CHAPITRE X
J'ai vu bien des personnes de ma connaissance s'occuper assidûment de Mme Spontini et rôder autour d'elle. En première ligne des poursuivants était le docteur Koreff, négligé dans sa tenue et vulgaire, selon ce que j'ai déjà dit, et, malgré tout, se croyant irrésistible. Une fois, Koreff, sans doute pour détourner à son profit les soupçons du mari, adressa au compositeur un billet anonyme l'avertissant que « les jeunes étrangers et spécialement les secrétaires de la légation française menaçaient la vertu de Mme Spontini ». Il se passa alors une inoubliable scène de vanité : Spontini venant trouver Flavigny et moi. et nous tenant avec cbaleur ce langage : « Moi, Spontini, être trompé par sa femme! Une telle supposition n'est-elle pas absurde?... Comment a-t-on pu penser que la femme de Spontini pouvait oublier un homme tel que lui?... » Spontini pensait vraiment cela. Il croyait, sans doute, que les nombreux lauriers qui ombrageaient sa tête — et avec lesquels il se serait volontiers fait représenter par le pinceau du peintre — le mettaient à l'abri de toute autre couronne... Au reste, du côté conjugal, comme d'un autre, le maestro a été heureux, et la femme du plus vaniteux des hommes est restée la plus fidèle des épouses. Et ce titre de « la plus fidèle des épouses », il faut le décerner avec enthousiasme à Mme Spontini. Avec les exemples qu'elle voyait autour d'elle, pressée comme elle l'était par les galants, mariée à un homme célèbre, mais iïdicuic, et qui la délaissait — non pas que Spontini eût des maîtresses, mais il eût trouvé au-dessous de lui de s'occuper de sa femme, — Mme Spontini a eu d'autant plus de mérite de ne pas faire du maestro un de ces maris sur lesquels la verve du grand Molière s'est exercée.
Mme Spontini est, au reste, une femme d'esprit et d'àpropos. Elle l'a bien prouvé à la baronne de Martens, et voici à quelle occasion. Malgré la réputation du compositeur et la lavur royale, le ménage Spontini n'était pas reçu dans tous les salons de Berlin. L'un de ceux dont il était exclu était celui
disparu« quand je la revis à Berlin dans l'année 1 8 .'{ 5 . Bile 'tait devenue énorme. Sic transeal... (Note de l'auteur, 1843.)
de la baronne de Martens, femme d'un attaché au ministère des affaires étrangères de Prusse. Mme de Martens est née Hermine Collard. C'est une Française, petite et piquante brune, jolie, élégante, distinguée et spirituelle, qui a su, en tout bien tout honneur, captiver les attentions du roi Frédéric-Guillaume III. Elle est fille d'un homme richissime des environs de Villers-Cotterets, qui a fait sa fortune, et en achetant la terre et le château de Villers-Hellon, et dans une grande entreprise de charrois. Or, Mme de Martens. ayant invité monsieur Spontini à une soirée musicale, montra de l'étonnement quand elle vit entrer dans son salon Mme Spontini avec son mari. Elle eut la faiblesse et se donna le petit ridicule de dire à plusieurs dames, que Mme Spontini « fille d'un commerçant français » n'avait point été invitée, et leur fit, en quelque sorte, des excuses de sa présence chez elle. Mme Spontini, entendant ce propofit point d'esclandre, mais, quelques jours après, elle disait dans les salons, de sa voix tranquille et traînante : « Je ne conçois pas le scrupule de Mme de Martens, qui me trouve de trop bas lieu pour m'inviter chez^elle. Si mon père loue des pianos, le sien loue des charriots. »
Encore mes relations à Berlin. — Le salon de Mme Solmar. — Boucher, ! Alexandre du violon ». — Une lieder tafel en l'honneur de M. de Chateaubriand. — Le banquier Delmar. — Une anecdote sur Frédéric II.
— M. de Kircheisen. — Le prince Dolgorouki. — Son duel avec M. Durant de Mareuil. — Anecdotes sur Mme de Narischkine. — Un calembour du prince royal. — M. Ancillon. — Ses confidences. — M. de Chamisso.
— Le portrait de Mme Récamier. — Le docteur Heine. — Mme Lefort.
— Le baron de Brockhausen. — Sa vanité nobiliaire. — Les deux frères de Vismes. — La comtesse Jeanne Grudzienska. — Mme de Crayen. —
aventures. — Son esprit.
Dresde, janvier 1826.
Mme Solmar est une vieille et aimable femme, d'origine juive, se nommant Salomon, du vivant de son mari. Elle a plusieurs enfants, dont un seul, une fille non mariée, Henriette, vit avec elle. Celle-ci, sans grande beauté, est d'un caractère charmant, vif, animé, parlant et écrivant cinq langues, musicienne de la première force et possédant une voix d'une magnifique étendue.
Dans cette maison que la légation de France a beaucoup fréquentée et qu'appréciait particulièrement M. de Chateaubriand, l'on entendait d'excellente musique, et ces concerts d'amateurs distingués ont souvent réuni des artistes de grand talent, tels que le pianiste Hummel, les violonistes Mceser et Alexandre Boucher, Mme Alexandre Boucher, qui jouait également bien de la harpe et du piano. J'y ai aussi entendu un enfant du nom de Félix Mendelsohn, qui annonce les plus grandes dispositions pour la composition et joue agréableiii. nt du piano, sur lequel il se livre, dans sa jeune imagination, ;, de brillantes improvisations, après lesquelles il retourne,
avec la joie de son âge, reprendre les jeux auxquels on l'a arraché pour le produire au piano (1).
Alexandre Boucher est un grand talent, mais une espèce de fou, qui se livre sur son instrument à toutes sortes d'extravagances. Je l'ai vu, dans un concert, au moment où il tenait un point d'orgue, jetant les yeux sur la salle et y reconnaissant Spontini, se mettre à jouer, pendant une demi-heure, de savantes et brillantes improvisations sur un air de la Vestale. Cet artiste a la prétention de ressembler à Napoléon; aussi a-t-il adopté la petite redingote grise, devenue historique et affecte-t-il de marcher les mains jointes derrière le dos ou de tenir les bras croisés sur la poitrine. Premier violon du roi Charles IV d'Espagne, qui lui avait conféré la noblesse, il accompagnait toujours ce monarque qui, amateur passionné de la musique, passait quatre heures de suite à jouer du violon, dont, au dire de Boucher, il jouait fort mal.
Pour annoncer les concerts qu'il devait donner à Berlin, Boucher lança des affiches commençant par ces mots : « Don Alexandre Boucher, V Alexandre du violon, premier violon de la chambre de S. M. le roi Charles IV d'Espagno. et le seul être vivant dont la figure rappelle d'une manière frappante l'illustre prisonnier de Sainte-Hélène (2)... » Et, dans une notice biographique du même style, qu'il a écrite et fait publier, il a eu l'insanité de mettre ces mots : « ... Et sa femme?... Que dirons-nous de cette femme, si justement nommée Céleste, car elle est, en effet, une céleste créature... »
Quand Boucher était invité à dîner chez quelque grand personnage, il faisait, toujours bon mari, « la part de Céleste », en secret. Ainsi, ayant été passer deux jours à Glinicke, chez le prince chancelier de Hardenberg, au moment de quitter la table pour monter en voiture, il demanda au prince la permission de prendre « pour Céleste » une volaille qui n'avait poinl
(1) On sait ce qu'est devenu cet enfant. Depuis longtemps sacré grand compositeur, il est placé actuellement à la tête de la musique du roi de
l 'russe. {Note de 1844.)
(2) Ceci se passait en 1820. (Note de l'auteur.)
été entamée, « volaille que, certainement, ajoutait V Alexandre du violon, Votre Altesse ne vermil plus reparaître sur sa table, si même je ne réclamais pas la faveur de l'apporter à Céleste, comme un témoignage de mon souvenir loin d'elle... » On ne s'y opposa point (1).
Chez Mme Solmar se voyait fréquemment le directeur de l'Académie de musique, pour le chant, grand ami de Gœthe, sur lequel il m'a dit mille choses qui, malheureusement, ont fui de ma mémoire. Ce personnage donna en l'honneur de M. de Chateaubriand une lieder tafel (table de chants), c'està-dire un souper auquel deux cents membres — tous hommes — de l'Académie assistaient en pique-nique, et chantaient en chœur, entre chaque mets, des airs composés par l'un d'eux, ce qui était d'un effet ravissant. Selon l'usage des lieder tafel, ces airs ne peuvent être livrés au public; chaque membre de la « table de chant » en fait le serment. Mais, M. de Chateaubriand, ayant manifesté le désir de posséder l'une des mélodies qui furent chantées à cette lieder tafel, il fut décidé qu'il lui en serait remis une copie, paroles et musique. L'air qui se chantait en « canon », était magnifique et de la plus belle harmonie. Les paroles sont latines et forment deux vers dont les mots ne se présentent plus à mon souvenir dans l'ordre nécessaire selon la prosodie, et qui disaient en somme :
Ecce César triumphat qui subegit Nicomedem Non triumphat Nicomedes qui subegit Cesarem.
Etant donné que le verbe subigere a deux significations bien différentes, de pareilles plaisanteries jetées à la face du triomphateur — usage qui existait à Rome pour rendre le triomphateur moins vain — devaient singulièrement mal sonner aux oreilles de plusieurs chefs d'autrefois; elles ne furent pas, je crois, trouvées agréables par M. deChateaubriand.
C'est dans le salon de Mme Solmar que le spirituel marquis de Bonnay a conté ses anecdotes les plus piquantes. A ce
(1) Mœser, témoin '!■■ cette scène, me l'a racontée. [Note de l'auteur.)
propos, la première fois que Mme Solmar vit chez elle M. '!■■ Chateaubriand, une < ertaine parole, dite étourdlment, déplut
fort au nouveau ministre de France.
— « Allons, monsieur le marquis, s'était écriée Mme Solmar, en se retournant vers mon chef, nous vous écoutons. N'avez-vous, cette fois, rien à nous conter?...
— Mais, madame, ressemblé-je donc tellement à M. le marquis de Bonnay?... »
Mme Solmar et M. de Chateaubriand ne tardèrent pas cependant à devenir les meilleurs amis du monde. L'aimai >le v\< ille femme tenta même de réconcilier le marquis et M. de Chateaubriand, mais ses efforts n'aboutirent point; il y avait trop de motifs de dissentiment entre mes deux chefs (1).
Le banquier Delmar, qui fréquentait chez Mme Solmar. est un type curieux de vanité cynique et déplacée. Son plus grand titre de gloire consistait, à l'entendre, dans ce fait que son frère, banquier à Paris, était l'amant officiel de Mlle Bourgoing, cette personne si charmante et si parfaite sur la scène du Théâtre-Français, mais de propos si libres et d'une conduite si libertine. Chaque fois qu'il faisait la connaissance d'un Français, le Berlinois Delmar ne manquait jamais, pour compléter la présentation, d'ajouter lui-même ces mots : « ... frère du banquier Delmar, de Paris, qui est, comme vous le savez sans doute, l'amant de la belle Mlle Bourgoing... » Se faisant présenter à la marquise de Bonnay, M. Delmar n'eut garde d'omettre son ajouté habituel :
— « Vous connaissez peut-être, madame la marquise, mon frère, le banquier parisien, dont la maîtresse est la ravissante Mlle Bourgoing?...
— Mon Dieu! monsieur, je ne fréquente pas les mauvais sujets. Quant à la coquine dont vous me parlez, je ne la connais que de réputation. Cette fille, m'a-t-on dit. le premier venu pourrait l'avoir pour quelques louis... »
Je n'ai point entendu, je l'avoue, cette repartie spirituelle
(1) Plus loin j'aurai l'occasion <lr dire quelques m motifs de
dissentiment. [Note de l'auteur.)
G IIAPITRi: XI 233
el i inglante prêtée ù Mme de Bonnay; mais, comme l'on dit : Se non è vero...
Un personnage que l'on voyait très fréquemment dans le salon de Mme Solmar, si fréquemment qu'il semblait faire partie de la maison, était un vieux conseiller ,en retraite, ancien secrétaire des commandements de Frédéric II, qu'il avait suivi a l'armée, à l'époque de la succession de Bavière. Parmi les nombreuses anecdotes qu'il contait sur Frédéric le Grand, en voici une qui, je le crois, n'est nullement connue.
Lors de la guerre de succession de Bavière (1), M. de Thugut fut chargé par le cabinet impérial de suivre directement les négociations avec le roi de Prusse. Un matin, ce ministre, portant un rouleau de papiers maintenus par un ruban, a un entretien particulier avec le roi de Prusse, assisté de son secrétaire, le conteur de cette anecdote. On lit les papiers, on discute les projets, et M. de Thugut est obligé de se retirer, -ans avoir obtenu une seule concession. Il était déjà à deux ou trois salons de là, quand Frédéric II s'aperçoit que le petit ruban maintenant les papiers autrichiens est resté sur la table. Il appelle M. de Thugut à voix forte, et le ministre impérial, persuadé que le roi de Prusse se ravise et veut discuter de nouveau les propositions, revient avec empressement et prenant un air joyeux. « Monsieur, lui dit le Roi, vous avez oublié ce petit ruban. Je ne saurais m'en emparer, car il faut que chacun ait ce qui lui appartient. Vous connaissez ma dense : Suum cuique (2)... » Honteux comme un renard qu'une punie aurait pris, M. de Thugut reprit son ruban et se retira. « Suum cuique!... Mon maître n'avait-il pas là une belle devise, disait l'ancien secrétaire de Frédéric II?. .»« Mais, ajoutaitil ingénument, je crois qu'il est arrivé en plusieurs occasions à mon maître de voir son bien là où il n'était pas, et c'est pour cela sans doute que les Français, toujours moqueurs, allongèrent la royale devise d'un mot : Suum cuique rapuit. (Il enlève à chacun le sien). »
(2) •' A ch 'i
834 SOUVENIRS DU CHKVALIKR DK CUSSY
Le ministre de la justice, M. de Kircheisen, est un excellenl In mime, quoique un peu commun pour les habitudes et les manières. 11 venait fréquemment à la légation de France e1 dans les occasions où les démarches que nous avions à faire pouvaient toucher aux lois de l'Etat ou aux règlements de la haute administration, il nous donnait souvent des conseils, trop souvent même, selon les lois de la discrétion. Ces « consultations », devenues habituelles chez M. de Kircheisen, avaient leur origine dans le fait suivant. Un jour, le marquis de Bonnay, rentrant de fort bonne humeur, se mit à lire à haute voix devant moi un papier graisseux qu'on venait de lui remettre : c'était la lettre d'une femme de chambre de la duchesse de Cumberland, qui commençait ainsi : « Grand seigneur! Au mois de juillet dernier, M. Possot, votre maître d'hôtel, me fréquentait et m'engrossait. Je demande une indemnité et je désire que, jusqu'à ce que je l'ai touchée, M. Possot ne me fréquente plus »... On pense quel rire nous prit à la lecture du délicieux jusqu'à ce que... Néanmoins, l'affaire pouvait se compliquer, dans un pays où la paternité est recherchée d'une façon aussi sévère (1). Mais, le soir, M. de Kircheisen, consulté, nous confirmait que tous les individus appartenant à la suite d'un ministre étranger étaient à l'abri de toutes recherches, relativement aux enfants auxquels ils pouvaient avoir contribué.
Ce bon M. de Kircheisen, qui s'occupait beaucoup des progrès des manufactures en Prusse, avait la manie, dans la conversation, de terminer ses phrases en parlant la main sur le bras de son interlocuteur, caressant l'habit, palpant le drap, et au milieu de l'entretien, il se parlait à lui-même : « Beau drap, belle étoffe », disait-il; puis il continuait le discours com-
(1) La première femme venue peut, en se déclarant grosse > ou <in jurant que le père de son enfant est tel ou tel. obtenir de celui qu'elle charge ainsi d'une faute, dont il est, très souvent, parfaitement innocent, une indemnité pour elle el une somme annuelle pour l'enfant, jusqu'à un certain Age. A quels scandales, à quelles douleurs de ramille, peut donner lieu l'abus d'une semblable maxime de justice. l'Etal voulant avant tout que la nourriture des petits malheureux qui l'on! pas demandé à naître soit assurée!... Cel usage existe également en Irlande. [Note de Fauteur.)
mencé, et s'arrêtait encore pour demander de quelle fabrique sortait ce beau drap.
La fille ainée de M. de Kircheisen a épousé le baron de Knobelsdorf (1), chambellan. Quelquefois on faisait là de bonne musique, mais, grand Dieu! ce n'était pas quand la maîtresse de maison chantait... En entendant, un soir, la baronne de Knobelsdorf s'égosiller et nous déchirer de sa voix aigre et de ses notes fausses les oreilles, le prince Dolgorouki me dit : « Ne trouvez-vous pas que ces notes fausses rappellent ce qu'un amant disait en pareille circonstance à sa maîtresse : « Madame, mon épée est au Roi, mon cœur est à vous, mais mes « oreilles sont à moi? »
Ce prince Dolgorouki (2), que l'on trouvait souvent chez les Knobelsdorf, est l'ancien ministre de l'empereur Alexandre à Naples. C'est un grand causeur, homme d'esprit et de bonne compagnie. Etant ambassadeur de Russie à Naples, il eut un duel retentissant avec l'ambassadeur de France. Voici à quelle occasion, d'après la relation manuscrite qui appartient au général de Benkendorf (3), et que ce dernier m'a fait lire.
Après la paix de Tilsitt, Napoléon, en envoyant M. Durant de Mareuil comme ambassadeur à Naples, lui avait recommandé de prendre le pas sur l'ambassadeur de Russie, s'il le pouvait faire sans trop d'affectation, et s'il constatait que son collègue n'y attachait pas une trop grande importance. Mais, en même temps, il lui avait donné pour instruction, dans le cas où le diplomate étranger semblerait prétendre au pas, non pas de le lui céder, mais de l'engager, en toutes circonstances, à passer le premier, feignant avec lui, en agissant ainsi, de ne faire qu'une chose toute naturelle de la part de l'ambassadeur de France, qui, se trouvant à Naples le représentant d'une
(1) Le baron de Knobelsdorf est le petit-fils du célèbre architecte du palais il" Bans-Souci et le neveu du feld-maréchal de ce nom, mort en 1798. (Note de l'auteur.)
(2) Prin< 9 rg Dolgorouki, né en L768 i t mort en 1829. (Notr <lc routeur.)
(3) Il étail le gendre de M. d'Alopéus, frère aîné du ministre de Russie ù Berlin, quand j'y étais. (Note de Fauteur.)
Cour de famille (1). mol trait une sorte d'empressement à faire les honneurs aux ministres étrangers. Avec une semblable manière d'agir, en accordant de soi-même, par politesse personnelle et comme une preuve de bon goût et de bon vouloir une chose qui, disputée., pourrait devenir une occasion de refroidissement entre les deux souverains, Napoléon montra l'envie d'entretenir de bons rapports avec l'empereur Alexandre sans céder devant une prétention à obtenir un honneur pari iculier comme un droit acquis et justifié.
.Malheureusement, les choses ne se passèrent pas ainsi... A la première audience publique du roi de Naples, les deux amlia>^adeurs de France et de Russie se présentent en même temps sur le seuil de la porte dont les deux battants venaient de s'ouvrir. Le prince Dolgorouki, se croyant pressé intentionnellement par M. Durant de Mareuil, repousse avec quelque violence l'ambassadeur français et porte la main à la garde de son épée — mouvement qui a été reproché au prince Dolgorouki comme un manque de respect pour le souverain présent, mais qu'il a expliqué plus tard, en disant que son épée s'était embarrassée entre ses jambes. — Le roi Joachim empêcha que les choses n'allassent plus loin en sa présence, en s'écriant avec beaucoup d'à-propos : « Je vous dois des remercîments, messieurs, de l'empressement que vous avez mis l'un et l'autre à vous présenter devant moi. »
De retour chez lui, le prince Dolgorouki reçut, de la part de M. Durant de Mareuil, une demande en satisfaction de son procédé devant le roi. L'ambassadeur russe accepta, tout en remettant le moment de la rencontre à un mois, voulant, préalablement, informer l'Empereur dont il avait, avant toutes choses, à soigner les affaires et à prendre les ordres. Ce temps écoulé, et la réponse du Tzar n'étant pas arrivée, le prince Dolgorouki. qui trouvait sa position fausse, envoya sa démission d'ambassadeur, afin de pouvoir aller sur le terrain, sans scrupules (2). Il fut convenu que chacun des deux adversain 9 -
(1) A cette époque, Joachim Murât était roi de Naples.
(2) L'empereur Alexandre n accepta pas la démission du prince Dolgo-
CHAPITRK XI
rendrait sans éclat et sans bruit, suivi d'un seul témoin, sur le lieu déterminé, qui, je crois, était Pcestum.
Au moment du combat, M. de Benkendorf, qui était attaché à la mission russe et servait de témoin au prince Dolgorouki, s'adressa au général Exelmans, témoin de l'ambassadeur français, en lui disant que, comme il voyait dans ce différend quelque chose de national, et que, d'ailleurs, il se considérait insulté, comme Russe, dans l'offense que son ambassadeur, heurté par M. de Mareuil, avait reçue, il lui demandait la faveur de croiser l'épée avec lui. Les quatre épées furent tirées en même temps. Le combat ne dura que quelques minutes, et par un hasard bien singulier, les quatre combattants furent blessés. Le général de Benkendorf resta même assez longtemps quasi fou par suite des nombreuses blessures qu'il avait reçues à la tête. Il y a quelques années qu'il a repris tout à fait sa raison et que ses crises ont complètement cessé. Conséquence heureuse et bizarre de l'accident qui lui arriva sur le Strand, entre Memel et Riga : il versa avec sa voiture dans la mer. Remède à recommander aux médecins d'aliénés!
Je voudrais pouvoir me rappeler la dixième partie des anecdotes que m'a racontées le prince Dolgorouki sur la Cour de Russie. Ma mémoire en ce moment ne m'en fournit que deux ou trois.
L'empereur Alexandre était l'amant de la femme de son grand veneur, le comte Dimitri Narischkine. Celui-ci avait fait placer, sur la porte cochère de son hôtel, son écu surmonté d'un bois de cerf, attribut rappelant la charge qu'il occupai i à la Cour. A ce sujet, son frère, le grand maréchal du palais, connu pour ses bons mots, et ayant son parler franc avec l'Empereur, ne manqua pas de dire à ce dernier que le grand veneur avait adopté des armes parlantes.
Le grand veneur portait de la poudre sur la tête, et étail fort soigné dans cette partie de sa toilette. Un jour, se trouvant sur un balcon du palais impérial avec le Tzar et son fi
rouki, qui, malgré son dueli resta en possesion de son emploi. (Note de l'auteur.)
et par un vent assez violent, il fut interpellé par l'Empereur qui l'engageait amicalement à rentrer, s'il no voulait pas que ses cheveux ne devinssent en désordre : « Soyez sans inquiétude, Sire, se prit à dire le grand maréchal du palais; mon frère • si coiffé de main de maître. »
A la suite d'une fête fort brillante que lui avait donnée le grand maréchal du palais, ce dissipateur effréné, l'empereur Alexandre le blâmait de ses prodigalités : « Sire, répondit Narischkine, tout sera réglé demain, au moyen de 25 à 30 roubles de papier timbré pour les lettres de change que mon intendant présentera à ma signature, et je n'en entendrai plus parler... » Certes, l'Empereur ne pouvait pas croire qu'une fois les lettres de change signées, la pensée de M. de Narischkine était que tous les frais de la fête seraient payés par le prix du papier timbré sur lequel elles étaient écrites. Par ailleurs, ces lettres de change, jetées sur la place, perdaient, dès les premiers jours, 25 pour 100 à la négociation. L'Empereur le sut et dit au grand maréchal du palais qu'on était venu lui porter plainte sur cet état de choses : « Et Votre Majesté n'a pas envoyé un pareil homme en Sibérie?... Un homme qui lui a manqué de respect?... Un homme qui a osé lui dire que mon papier ne perd sur la place que 25 pour 100, alors que les papiers de l'Etat perdent près de 40 pour 100?... »
Puisque j'ai parlé de Mme de Narischkine, maîtresse de l'empereur Alexandre, voici sur elle d'autres détails que je tiens de son neveu, le fils du grand maréchal du palais, le comte Narischkine, qui, marié avec une princesse Labanoiï, est fixé actuellement (1826) à Dresde, et y tient une agréable maison où je passe souvent de bons moments.
Mme de Narischkine, fort belle, mais fîère et impérieuse, et d'un caractère despotique, était tendrement aimée de l'empereur Alexandre, qu'elle trompa, dit-on, souvent, et qu'elle rendit parfois malheureux par ses caprices. De cette liaison était née une fille, enfant autant affectionnée par le père qu'elle était indifférente à la mère. Cette jeune fille mourui avant l'empereur Alexandre. L'an dernier (1S25), avant de
partir pour Taganrog, d'où il ne devait plus revenir, le Tzar se rendit sur la tombe de sa Pille. Il pleura beaucoup et parut avoir l'esprit rempli de pressentiments sinistres. Le pope qui l'accompagnait chercha en vain à le consoler. En se retirant, l'Empereur se sentit arrêté par son manteau, qui s'était embarrassé dans la grilledu monument funéraire :« Vous le voyez, mon Père, dit l'Empereur, ma fille me retient et m'appelle en quelque sorte à elle. » Le pope redit toul ceci à M. de Narischkine, de qui je le tiens moi-même.
In j'Mir. — en 1811, je crois, — la belle Mme de Narischkine, surprise par la brusque arrivée de son impérial amant, au moment où un beau garçon, attaché au ministère des affaires étrangères et ancien officier, M. de Pachert, était à ses genoux, se tira de sa situation délicate par une rouerie analogue à celle qu'avait employée autrefois Mme de Genlis vis-à-vis du duc d'Orléans (1). Feignant de ne point apercevoir l'Empereur, Mme de Narischkine s'écria, en s'adressant à Pachert qu'elle honorait depuis longtemps de ses faveurs : « Eh bien! monsieur, quoique je n'aime pas me mêler de semblables choses, je prierai l'Empereur de vous donner de l'avancement, afin que vous puissiez épouser Mlle Ivanitska, ma dame de compagnie. » Ce pauvre Pachert fut pris au trébuchet. L'Empereur, qui le voyait avec déplaisir trop souvent admis dans l'intimité de Mme Narischkine, qu'il n'osait, d'ailleurs, contrarier sur aucun point, fut charmé d'éloigner son rival. Il nomma Pachert consul à Elseneur, et lui fit épouser Mlle Ivanitska à qui il avait assigné une pension de 5,000 roubles. Le pauvre Pachert maudit son sort, mais il dut le subir, « Et c'est ainsi, me dit le comte Narischkine, que l'amant de ma tante, le plus beau des Russes, épousa la femme la plus iaide de TKmpire. »
(1) S iq>rh" par son amant attitré au moment où M. de Valence lui faisait à genoux une tendra déclaration, la marquise 'I ■ Sill sry <lii au duc d'Orléans qu ■ I ■ coml i 'I V il >nc • lui '1 ira fêlait la main de sa ftlle. « Eh bi-n! accord ;z-la-lui ». répondil le 'lue d'Orléans qui, sans aucune malice, ajouta : « Une génufl xion n'était pas nécessaire pour cela. » (Note de l'auteur.)
2i0 SOUVENIRS DU CHEVALIER DE COSS1
M. de Kleewitz était, autant que je me souviens, le ministre des finances de Prusse. C'est un petit homme administrateur consciencieux, mais passant néanmoins pour assez borné. Aussi, le prince royal avait-il fait, sur le aom di ministre, une charade dont voici la traduction: a Mon tout est digne de se nourrir de mon premier, car il manque complètement de mon second ». Klee signifie le trèfle que l'on donne aux animaux; el witz peut se traduire par « esprit », bien que, littéralement, ce mot veuille dire ce que nous aommons « pointe » à la fin d'un couplet de vaudeville.
Une des notabilités berlinoises qu'il m'a été donné de rencontrer le plus fréquemment, est M. Ancillon. Ce personnagtient un rang élevé dans la littérature, comme historien et comme philosophe. Son ouvrage le plus important, écrit en français et traduit en allemand, est son Tableau des révolutions du système politique de l'Europe depuis la fin du quinzième siècle. Plusieurs de ses sermons, comme ministre de l'Eglise calviniste, lui avaient déjà acquis une grande renommée. En 1806, le roi de Prusse le nomma conseiller d'Etat et gouverneur du prince royal et du prince Frédéric, neveu de Sa Majesté. Une fois achevée l'éducation de ses augustes élèves, M. Ancillon fut attaché au département des affaires étrangères, au moment où ce ministère fut confié au comte de Bernstorff.
Marié, une première fois, avec une femme qui avait vingt ans de plus que lui, et, en secondes noces, avec Mlle Molière, jeune personne comptant trente années de moins que lui, on a dit de M. Ancillon que. dans ses deux unions, il a été bon fils et bon père (1).
En 1820 ou 1821, il a écrit une petite brochure politique intitulée: Uber die staatsverfassung (Sur la constitution d'Etat). Cet ouvrage commence par les mots: « Das seyn
(1) Veuf de Mlle Molière, M. Ancillon a épousé en troisièmes n en L8 . une jeune Femme de la noblesse belge. H a < té rorl malheu-
reux el n'a pas vécu longtemps après ce mariage extravagant. <>n dil que cette troisième remme lui répétai! sans cesse qu'il n'étail qu'un monstre de laideur qui la dégoûtait. [Note dt L844.)
und das daseyn... », dont on ne saisit pas clairement le sens. Je lui demandai, un jour, comment il rendrait ces mots, s'il voulait donner une traduction française de sa brochure : « Ah! me répondit M. Ancillon, vous me faites là une question fort embarrassante. Je suis, voyez-vous, dans une assez singulière position comme écrivain. Si je publie un ouvrage en langue française, le public, dans son indulgence pour moi, dit : Ceci n'est pas trop mal pour un Allemand... Si, au contraire, j'écris en allemand, on dit : Ceci n'est pas trop mal pour un Français... Car, membre de la colonie des réfugiés calvinistes français, je suis encore regardé comme étant Français par un grand nombre de personnes. Il résulte de cette position mixte que, selon que j'écris pour un public allemand, ou pour des lecteurs français, mes idées se coordonnent différemment et les notes se présentent toutes différentes sous ma plume. Si un ouvrage est facile et lucide au début, un Français dira : Voilà un auteur qui me plaît, qui se fait comprendre; son ouvrage doit renfermer des pensées, des raisonnements, des enseignements utiles; je le lirai... Au contraire, un Allemand dira : Mais cet auteur n'exprime rien de nouveau; tout le monde peut penser ce qu'il dit là... Que l'ouvrage soit obscur, diffus, dès le principe; qu'il faille, pour comprendre la pensée de l'auteur, lire et relire dix fois la première page, l'Allemand s'écriera : Ah! Ah! je n'y entends rien; mais cela doit renfermer du bon qu'il faut chercher; je lirai Vouvrage... Aussi, mon cher Cussy, si le commencement de ma brochure eût été tel que vous, Français, vous en eussiez saisi le sens en jetant les yeux sur le premier feuillet, aucun Allemand n'aurait voulu le lire. Au lieu de cela, la première phrase donne à penser; chacun la cite sans la comprendre, et croit y voir un sens caché; c'est pourquoi tous les Allemands ont voulu lire cette brochure... » Tout ceci fut dit sur le ton de la plaisanterie; mais M. Ancillon, j'en suis convaincu, peu- iil tout ce qu'il ne disait. Fait-il réellement u-;iLre, aver intention, du petit charlatanisme dont il me parlait : écrire clairemenl nu obscurémenl le début d'une
brochure, selon qu'il s'adresse à des Français ou à des Allemands?... Je ne saurais l'affirmer, mais je puis le croire, car son opinion sur l'effet que produira la première page d'un éeril quelconque sur des lecteurs français et allemands, repose but une vérité incontestable. L'esprit français est vif, et réclame, avant tout, de la clarté dans le style d'un auteur; d'esprit allemand est lourd et rêveur, souvent songe-creui el veut qu'on l'oblige à penser, à chercher, à méditer. D'après ces explications, et selon l'aveu que me fit M. Ancillon luimême sur le « das seyn und das daseyn », je ne cherchai plus à comprendre l'exposé de la brochure : Uber die staatsvcrfassung.
M. Ancillon, dont les travaux sont des plus sérieux. ;i une conversation enjouée, qui n'a rien de la gravité de son caractère comme ministre de la religion réformée, ni de sa position d'homme d'Etat. Il se laisse aisément aller aux pointes, aux bons mots, aux saillies, aux calembours, et, dans ce genre, tout ce qu'il dit est de nature à entretenir la gaîté de l'auditoire et à provoquer la plus légitime hilarité; mais, souvent, il rencontre des gens dont l'esprit est trop lent pour saisir ce qu'il a dit, et, malgré lui, il en éprouve quelque dépit, et, dans le fond de son cœur, regrette alors, lui descendant de Français, d'être Allemand et de vivre au milieu d'Allemands. Je me rappelle combien il me sut de gré, un jour, d'une réponse que je lui fis. Il venait de raconter quelque chose de gai et de fort spirituel, à table, où je me trouvais près de lui. et il remarqua que deux de ses compatriotes, mes voisins de • Imite, semblaient se communique!', à voix basse, leurs réflexions mutuelles sur le trait qui avait terminé l'anecdote qu'il venait de conter :
— Que disent ces messieurs?
— Ils se enlisent pour vous comprendre.
Cette réponse courte et sarcas tique, sur la lenteur intellectuelle de mes voisin-,, consola M. Ancillon de ne les avoir pas vu ■ rire comme les aut res convives.
M. Ancillon était, habituellement, des petits dîners du