 2e division militaire que durant la campagne de 1814.

« J'espère que cette lettre pourra vous servir de certificat, là où besoin serait.

« Je vous prie, mon cher ami, d'agréer les assurances de ma consi tion et de mon affection.

« Le lieutenant-général secrétaire d'Etat, ministre de la guerre de Sa Majesté le roi des Pays-Bas.

« Signé : Janssens. »

(Note de V auteur.)

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