‹ Souvenirs du chevalier de CussyChapitre 114 sur 205 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

parfaitement « maigrit de l'embonpoint des autres ». Gonflé d'orgueil, bouffi de la pensée de son propre mérite, il porte dans la société un air de prétention insupportable, et, d'ailleurs, une figure de caricature, par suite de sa coiffure grotesque, de ses cols de chemise qui lui montent jusqu'au milieu des joues, et des décorations qu'il étale. La gloire de Rossini, la renommée de Weber lui font mal, et c'est, en quelque sorte, à son corps défendant, que les merveilleux opéras du Barbier de Séville, de Sémiramis et de Freischiitz ont été donnés à Berlin. A en juger par le Crociato, Meyerbeer doit aussi devenir, un jour, un troisième cauchemar pour Spontini (1).

L'incommensurable orgueil de Spontini lui avait fait quitter, en 1820, la France qui l'avait si bien accueilli et qu'il trouvait ingrate à son égard. Il a été alors nommé directeur général de la musique du roi de Prusse et a rendu des services réels à l'Opéra de Berlin; mais il ne prend le bâton de chef d'orchestre que lorsqu'on représente un de ses ouvrages ou l'un des chefs, d'œuvre de Gluck. Je ne puis me rappeler s'il a fait cet honneur à .Mozart, mais, très certainement, il ne l'a jamais fait à Rossini.

Voici, entre cent, un exemple de l'orgueil de Spontini. Un jour, à propos de la statue qui fut érigée, de son vivant, à Blûcher, Spontini dit au prince Charles de Prusse : « Comment peut-on élever une statue à quelqu'un de vivant?... Passe encore pour un grand artiste, mais un sabreur!... » — « Et, s'empressait d'ajouter le prince Charles de Prusse à ses auditeurs, de la façon dont Spontini a prononcé les mots « un grand artiste », il était aisé de comprendre qu'il voulait se désigner lui-même (2). »

Spont iiii ne parle jamais du roi de Prusse que comme" d'un

(1) Depuis, Meyerbeer a donné des ouvrages tels que Robert le Diabi> el // ' bien supérieurs au Crociato. Bourgoin^ et le colonel de

Beiow, qui onl <-u l'occasion de rencontrer Spontini lors du prodigieux

li i uenota à Paris, en 1836, m'ont dit depuis que Spontini failli mourir alors de jalousie. [Note de 1840.)

(2) Le prince Charli d< Pru se m'a raconté ce trait à moi-même, cl duchesse de Cumberland. en 1821, }<■ crois. (Note de l'auteur.)

ami intime ». Le général de Witzleben, aide de camp et confident de Frédéric-Guillaume III, le protège beaucoup. Ce ne saurait être, certes, à cause de son amabilité; c'est bien plutôt parce que Spontini, vain, orgueilleux, et se croyant, par ses œuvres, l'égal des plus grands de la terre, s'est brouillé avec le duc Charles de Mecklembourg, beau-frère du Roi, et que ce duc de Mecklembourg a pour ennemi le général de Witzleben.

Les appartements de Spontini sont, avec beaucoup de mauvais goût — mais telle est sa volonté, — surchargés de gravures encadrées. Dans son salon, on voit un portrait de lui, en pied et de grandeur naturelle, dans lequel il s'est fait donner un air inspiré fort risible, et qui vise à la Pythonisse prête à révéler l'avenir. Dans son cabinet, on trouve — toujours encadrés — son brevet de la Légion d'honneur, ainsi que le plan d'un monument qu'il fait élever en Italie pour lui servir de tombeau. Sur le frontispice du monument, on lit : Al illustrissime* maestro Spontini. En vérité, ô illustrissime maestro/ il est plaisant de se rappeler vos « modestes » critiques devant la statue de Blûcher (1)!!!

L'impératrice Joséphine, qui protégeait Spontini et qu'elle avait comblé de ses faveurs (2), lui avait fait épouser Mlle Céleste Erard, dont le père est si remommé pour ses pianos et ses harpes. Sans être précisément jolie, Mme Spontini, avec ses beaux yeux, ses magnifiques cheveux noirs, sa peau blanche et fine et sa noble démarche, forme un ensemble agréable (3).

(1) A Danzig, le prince Frédéric de Prusse (fils du premier mariage de la duchesse de Cumberland et cousin germain du roi Frédéric-Guillaume IV) m'a raconté un trait inouï de la vanité de Spontini. Le compositeur eut l'aplomb de demander au roi de Prusse l'autorisation de prendre le titre et le nom de «prince de la musique, «parce qu'une académie musicale de l'Italie avait, dans un diplôme de membre d'honneur qui lui était délivré, mis la ■mention : principe délia musica. (Note de 1847.)

(2) C'est grâce à la bonne impératrice Joséphine que la Vestale de Spontini fut, en 1810, préférée aux Bardes de Lesueur pour le fameux prix décennal. Cette même année Spontini est nommé directeur de l'Opéra italien, fonction qu'il cumule avec celle de directeur de la musique de la chambre de l'Impératrice. En 1811, il joint à ces fonctions celles de maître « 1 * ■ la chapelle impériale. (Note de V auteur.)

(3) Hélas! plusieurs des agréments physiques de Mme Spontini avaient

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