CHAPITRE X
denberg, a conduit l'affaire de l'entrée au service de Prusse du comte de Bernstorff. Ses manières sont celles d'un grand seigneur : distinguées, affables, parfaites. Il a adopté de se faire plus âgé, par son costume et sa démarche, qu'il ne l'< si réellement. La tête poudrée à frimas, inclinée, sa démarche lente et à petits pas, lui donnent l'air d'avoir soixante-huit à soixante-dix ans. Je l'ai toujours connu ainsi. Or, quand je suis arrivé à Berlin, il n'avait encore que quarante-six ans, et n'en a actuellement (1826) que cinquante-six. La société se rendait très volontiers aux jours fixes du prince de Sayn- Wittgenstein, car chacun y était fort à son aise par la politesse et la bienveillance du maître de la maison. On pense généralement que son influence ne survivra pas à Frédéric- Guillaume III (1).
Chez l'aimable comtesse de Hagen, nous avions un théâtre établi, en quelque sorte, d'une façon permanente. Là habitait son fds, le comte de Hagen, grand garçon niais, ayant été élevé d'après les préceptes de Jean-Jacques Rousseau. On lui a fait apprendre la profession de relieur, et, à l'heure du thé, il arrivait au milieu de la société la plus élégante et la plus choisie, sentant la colle dont ses mains et ses vêtements conservaient de nombreuses traces. Ayant six doigts à une main, ce qui ne le rend pas plus adroit, le jeune comte de Hagen a dû troquer sa situation d'officier contre celle de chambellan. Chez la comtesse de Hagen, demeurait également son gendre, mon ami le major de Tronchin. Mme de Tronchin est puni'-. prétentieuse et laide, et vivait en assez mauvais termes avec son mari, qui se consolait ailleurs.
Dans 1rs premiers temps de mon arrivée à Berlin, une aventure arrivée au comte de Néal, grand échanson du Roi, di\ rtit fort l;i société. Il se présente pour faire visite à [a comi de Hagen; on lui répond que la comtesse est dans une vive
(1) Kn effet le prince de Wittgenstein n'a pas coi Frédéric-
Guillaume IV l'influi ace qu'il a eue sur le feu roi, t-t il '.'si complètement de côté. En \k\i. lorsque je le vis à B-Tlin. il s', xpliqua à ce suj.'t avec moi en termes amers : Je suis le vieux citron don! le jus priin.;: ...» (Note de isi l.)
ilS sorVKNIRS DU CHKYALIKR DE CUSSl
• illl'n liuu et ii«- reçoit personne, pane qu'elle a reçu la nouvelle qu' n Oscar » est mort. Sous l'empire d'une préoccupation inexplicable, le comte de Néal se rend aussitôt au théâtre où il sait trouver le Roi, et lui annonce que la comtesse de Hagen ;i reçu des lettres de Suède lui annonçanl la mort du prince Oscar, fils du prince royal Charles-Jean (Bernadotte). Le roi envoie demander des détails chez la comtesse de H ai Celle-ci ne sait ce qu'on veut lui dire en lui parlant des lettr< s de Suède. Tout finit par s'éclaircir : Oscar était son chat favori qui venait de mourir chez un vétérinaire!...
Ce comte de Néal avait naturellement l'air d'un singe habillé : petit, voûté, la tête fort grosse, de larges sourcils noirs, le nez tombant, la lèvre inférieure allongée, et qui s'allon geait encore lorsqu'il était contrarié. Excellent homme d'ailleurs et de bonne compagnie, riche, mais avare et ne faisant pas de maison; fort gourmand et recherchant les bons dîners chez les autres, qui l'invitaient volontiers, à cause de sa conversation curieuse à entendre sur la Cour de Frédéric II. A l'occasion de ses jambes fluettes et semblables à des bâi on disait de lui ce qu'on disait du bailli de Ferette, ministre de Bade à Paris : « Qu'il était l'homme le plus courageux di aop pays, puisqu'il osait se promener avec des jambes pareilles, chargées de supporter une aussi grosse tête. » On racontail encore, en guise de plaisanterie, que le chien de la baronne de Taube s'étant jeté dans les jambes du comte de Néal, la baronne s'était empressé de vérifier si son petit favori ae s'était pas brisé quelque dent. Sa femme était dame d'honneur de la princesse Ferdinand de Prusse, laquelle avait eu pour « cavalier d'honneur » ce vieux et immoral chevalier de Sidow qui, à la suite d'un procès scandaleux, fut dégradé de la noblesse, perdit la cocarde nationale et mourut en prison à Spandau.
La comtesse de Pappenheim, fille du prince-chancelier d Hardenberg, vivait à Berlin, et son mari, le comte de Pappenheim, à Munich où il occupe, tant à la Cour qu'à l'armée, une situation élevée. Les petits comités du soir, chez la cornde Pappenheim, étaient délicieux et le temps y marchait