‹ Souvenirs du chevalier de CussyChapitre 108 sur 205 · CHAPITRE X 2H · texte numérisé non relu

CHAPITRE X 2H

dans un salon éloigné; la vieille reine, assise à la porte, murmure quelques mots et a l'air de s'être constituée la gardienne de cette porte; enfin, dans l'antichambre, le duc et la duchesse de Cumberland valsent ensemble.

L'accueil de la duchesse de Cumberland était, en général, charmant, mais il était remarquablement bienveillant et gracieux envers les personnes qu'elle voulait particulièrement honorer de ses bontés, et j'avais l'honneur d'appartenir à cette catégorie de faveur. Pendant le séjour de M. de Chateaubriand, qu'elle a beaucoup distingué, et, depuis son départ, le comte de Caux et moi, nous avons reçu de fréquents témoignages de la bienveillance dont la duchesse de Cumberland daignait nous honorer. Pendant les années 1821 et 1822, il ne s'est pas écoulé trois semaines, au cours de l'hiver, sans que j'eussel'honneur d'être invité à dîner par la duchesse, et, fréquemment, aux bals de la Cour, cette princesse a bien voulu me désigner pour danser une « polonaise » avec elle. En Prusse, tous les bals de cérémonie commencent par cette danse, qui n'est, à bien dire, qu'une promenade au son des instruments. Ce long serpent diapré, tous ces manteaux de Cour qui traînent sur le parquet, sont d'un effet merveilleux pour les spectal m s.

Je ne sais si j'ai dit déjà que Flavigny et moi, secondés par les fils du baron de Brockhausen, nous étions parvenus à faire adopter la contredanse française. Les princes de la famill'- royale y prirent un grand goût, et la contredanse française reçut ses Lettres de créance. Pour éviter toute espèce de confusion, on ne formait, dans le principe, chaque quadrille que de huit paires, et chaque quadrille avait son «conducteur», circonstance qui m'a valu bien des fois l'honneur de danser avec les princesses el de sentir dans ma main une main princière, fine et jolie.

Le duc de Cumberland a toujours été, de son côté, fort bon pour moi. Il aimait à me raconter mille folies, et, comme il étail peu châtié dans le chou de Bes termes, sa voix aiguë faisait arriver de singuliers mots aux oreilles des femmes, que ses mauvais yeux L'empêchaient, d'ailleurs, de distinguer

dans ses. environs. Certes, si les dames ont compris ce que disail le duc de Cumberland, elles ont dû être, plusd'une fois, dans le cas de rougir, de baisser les yeux ou de les cacher derrière leur éventail, en se pinçant les lèvres pour ne pas rire. La bienséance m'empêche de transcrire ici les saillies spirituelles, mais quelque peu légères, du duc de Cumberland. D'autre part sa manie de plaisanter et de potiner a souvent causé des aventures désagréables, sinon à lui, du moins à ses interlocuteurs. Il m'appelle, un soir, auprès de lui, sur un sopha, et me montre un officier russe, M. de Narischkine, qui • tait venu, par courrier, porter je ne sais plus quelle nouvelle à la Cour :

— « Tâchez, mon cher Cussy, de m'expliquer ce qu'a bien voulu dire cet officier au Roi, pendant le dîner; et, si vous ne venez pas à bout, rions ensemble. Imaginez-vous que le Roi, pour lui dire quelque chose, lui demande, au moment où il se servait du caviar, si dans les environs du Caucase — où il a dit être né — on trouve des esturgeons... Aussitôt, voilà cet homme qui se soulève de son siège, et répond avec beaucoup d gravité : « Sire, j'ai eu l'honneur de l'être moi-même pen- « dant deux ans... » De par tous les diables, mon cher chevalier, qu'a-t-il voulu dire?... Le Roi n'a pas osé approfondir... »

Là-dessus, rires sonores du duc qui font tourner tous les yeux de notre côté. M. de Narischkine, à qui on rapporte le propos, fort amplifié, s'en prend assez sottement à moi et m'envoie deux de ses amis. Le lendemain, je mettais deux pouces de fer dans la poitrine de l'officier russe qui fut quinze jours gravement malade. Par la suite, nous devînmes amis, bien qu'au début de notre connaissance, comme on le voit, nous eussions failli nou* entre-tuer.

Peu de temps après ce duel, il y eul chez le roi de Prusse un bal costumé où l'on vit défiler tous les couples d'amants fidèles de la fable, de l'antiquité ou de l'histoire moderne. C'étaient, parmi bien d'autres couples, Iléro et Léamln . Pyrame et Thisbé, Hector et Andromaque, Louis XII et Anne de Bretagne. La splendide Mme d'Alopéus portait, de

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la manière la plus admirable et la plus noble, l'hermine de cette belle princesse qui, certainement, n'a jamais été aussi belle que Mme d'Alopéus. Le duc de Cumberland, qui poursuivait inutilement de ses assiduités la belle ambassadrice, s'était déjà approché plusieurs fois d' « Anne de !!;• pour lui débiter des fadeurs. Mme d'Alopéus ne pouv;iil .supporter le duc de Cumberland; en qualité de sujette russe, elle lui en voulait de la blessure reçue par M. de Narischkini , t aussi, de ce que lui, cause du duel, ne se fût point interposé pour l'éviter; en outre, elle me taquinait souvent sur l'amitié du duc à mon égard. Comme le duc de Cumberland l'importunait de nouveau, Mme d'Alopéus quitta un instant le bras de « Louis XII », et s'approchant, nous dit, de façon à n'être entendue que du duc et de moi : « Je n'ai que faire de l'amour d'un grand homme, ni même de son amitié, bien que l'on m'ait appris que V amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux... Est-il toujours vrai, ce vers?... Vous devez en savoir quelque chose, monsieur le chevalier...» Je crois que, ce soirlà, le duc de Cumberland eût bien voulu étrangler la belle Mme d'Alopéus...

Le chevalier Rose, ministre de la Grande-Bretagne à Berlin, est un homme froid, instruit, et poussant ses scrupules de protestant, au point de ne jamais entrer dans une église catholique. Dans les réunions, il se montrait souvent conteur intrépide, mais se perdait malheureusement dans des parenth

Unies. Très infatué de la supériorité de son pays, il laissait entendre volontiers que la Grande-Bretagne se monten toutes choses, l'a ux j 1 ia iri ■ du progrès; or, je fis, un jour, une découverte qui m'en donna long à penser sur ce sujet.

Me trouvant, une après-midi, dans le cabinel «le sir Douglas, gendre et en même temps premier secrétaire du min anglais, il me laissa voir les chiffres en usage pour la coi pond. ne,, secrète. Incommodes dans la pratique, ils remontaient au temps de la reine Aune!... Je l'ai vu, de mes yeux vu; sans cela, en vérité, j«' ne le croirais pas.

Le chevalier Rose avait la coutume de solenniser l'annn

saire de la bataille de Waterloo, par un grand bal terminé par un souper. Le résultat de cette bataille ayant été le second retour de la maison de Bourbon, il était difficile que le marquis de Bonnay. ministre du roi Louis XVIII, s'abstînt de paraître à In légation anglaise. Mais, mon chef, qui, par son rang, aurait dû être placé à la table principale, ne voulait pas, lui Français prendre part au toast qui était porté, tant au duc de Wellington qu'au succès des armes alliées, et il se retirait toujours avant le souper. Cependant, pour ne pas rendre la désertion de la légation française trop complète, il priait l'un d'entre nous, qui nous trouvions confondus dans la foule, de rester au souper. Il se comprend, d'ailleurs, que, pendant ce fameux toast que chacun écoutait debout et auquel chaque convive prenait part, également debout, le secrétaire de la légation française, seul, restait assis et le verre vide, ayant eu le soin de le laisser renversé sur la table, avec une sorte d'affectation. Quoi qu'il en soit, on comprendra aussi que ce rôle passif, accompli par devoir, était assez déplaisant.

L'ambassadeur de Russie. M. d'Alopéus. est un diplomate habile, et un homme distingué, quand il a la plume à la main. Mais dans la société, il est sans aucune distinction du côté des manières. Commun de figure et de tournure, âgé de plus de cinquante ans, ce vieux barbon croit pouvoir encore inspirer des passions et il tient couramment des propos d'une fatuité inouïe. Mari de la plus belle femme du monde (1), il aimait être de tous les soupers, et on le rencontrait souvent en des lieux où ne vont généralement que les jeunes gens.

M. d'Alopéus avait un frère aîné, ministre de Russie en retraite, dont la fille a épousé le général de Benkendorf, aimable homme que j'ai rencontré plusieurs fois, soit chez son oncle, soit chez Mme de Knobelsdorf. C'est à ce frère aîné de M. d'Alopéus qu'était arrivée Paventure suivante. Un jour, étant chargé de traiter une affaire importante avec le ministre anglais, lord Casilereagh. il ne put s'en faire entendre,

(1) En 1834 ou 1835, j'ai revu .Mine d'Alopéus. Veuve depuis 1831, el toujours belle, elle avait épousé le prince Lapoukine. (Note <!>■ 1839.)

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