‹ Souvenirs du chevalier de CussyChapitre 111 sur 205 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

rapidement. Le comte de Pûekler, depuis prince de Piickler- Muskau, voulut, par bizarrerie peut-être, peut-être aussi par un certain calcul d'avenir, faire divorcer la comtesse de Pappenheim et l'épouser. Ce qui eut lieu. Le mariage fut arrêté à la même époque que celui de la fille de la comtesse, Mlle Adélaïde de Pappenheim, belle femme, mais sans un atome d'esprit et, vraiment, d'une naïveté qui passait la permission. Un soir, dans le salon de sa mère, elle s'écrie, comme sortant d'une profonde réflexion : « C'est vraiment curieux; mon fiancé, le prince de Carolath, a quatorze ans de plus que moi, ut Pùekler, le fiancé de maman, a justement quatorze ans de moins qu'elle! » Quel soufflet, grand Dieu! appliqua aussitôt la main de la comtesse sur la joue de la pauvre fille!... Bien que, dans son exclamation naïve, la pauvre Adélaïde, qui peut-être ne connaissait pas bien les règles de l'arithmétique, eûl fait tort à sa mère de cinq ans — car la comtesse de Pappenheim était née en 1776 — le soufflet, en vérité, était de trop. Qu'on juge du silence qui s'établit, et, pendant quelque temps, de l'embarras du cercle qui, autant que je m'en souviens, ne se composait, en ce moment, que de Paul de Bourgoing et de moi!...

Le prince de Piickler-Muskau est un joli homme, instruit, de fort bonne compagnie et de relations infiniment agréables. Il parle parfaitement plusieurs langues, et vise à l'originalité en toutes choses. Etant en Angleterre, il avait adopté la tenue sempiternelle des anciens Teutons, tenue fort élégante du peste quand elle est soignée; à Berlin, il affectait de se conformer aux modes anglaises. En 1806, à Dresde, étant aux gardes du corps, il avait, à la suite d'un pari avec un officier saxon, s;uité avec son cheval, dans l'Elbe, du haut du grand pouf. C'est aussi, par originalité, qu'après un déjeuner donné par M. «l'Alopéus, je l'ai vu, en 1817, faire à Berlin une ascension en ballon. C'est la première ascension qui ait eu lieu en Prusse dans ce siècle.

Devenu gendre du prince-chancelier de Hardenberg, le prince Hermann de Piickler-Muskau devint aussi son favori,

et tout marchait comme il l'entendait dans la maison <]• beau-père. Pûckler mit de l'ordre dans sa fortune, el se lit créer prince, au commencement de l'année 1822, quelques moisavanl la mort de son beau-père. Son mariage avec la comtesse de Pappenheim avail été formé en 1817; il vient d'être rompu (janvier 1826). Je ne m'étonne que d'une chose : i qu'avec l'originalité et l'inconstance de Puckler, ce mariage ait pu durer aussi longtemps (1).

Le prince-chancelier de Hardenberg était un grand vieillard aux cheveux de neige, d'une blancheur tellement frappante, que nous le désignions habituellement par le nom d' « Homme blanc » et que M. de Chateaubriand l'appelait « le cygne blanc ». Depuis qu'il avait installé aux affaires étrangères le comte de Bernstorff, on le voyait peu dans la société, et sa mort, survenue à Gênes le 26 novembre 1822, produisit peu de sensation. Il n'était plus dans l'Etat qu'une force d'inertie, retardant la marche d'un grand nombre d'affaires qui venaient s'endormir dans son cabinet. Ses seuls conseillers étaient alors MM. de Schcell el Koreff, auxquels s'était joint Pûckler depuis son mariage avec la comtesse de Pappenheim. Le remplaçant du prince de Hardenberg, comme chancelier, fut M. de Voss, qui ne conserva pas longtemps sa position. Aussitôt après ce de Voss, la présidence du Conseil d'Etat fut donnée au duc Charles de Mecklembourg-St relit z, et le titre de chancelier est resté aboli.

Je ne puis m' expliquer comment un personnage aussi distingué que le prince de Hardenberg ait été donner toute sa confiance à des hommes comme Schcell et Koreff. Ce M. de Schcell, d'origine alsacienne, était un auteur et un publiciste attaché au cabinet du prince. Pendant longtemps, il avait fait partie de la légation de Prusse à Paris, y remplissant un modeste emploi, ("est un vulgaire intrigant, tranchant de l'homme d'importance, et que l'on voyait fort peu dans la iété de Berlin. Le docteur Koreff — car Koreff est docteur

(1) Ce Puckler dont je parle n'est autre que le célèbre écriwiin. Tuteur fJea Lettres d'un trépassé et des Pèlerinages & un jeune homme. (Note de 1851.)

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