‹ Souvenirs du chevalier de CussyChapitre 112 sur 205 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

on médecine — est un homme instruit, mais il est toujours sale et mal tenu, et ses manières sont celles d'un charlatan. Son visage appartient au type juif; constamment il grimace comme une gueule de fontaine ou comme le marteau d'une porte cochère, ce qui accentue encore ses dehors communs. Comment donc, je le répète, le docteur Koreff a-t-il pu devenir le favori du prince-chancelier?... Et comment se fait-il que M. de Chateaubriand ait été séduit par un homme aussi vulgaire (1)?... Peut-être, à ce que je pense, n'afïichait-il une telle considération que pour pouvoir, à l'occasion, tirer du docteur Koreff quelques renseignements politiques?...

La maison du comte de Hardenberg, un chambellan, parent du prince-chancelier, était une de celles où je fréquentais le plus volontiers. Ce salon était le rendez-vous de l'esprit, car l'on y voyait tous les Français notables, en résidence ou de passage à Berlin. C'était en même temps le rendez-vous de la beauté. Fort belle elle-même, la comtesse de Hardenberg avait trois filles déjà jolies, et trois sœurs, toutes fort bien, que l'on y trouvait parfois réunies. L'aînée de ces sœurs était Mme de Luckner, dont le mari, fils du maréchal français de ce nom (2), a disparu sans qu'on ait jamais appris ce qu'il était devenu. La seconde, dont j'ai oublié le nom, ne vivait pas à Berlin. La troisième est la très belle comtesse Mortimer de Maltzahn. Pour peu que l'on rencontrât chez les Hardenberg Mines de Partana, d'Alopéus, de Minckwitz ou autres beautés accomplies, le régal des yeux était complet.

M. Dehn, riche banquier, d'origine juive, consul général de Suède, est un homme distingué et instruit, confident et ami de l'ex-Bernadotte, roi sous le nom de Charles- Jean,

il) En 1842, j'.ii retrouvé le docteur Koreff à Paris, où il s'est fixé, et où il exerce, j> crois, la médecine. Je plains ses clients. Cette vieille connaissance de Berlin est toujours aussi commune et aussi sale. J'en demande pardon au docteur Koreff; mais, en lisant les Mystères de Paris, d'Eugène Sue, je ne pouvais m'empêcher de penser à sa figure de charlatan juif, toutes les fois qu'il était question du docteur Bradamanti ou Polidori. (.\ote de 18'.:..)

(2) L" baron Nicolas de Luckner, né dans le Hanovre en 1722, décapité à Paris le 4 janvier 1 794.

depuis l'année 1818. Lié avec la jeune diplomatie, il nous donnait fréquemment d'excellents dîners. Il était fourré un peu dans toutes les intrigues politiques et il m'a dit avoir vu le manuscrit de la main du baron de Humboldt qui proposait, en 1814, le partage de la France.

Fort hostile, comme on sait, à tout ce qui est Français, le baron Guillaume de Humboldt nous fréquentait peu, et, certes, je ne le regrette pas. Avec sa figure maladive, blême et glaciale, il a, dit-on, des idées assez cyniques. Il prétend volontiers avoir voulu essayer de tout dans la vie, et je l'ai entendu dire qu'on ne lui avait pas parlé d'un goût particulier à un homme quelconque, sans vouloir en faire aussitôt 'essai. A l'exception des langues slaves, il connaît toutes les langues vivantes de l'Europe, le basque compris. Son instruction est tellement prodigieuse dans cette partie, que l'on cite souvent le fait suivant, que j'ai entendu confirmer par son frère, l'illustre et savant voyageur, Alexandre de Humboldt. Ce dernier, gêné pour la classification des nombreux idiomes des peuples primitifs de l'Amérique, fut, sur la simple inspection des notes rapportées de ces légions, largement aidé par le baron Guillaume qui, pour son compte, n'avait jamais été en Amérique.

Le baron de Mecklembourg, officier prussien retraité, a, quoique garçon, obtenu de la société berlinoise, de lui faire accepter cinq ou six bals auxquels le bon goût a toujours présidé. Il était devenu fort riche par le jeu, qui l'avait d'abord ruiné, et avait renoncé à cette distraction depuis que la fortune était revenue. Les longues journées, les interminables nuits passées au jeu, les émotions violentes qu'il avait eues à supporter, les inquiétudes, le chagrin de la ruine, la joie du retour de la fortune, tous ces motifs décidèrent une longue maladie qui faillit l'enlever, et pendant plusieurs mois après avoir recouvré la santé du corps, celle de l'esprit n'avait qu'imparfaitement reparu. Le baron se croyait changé en une carte à jouer et voyait toujours la carte supérieure à celle qu'il croyait représenter. Dans sa pensée, c'était généralement

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