‹ Souvenirs du chevalier de CussyChapitre 105 sur 205 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

passa en Angleterre et fit la campagne d'Espagne, en qualité d'aide do camp du duc de Wellington, aux côtés duquel il reçut de graves blessures.

Après la paix, il séjourna à Paris, d'où il entretint avec le roi de Prusse une correspondance directe, portant spécialement, je crois, sur la marche des partis qui, à cette époque, partageaient les salons de notre capitale. Le major de Massow a rempli, durant deux années, cette mission secrète dans laquelle lui a succédé un officier d'origine française, le major de Royer, gouverneur militaire des fils du prince Antoine de Radzivvill. En dernier lieu, le major de Massow est allé I h nier au duc d'Angoulême les insignes de l'ordre de l'Aigle noir. Il a un frère, aimable garçon comme lui, qui est actuellement maréchal de la Cour de la princesse royale de Prusse et est marié à une Schullenbourg, l'une des plus gracieuses et jolies femmes de la société.

Nous fréquentions beaucoup un brillant officier de cavalerie, répondant au nom de comte Henri LX de Reuss, et que nous appelions, par plaisanterie, Reuss-schock, le mot allemand schock signifiant une mesure en usage pour certaines marchandises et voulant dire une soixantaine. On sait que tous les princes de la famille de Reuss reçoivent le prénom d'Henri et un numéro d'ordre (1); ce qui faisait dire, un jour, à Frédéric II, que les membres de cette famille étaient numérotés comme des fiacres. A cette boutade énoncée en présence d'un Reuss, ce dernier répondit, dit-on : « Oui, Sire, comme les fiacres et les souverains...» On sait aussi que les princes de Reuss sont les premiers princes souverains allemands qui 'ml reconnu la République française. Le capitaine Reussschock, qui aimait rire, n'avait pas manqué de nous dire que le traité signé en cette circonstance était ainsi conçu:

Art. I. — La principauté souveraine de Reuss reconnaît la République française, une et indivisible.

(1) En vertu du recez de 1668, tous les princes de cette maison portent le prénom d'Henri, avec un chifTre indiquant leur rang d'âge et qui n'est pas réservé aux Si uls princes régnants.

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Art. II. — La République française est charmée de faire la connaissance de la principauté souveraine de Reuss.

J'ai vu plusieurs luis, eu compagnie du comte Henri LX, I»' chef de cette famine, nomme aimable <•( forl capable, mais affligé d'une ridicule voix d'enfant, ce qui avait fourni ;i ce bon H'iiss-schock l'occasion de produire nue autre plaisanterie : « Hélas! oui. disait-il. Les efforts du chef de notre maison ont été vains pour obtenir ;'> la diète de Francforl une voix virile (1)!... »

Le comte d'Arnim, officier de hussards de la garde royale, est l'un des plus riches gentilshommes de la Prusse. Officier de valeur, il est aussi homme du monde brillant et distingué. C'est un valseur intrépide et léger, mais s'afîaissant trop sur les jarrets en franchissant l'espace; aussi le comte Hugo de Hatzfeld, dont l'esprit s'applique à donner des sobriquets, s'est-il empressé de baptiser d'Arnim « le seigneur de Cuba ». Ce sobriquet fut la cause d'un terrible duel au sabre courbe entre le comte d'Arnim et un gentilhomme courlandais. D'Arnim faillit périr dans ce duel où, en quelques minutes, il ne reçut pas moins de huit ou dix blessures à la tête."

Il a un frère plus jeune que lui, jeune homme de grands moyens et de grandes espérances qui se destine à l'adminis tration. Avec son nom, sa fortune considérable, et le> talents que l'on doit espérer qu'il développera, sa famille peut s'attendre à lui voir parcourir une brillante carrière; soitfqu'il entre dans la diplomatie, soit qu'il veuille servir dans l'intérieur (2).

Le comte d'Arnim est l'inséparable d'un énorme capitaine de lanciers de la garde. M. de Krutisch, gai et bon compagnon que tout le monde connaissait sous le nom de Goliath. Certainement, le capitaine de Krutisch esl ce qu'on appelle un

(1) Reuss-schock voulait ainsi dire la voix entière à laquelle 1»' prince souverain de Reuss a droit dans ce Congrès permanent des Etats germaniques. (Note de V auteur.)

(2) D'Arnim, le hussard, occupe actuellement une place de maréchal de la cour et a épousé n ne demoiselle de Heister. Son frère est ministre de l'intérieur. {Note de 1844.)

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très bel homme, mais son parler est rude, ses manières sonl communes, el ses fréquentes excentricités de mauvais goût; aussi, je ne puis comprendre qu'il soit le bourreau des cœurs berlinois. Il est, notoirement, l'amant de la ravissante Mme S., la femme du banquier, et le marquis de Bonnay affirmait qu'il lui connaissait cinq on six maîtresses parmi les femmes les plus qualifiées de la capitale.

Ce nom du capitaine de Krutisch me rappelle un propos de M. de Chateaubriand, propos futile que je ne me décide à noter que parce qu'il montre, étant donné son auteur, à quel point est dépravée cette société de Berlin, qui parle cependant avec si peu de retenue des femmes françaises (1). Dans l'après-midi du 27 mars 1821 — je me souviens de la date exacte, parce que c'est ce jour-là, qu'en rentrant à la légation, nous apprîmes la mort de M. de Fontanes — comme Flavigny et moi passions dans l'avenue des Tilleuls aux côtés de M. de Chateaubriand, nous croisâmes une jolie jeune fille de la société, Mlle..., âgée de 27 à 28 ans. S'arrêtant, notre chef nous dit, à notre grand étonnement — car nous n'étions pas habitués à entendre M. de Chateaubriand émettre des propos aussi légers : — « Mademoiselle... a une belle voix, mais qui sent déjà la vieille fille. Cette voix reprendrait son éclat, si mademoiselle... prenait un amant. Dites-le donc au capitaine de Krutisch... » Krutisch ne fut pas l'amant de cette jeune fille; ce fut Flavigny, qui me laissa deviner que, par une sorte de gageure et « pour rendre service à mademoiselle...» il voulut être cet amant; « mais, m'a confié depuis mon collègue, le remède n'a servi à rien ». En effet, lorsque je quittai Berlin, Mlle... avait tout à fait perdu sa voix.

Le comte de Meuron, qui commande le bataillon de tirailleurs de la principauté de Neuchatel, redevenue prussienne au congrès de Vienne, es! un homme aimable, mais obèse.

(1) Malgré la vantardise des officiers allemands, je suis persuadé que bien peu d'entre eus onl eu des maîtresses dans la société tt ■■ contraire,

je connais pas mal de dames du meilleur monde berlinois qui n'ont plus rien de caché pour de jeunes diplomates Français. [Note de t'uuu-ur.)

Le côté qu'il occupe dans une voiture est tellement incliné qu'on croit toujours que le ressort est brisé. Quand il doit entrer dans une autre voiture que la sienne, ou en ressortir, il hésite souvent pour savoir comment il faudra se présenter à la portière. La comtesse de Meuron est une spirituelle et fort belle femme, souffrant beaucoup des quolibets qu'elle croil toujours deviner sur l'obésité de son mari.

Je retrouvai à Berlin un officier prussien que j'avais connu à Paris en 1815 : le colonel de Krafft, commandant les cuirassiers de la garde. Le roi de Prusse l'aime beaucoup, à cause de sa belle prestance et de la parfaite tenue de son régiment, que l'on peut citer comme modèle. Mince et serré à la taille, présentant une poitrine bombée à la façon des officiers russes, on prétend que le colonel de Krafft porte un corset de femme, ce qui donne un air de raideur et de poupée à sa personne, dont la mise est, d'ailleurs, de la plus grande recherche. Soldat courageux, excellent officier de cavalerie, chef attentif et soigneux, le colonel de Krafft n'est pas, cependant, considéré comme un homme d'avenir et comme pouvant devenir un général distingué.

Lors de l'invasion des alliés, en 1815, M. de Krafft, à cette époque, jeune major, joli homme, poli, distingué et parlant admirablement le français, fut logé, à Paris, chez le prince de Rohan (1). Plusieurs fois, il eut l'honneur d'accompagner la princesse de Rohan dans les visites qu'elle faisait, au couvent où elle était élevée, à sa fille alors âgée de quatorze à quinze ans. L'officier prussien fut épris de Mlle Gasparine de Rohan, et la demanda en mariage. M. de Krafft, connu dans le monde sous ce seul nom, se nomme également Prinz. Ses cartes de visite portaient alors : Prinz von Krafft, ce qui faisait croire qu'il était prince de Krafft. Bien que ce nom fût ignoré du prince de Rohan parmi les familles princières allemandes, il se pouvait cependant, à la rigueur, que son

(1) Charles-Louis-Gaspard, prince de Rohan-Rochefort et Montauban. né 61 1765 et mort en 1843. De son mariage avec sa cousine Maric-L"msr- Joséphine de Rohan-Guéménée, il eut cinq enfants.

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