CHAPITRE X
car il ignorait l'anglais. Il voulut employer le français, mais lord Castlereagh, à cette époque, n'en savait pas un mot. On s'arrêta au latin, et les deux diplomates ne purent davantage s'entendre, chacun des deux faisant, par sa prononciation ou ses barbarismes, une langue tout à fait étrangère pour son interlocuteur.
C'est en 1818, pendant l'intérim du comte de Chastellux, qu'eut lieu la nomination du comte de Bernstorff, en qualité de ministre des affaires étrangères de Prusse, qualité dans laquelle il a paru au Congrès d'Aix-la-Chapelle. Jusqu'à cette époque ce Danois remplissait les fonctions de ministre plénipotentiaire de son pays à Berlin. Le prince de Ilardenberg devenait vieux; il sentait la nécessité de confier les affaires étrangères à un homme de capacité. La Prusse, selon lui, ne présentait pas sans doute cet homme-là, en ce moment, et la négociation qui amena le diplomate danois au ministère des affaires étrangères de Prusse fut conduite avec tant de mystère par le prince de Hardenberg et le prince de Sayn-Wittgenstein, que le public et les confidents habituels du prince chancelier n'apprirent la chose que quand elle fut consommée. Un Français s'explique difficilement un pareil changement de nationalité. Connaissant comme je le connais cet homme excellent et intègre, je suis certain que l'intérêt ne l'a point fait agir dans cette grave détermination. Son successeur à la légation de Danemark, le comte de Reventlow, m'a dit que le comte de Bernstorff avait été profondément blessé de l'accueil froid qu'on lui avait témoigné en Danemark, à son retour du Congrès de Vienne, où il avait été forcé de signer la cession de la Norvège à la Suède.
La maisondu comte de Bernstorff était une des plusagréables de Berlin. On y jouait fréquemment la comédie française, et fy ai rempli bien des rôles. La comtesse est une grande et belle femme, faisant, de la manière la plus affable, les honneurs de sa maison. Ses deux filles annonçât <!•' devenir belles comme leur mère, >urtout l'aînée, Thora.
Le comte de Bernstorff me montrait une sincère amitié et
avait pour moi mille bontés. Lorsque j'ai été chargé des affaires de la légation, il avait la bonté de me communiquer, parmi les dépêches qu'il recevail des ministres prussiens à l'étranger, toul ce que ses devoirs lui permettaient de laisser lire à un diplomate d'un autre pays, dans le but de rendre ma tâche plus facile el ma correspondance plus intéressante.
Quelqu'un qui ne fut pas content du tour joué eu L818 par le prime chancelier de Hardenberg, ce fui M. de Jordan. Ce dernier avait l'oreille du prince-chancelier, il étail directeur des travaux politiques et, de fait, conduisait les affaires étrangères. Non seulement, il fut fort humilié de ne pas avoir été choisi par le prince de Hardenberg, mais il fut blessé du secrel gardé à son égard. Il montra de la mauvaise humeur, voulut quitter le ministère et fut envoyé à Dresde, comme ministre de Prusse, poste qu'il exerce encore en ce moment (1826), M. de Jordan est un homme instruit, ayant l'esprit des affaires d'Etat; il a une conversation gaie et anecdotique, mais, au milieu des grandeurs, il n'a jamais pu se défaire de ses manières vulgaires. 11 veut toujours jouer à l'homme du monde. mais il reste commun dans ses plaisanteries, car c'est avant tout un homme d'affaires, n'ayant rien de ce qu'il faut pour être apprécié en société. M. de Jordan est fort mal disposé pour la France, le cabinet des Tuileries ne l'ayant jamais compris dans la liste des décorations françaises données aux étrangers en plusieurs occasions, depuis 1814. 11 m'a fait suffisamment voir son mauvais vouloir et son astuce lors <]<■ l'extradition du professeur Cousin, de Dresde, le 13 octobre 1824. J'aurai à en reparler en temps voulu.
Le prince Guillaume de Sayn-Wittgenstein-Hohenstein est ministre de la maison du Roi. grand chambellan, ami et confident de sou souverain, sur les résolutions duquel il exerce une grande influence, tout en se donnant l'apparence de ne se mêler de rien. C'est lui qui a détourné le roi de Prusse d'épouser Mlle de Dillon et a mené à bonne fin son mariage morganatique avec Mlle d'Harrach, et, comme je l'ai dit plus haut, c'est encore lui qui, de concert avec le prince de Haï-