CHAPITRE X
un duel entre Vas et le roi, ou entre spadille et manille, et, à la vue de la carte supérieure, il se baissait, se faisait petit, et se cachait sous le tapis de la table à thé. Après avoir, comme je l'ai dit, duré plusieurs mois, cette folie a disparu et n'a laissé aucune trace. Si bien, que le baron de Mecklembourg est devenu une forte tête financière. Vers 1821, il quitta Berlin, alla s'établir à Paris où il prit part dans une large mesure aux fournitures d'Ouvrard pendant la guerre d'Espagne de 1822, ce qui lui fit sextupler sa fortune. Il y a deux ans (1824), je l'ai revu à Paris, fort riche et fort bien portant, chez M. de La Reynière, écuyer de Mme la duchesse de Berry, lequel avait épousé, pendant l'émigration, une parente du baron de Mecklembourg.
Un autre joueur connu était M. de Reufner, conseiller de légation attaché au ministère des affaires étrangères. C'était un homme de mauvaise santé, vieux, cassé, de grande capacité en affaires. Au jeu, sa colère était curieuse. Un jour, distribuant les cartes, et s'en étant donné de mauvaises, dans sa fureur, il mit, nouveau Scœvola, ses doigts dans la flamme de la bougie, et les y laissa pendant tout le temps qu'il mit à prononcer ces mots : « Brûlez, mauvais sots qui me servez si mal!... » Rien ne le rebutait pour l'organisation d'une partie de cartes. Une fois, il eut l'audace d'adresser aux jeunes gens de la société berlinoise un billet conçu à peu près en ces termes : « Ce soir, à 9 heures, il y aura, chez M. de Reufner, jeu auquel prendront part la délicieuse Mme Seidler (1) et sa non moins jolie sœur, Mlle Anna Wraniska (2). » Le comte de Caux, Flavigny et moi, nous nous rendîmes à cette bizarre invitation, mais nous ne touchâmes point une carte, pas plus queMmes Seiler et Wraniska, ce dont M. de Reufner eut Tassez mauvais goût de se formaliser.
(1) Mme Seidler, née Caroline Wraniska. Première chanteuse de l'Opéra de Berlin et femme du premier violon de ce théâtre. {Note de l'auteur.)
(2) Cantatrice de la chambre de S. M. l'empereur d'Autriche. Venue à Berlin avec un chambellan du roi de Prusse, le comte de Luchesini, cil. parut à l'Opéra de Berlin dans plusieurs opéras : Jean de Paris, Don Juan, le Petit Chaperon rouge, etc. (Note de l'auteur.)
Le banquiei Benecke a fait une énorme fortune el tient une grande et fastueuse maison. Il a réussi à se faire anoblir sous le uom de Grcenitzberg, ce qui ue lui a pas enlevé le commue de ses manières, bien qu'il prenne, ou plutôt qu'il cherche à prendre, fort vainement, des airs de bonne compagnie qui le n udenl encore plus ridicule.
11 a créé à Charlottenbourg une maison de campagne assez jolie, mais où domine le goût mesquin. Ce sont de petites fabriques suisses, des chalets et autres petits bâtiments visant à l'effet, une petite ménagerie, de petits étangs, de petits monticules. Au sujet de cette propriété, on serait tenté de renouveler la plaisanterie qu'a faite, dit-on, le prince Louis de Prusse, lorsque son père, le prince Ferdinand, lit établir les jardins de Bellevue, dans le parc de Berlin : « Les personnes qui viennent se promener ici, disait un avis placé par le prince Louis de Prusse, sont priées de ne pas laisser courir les enfants, dans la crainte que, dans leurs jeux, ils ne renversent les rochers, et de ne pas laisser leurs chiens s'approcher des étangs, pour qu'ils ne les dessèchent pas en buvant. »
Dans cette bonbonnière à prétentions, le banquier Benecke a, d'ailleurs, donné de jolies fêtes. Sa femme est une bonne femme tout à fait, mais vulgaire et sans éducation. Elle avait pour mère une madame Dutitre, de la colonie française, ne parlant bien, ni le français ni l'allemand, et dont on citait les naïvetés. Ainsi, elle croyait que son gendre, dont elle avait la plus haute opinion, faisait venir les huîtres de Hambourg par le télégraphe!
Dans beaucoup de salons berlinois — mais, non pas dans tous, comme od le verra plus loin — on rencontre Spontini (1). ( Je grand compositeur a t'ait des ouvrages qui resteronl connue des chefs-d'œuvre : la Vestale, notamment, ainsi que Fernand Cortez; mais, après ces pièces, son talent a été fatigué.
C'est un homme pétri de vanité, jaloux de toutes les réputations vivantes, e1 qui, pour me servir d'un mol qui le peint
(l) Né en 1778, morl en 1852.