‹ Souvenirs du chevalier de CussyChapitre 106 sur 205 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

jeune hôte fût d'une famille qualifiée de ce titre de prince, que tant ont reçu de nos jours, non pas seulement en France où ce titre devenait le baptême de la gloire ou d'un mérite de premier ordre, mais en Allemagne, où l'on comptait un grand nombre de nouveaux princes : prince Blûcher, prince de Wrède, prince de Putthus, prince de Metternich, prince de Hardenberg, prince de Puckler-Muskau, et tutti quanti. On ne repoussa donc pas les vœux du jeune officier qui eut l'occasion d'échanger quelques billets avec Mlle Gasparine de Rohan. En quittant Paris, M. de Krafît emportait même un portrait d'enfant de sa fiancée.

En 1816, le major de Krafft faisait tous ses préparatifs pour se marier, quand les Rohan, mieux informés, sans doute, sur la position réelle de la famille de Krafft, firent connaître à l'officier prussien que le prince de Rohan-Guéménée, duc de Bouillon et de Montbazon, chef de la famille de Rohan (1), s'opposait au mariage projeté. On désirait, en conséquence, que les innocents billets et le portrait de Mlle Gasparine de Rohan fussent restitués. La légation de France fut priée de prêter ses bons offices à cet effet. Comme l'on me savait lié avec M. de Krafft, ce fut moi qu'on chargea de cette pénible commission. Ce pauvre Krafft, désappointé, triste et malheureux, se refusa d'abord à rien restituer. Ce ne fut que par l'entremise de Mlle de Zeuner (2), ancienne dame de la Cour, exerçant beaucoup d'empire sur Krafft, que je pus arriver à mes tins, et billets et portrait rentrèrent en possession de la famille de Rohan, par les soins du marquis de Bonnay.

Mlle Gasparine de Rohan a épousé, il y a quelques années (1822), le prince Henri XIX de Reuss-Greitz, de la branche aînée d'une famille de princes souverains. Malgré toute l'amitié que je porte au colonel de Krafft, il faut avouer que ce mariage est plus convenable pour une Rohan que celui qui avait

(1) Alain Gabriel-Charles, feld-maréchal autrichien, né en 1760, mort en 1836.

(2) M II»* de Zeuner est la sœur de la comtesse de La Roche-Aymon, dont Le mari est pair de France. (Note de 1827.)

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été sur le point d'être contracté avec lui, petit gentilhomme, sans fortune (1).

Je puis mettre dans la catégorie des officiers prussiens de ma connaissance M. de Greuhm, ministre de plusieurs cours allemandes à Berlin et confident du prince de Wittgenstein. Ce bon et paisible ministre tient, m effet, à rappeler, à toute occasion, qu'il a été autrefois major dans un régiment que le prince de Wittgenstein avait levé à ses frais, en 1792. Je ne sais pourquoi M. de Greuhm tient tant à rappeler ce souvenir, car la difformité corporelle dont il était déjà affligé à cette époque le mettait dans l'impossibilité de faire campagne. Voici en quoi consistent tous les souvenirs militaires de M. de Greuhm. Il était obligé de se placer, à table, sur une chaise fort élevée. Un jour, les officiers en firent scier les pieds, de telle façon que Greuhm disparaissait presque sous la table. Greuhm ne fit point faire une nouvelle chaise, mais, dans la nuit, il fit couper les pieds de la table, si bas, que, placés sur leurs chaises, les officiers avaient les genoux plus élevés (pie la table.

Encore un autre personnage qui n'est plus officier que de nom, c'est le prince Alexandre de Solms-Lich. Son excessif embonpoint l'a obligé, comme tant d'autres officiers prussiens, à renoncer au service militaire. Il continue à toucher ses appointements, et c'est, habituellement, à Paris, qu'il les mange. Sa parenté avec la duchesse de Cumberland et l'amitié du roi de Prusse lui procurent, à cet égard, toute facilité. Ses appointements lui constituent une sorte de pension alimentaire, aujourd'hui qu'il est médiatisé et sans apanage. C'est ce prince que, dans le temps, on avait surnommé, par plaisanterie, « le tyran de Lich ».

Souvent j'ai dîné à Berlin, à la même table que le prince de Solms, et je dois dire que, depuis feu Gargantua, il n'y a point eu, je crois, d'estomac plus vaste que le sien. Le maître de Y hôtel des Tuileries (rue de Rivoli), où descend habituel-

(1) M. de KrafTt vient de passer à la retraite comim1 général-major. Il a épousé une Russe qui, dit-on, ne l'a pas rendu heureux. (Note de 1842.)

Cil AI' I tri-: IX SOS

I- nient le prince dans ses fréquents séjours à Paris, raconte à qui veut l'entendre que, régulièrement, son distingué client passe une partie de la nuit e1 de la journée à soigner l'indigestion que lui a donnée le dîner de la veille.

p> Misi': à placer sur le trône de Prusse le prince Antoine Rad ziwill. J'ignore si ce projet a reçu un commencement d'exé cution, mais je certifie qu'il a existé, bien qu'il doive rester inconnu pour l'histoire.

En 1819 ou 1820, le prince Michel Radziwill, frère puîné du prince Antoine, a fait un assez long séjour à Berlin, en compagnie de sa femme, née comtesse Stecka, qui est certainement une des plus jolies personnes de notre époque. Née en 1796, elle n'avait par conséquent que vingt-trois ou vingtquatre ans quand je la vis à Berlin. La princesse Guillaume de Prusse exceptée (1), jamais je n'ai vu une plus jolie bouche, jamais je n'ai vu de plus jolies dents, dont l'on peut dire qu'elles méritent vraiment le nom de « perles ». A cette époque, un jeu était fort à la mode à Berlin, celui du Casse-tHe chinois. Que de fois, au palais Radziwill, j'ai manipulé les sept petites pièces d'ivoire de ce jeu en compagnie du prince royal et de la délicieuse princesse Michel! Mais j'avoue que, malgré le très grand honneur qui m'était fait, à moi secrétaire de léga ' tion, je n'étais guère au jeu, et, au lieu de m'appliquer à mouvoir selon les règles les losanges et les triangles d'ivoire, je considérai avec plaisir et admiration la séduisante princesse. Souvent alors, le prince royal, qui est d'une humeur charmante, vive et gaie, m'interpellait en riant : « Eh bien! monsieur le chevalier, me disait-il, croyez-vous donc que la princesse ait dans la bouche les pièces du jeu?... »

De la princesse de Mecklembourg-Strélitz, le duc de Cumberland a eu un fils, né à Berlin le 27 mai 1819 (2). Je crois avoir dit plus haut les difficultés éprouvées par le roi de Prusse, pour savoir de la bouche de l'aide de camp du duc, si l'enfant nouveau-né était du sexe mâle ou du sexe féminin. En premières noces, la duchesse de Gumberland, sœur de la feue reine Louise de Prusse, avait épousé le frère de Frédé-

(1) Voir chap. vi.

(2) Sous un globe de verre, dans un des salons de la duchesse de Cumberland, chacun peut voir ce que j'y ai vu : une fort jolie mais fort inconvenante statuette, qui représente le jeune prince George, absolument nu et prouvant au public que son sexe ne peut être mis en doute. (Note de 1827.)

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