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CHAPITRE XI

dimanche, chez le marquis de Bonnay, et il savait contribuer à l'animation de ces réunions par le tour original de son esprit, lors même que la conversation roulait sur des sujets graves, tels que la haute politique, la civilisation, la morale ou la philosophie. Malgré une différence d'âge de près de trente ans entre M. Ancillon et moi, cet illustre écrivain semblait me rechercher, — du moins il me le disait — et me témoignait toujours beaucoup d'amitié.

Un jour, je lui «lisais combien l'éducation classique des hommes de mon âge avait été manquée, par suite des événements politiques qui les avaient arrachés trop tôt à l'étude : « En ce qui vous concerne, mon cher Gussy, me répondit-il, ne vous alarmez pas de ce que peut avoir eu d'incomplet yotre éducation classique. Après avoir défendu votre patrie, étant presque un enfant, vous voilà lancé dans l'arène diplomatique. Plus jeune que le plus grand nombre des hommes, vous avez été appelé à lire dans le grand livre du monde, et je vous connais assez maintenant pour reconnaître que vous y avez bien lu! Votre esprit est bien Français, c'est-à-dire prompt; votre jugement est sain; votre tête est bonne et I "u tes les bonnes choses y entrent de plain-pied comme dans un rez-de-chaussée. Avec cela et l'amour du travail que vous avez, vous pourrez toujours vous tirer avec honneur et distinction de toutes les situations où votre carrière politique vous placera, et bientôt vous oublierez que vous avez quitté les bancs de l'école avant de traduire Pindare et de lire Tacite avec facilité. »

Lorsque le comte de Bernstorff (1) est dans le cas de s'absenter, le portefeuille des affaires étrangères est confié, par intérim, à M. Ancillon. Le bruit a couru qu'il serait envoyé comme minisl re de Prusse à Paris. Bien qu'il soit fort apprécié chez nous, ce n'est point le fait de M. Ancillon et je ne crois pas qu'il désire que sou souverain utilise jamais ses talents à l'étranger. Aimé du Roi et du prince royal, habitué aux

' 1 » Voir chap. X.

affares, initié à la politique extérieure et devenu l'aide et le collaborateur indispensable du comte de Bernstorfî, il De serait point étonnant que M. Ancillon succédât à ce ministre, quand les infirmités qui accablent cet excellent homme l'obligeront à renoncer aux affaires. En effet, M. Ancillon, bien qu'il soit peut-être plus âgé que le comte de BernstorfT (1), ne sait pas ce que c'est qu'une infirmité (2).

J'étais fort lié avec Adalbert de Chamisso (3), né Français et venu en bas âge, en Prusse, avec sa famille, à l'époque de l'émigration. Poète et littérateur allemand distingué, il eal l'auteur de Pierre Schlemihl, petit roman fort original, rempli de ph losophie et de bons sentiments, qui parut en 1813 et suffit à faire de Chamisso un homme célèbre.

Chamisso a fort connu Mme de Staël et en parle volontiers. Il est de grande taille et porte les cheveux très longs et flottant sur les épaules. Cette coiffure, jointe à l'air de préoccupation que l'on lit toujours dans ses yeux, lui donne un aspect un peu sauvage; cependant, il est la personnification vivante de la bonté, de la douceur, des sentiments nobles et généreux et de toutes les vertus du citoyen intègre et du bon père de famille.

En même temps que bon poète, Adalbert de Chamisso es1 très fort botaniste. Il m'a raconté un détail assez remarquable de ses voyages. Le vaisseau, le Rurik, sur lequel il navigua durant la longue et savante expédition organisée par le chancelier comte Roumantzof (4), aborda, un jour, dans je ne sais quels parages, une île dont il n'existait aucune trace sur les cartes que possédait le capitaine Kotzebue (5). On

(1) M. Ancillon était né en 1766: le comte de BernstorfT en 1769.

(2) C'est, en effet, ce qui est arrivé. M. Ancillon a eu, en 1831. la dire* tion du ministère des affaires étrangères, bien que le comte de Bernstorfî conservât le titre de ministre: et, à la morl de ce dernier, M. Ancillon fut nommé ministre. Je l'ai vu en 1835, à Berlin, pourvu «lu mini (Note de 1844.)

(3) Né, en 1781. à Beaucourt, en Champagne.

(4) <; ■ voyage de découvert. -s autour du monde dura trois années (30 juillet 1815 au 23 juillet 1*18).

(5) Second Bis du célèbre poète dramatique allemand, le capitaine de la marine russe Othon Kotzebue, marin déjà réputé par se! voyag

prend terre et l'on acquiert bientôt la certitude, qu'aucun navire des pays civilisés n'a encore jamais jeté l'ancre dans cette partie du monde. On trouve une peuplade de mœurs douces, adorant une idole. Et quelle est cette divinité protectrice et muette?... Une gravure encadrée, représentant la ravissante figure de Mme Récamier, d'après Isabey, je crois. Ne pouvant se faire comprendre des indigènes, Chamisso n'a pu apprendre comment cette gravure était arrivée en cette ile perdue. Cette circonstance est un exemple de l'empire que la beauté réelle peut exercer sur l'esprit et le cœur des hommes. Mme Récamier ne se doute pas, sans doute, qu'elle a des adorateurs aussi lointains. Si elle le savait, aujourd'hui que l'âge lui est venu, peut-être ce simple détail la consolerait-il?... Je n'ai point raconté ce fait à M. de Chateaubriand, dont je connaissais la susceptibilité pour tout ce qui touche à Mme Récamier, qui, pour lui, est aussi une idole, et dont il est tellement l'ami que, lorsqu'il est à Paris, il ne laisse pas s'écouler un seul jour sans aller la voir.

Ainsi que M. Ancillon, que le professeur Lichtenstein, directeur du musée d'histoire naturelle, et que le docteur Heine, Adalbert de Chamisso était un des fidèles habitués des dîners du dimanche du marquis de Bonnay. Fréquemment, MM. Ancillon et de Chamisso arrivaient pour ces dîners de la légation, en même temps et en avance; alors le vieux marquis s'écriait gaîment : « Soyez les bienvenus en France; n'êtes-vous pas ici dans votre pays, et par votre origine, et par votre esprit? »

Je veux dire quelques mots du docteur Heine, dont je viens <l<! prononcer le nom. Il n'avait, je crois, aucune parenté avec lo littérateur du même nom. C'était un excellent et aimable vieil homme, médecin très savant et aussi très original. On le rencontrait toujours tête nue dans les rues et, parfois ses clients, le voyant passer affairé et pressé en ville, l'appelaient de la fenêtre pour lui demander une consultation qu'il donnai)

Krusenstern, commandail le liurik durant l'expédition organisée par le comte Uouraantzof.

tranquillement de l'endroit où il s'arrêtait, après avoir crié au client à la fenêtre de lui montrer la langue. Quelques verres de vin, à dîner, suffisaient pour l'étourdir, mais, en toul ce qui touchait à sa docte profession, il conservait une lucidité parfaite. Poursuivi, un soir, jusqu'au théâtre, par une jeune mère qui, en rentrant chez elle, avait trouvé son enfant dans un état d'agitation qu'elle ne s'expliquait pas, le docteur Heine, après avoir examiné l'enfant que sa mère avait apporté, dit : « Tranquillisez-vous, madame, ce n'est rien. Laissez dormir l'enfant; demain il n'y paraîtra plus : l'enfant est ivre, voilà tout... Tenez, tâtez mon pouls et vous verrez s'il bat autrement que celui de cet enfant; or, madame, je suis moimême un peu ivre... » La pauvre mère crut le docteur fou, mais la bonne de l'enfant, interdite en entendant dire que l'enfant était ivre, avoua que, pour l'empêcher de crier, elle lui avait donné plusieurs verres de punch (1).

En 1818 ou 1819, mourut à Berlin une vieille dame qui. malgré son grand âge, aimait beaucoup recevoir. Mme Lefort était la veuve du fils de l'illustre amiral de ce nom qui fut l'ami et le ministre de Pierre le Grand. Bien qu'ayant qui l tria Russie, elle touchait du Tzar une pension, réversible sur ses descendants. Cette vénérable femme n'a laissé qu'une fille, Mme de Sartoris, vieille elle-même, louche et infiniment laide, qui a aussi une fille, tout aussi laide qu'elle, sans être louche. Mlle de Sartoris, dame d'honneur de la princesse Antoine de Radziwill, est, du reste, fort gaie et fort spirituelle. Elle a une conversation des plus agréables, ne manque pas de prétendants, et c'est bien d'elle qu'on peut dire : « La beau le

(1) Un de mes meilleurs omis de Danzig, le général major de Barner, très bal homme, excellent et gai compagnon, hâbleur en diable, est le gendre du docteur Heine. Etant major, il fit la connaissance de sa femme d'une façon tant soit peu cavalière et bizarre. Se trouvant au théâtre de Berlin, échauffe s;ms doute par le Champagne du dîner, il accepta le défi qui lui était fait d'aller mordre une jolie épaule nue qui se trouvail devanl lui. L'épaule potelée appartenait à la ravissante Mlle Heine, à laquelle le major de Barner offrit immédiatement, comme réparation, le mariage : ce qui fui accepté. L'aimable et délicieuse Mme de Barner n'a pas eu lieu de se repentir de sa décision; elle est fort heureuse dans son ménage. (Note de ;

passe, l'esprit reste a (1). Mlle de Sartoris a un frère, officier prussien, aussi bien de figure qu'elle l'est peu elle-même.

Le baron de Brockhausen, ancien ministre plénipotentiaire, est un des hommes les plus aimables et les plus répandus de la société berlinoise. Il a deux fils et deux filles. L'aîné de ses fils, qui vise à l'originalité et n'est que niais, est à demifou et le deviendra probablement tout à fait un jour (2). Le second est plus équilibré, mais, s'il entre dans la carrière diplomatique à laquelle le destine son père, je lui désire de ne pas avoir de négociations difficiles à conduire (3). L'aînée des filles du baron de Brockhausen est la personnification de la beauté : si elle n'était pas aussi jeune, on pourrait croire qu'elle a posé devant Gérard, quand ce grand peintre a fait son séduisant tableau de Psyché et V Amour (1796).

Humoriste et aussi quelque peu taquin, le baron de Brockhausen est célèbre par sa grande vanité nobiliaire. Il rit de la prétention exagérée et folle que dénote un tableau — que l'on dit exister — ■ représentant un homme, vêtu en intendant de bonne maison, monté, pour échapper aux eaux du déluge, sur un arbre d'où il vient de laisser tomber une cassette prête à être submergée, et criant : « Sauvez, sauvez avant tout les papiers de la famille de Mortemart. » Il se moque aussi de la prétention de la maison de Lévi, qui affirme que la Vierge Marie nommait l'un de ses ancêtres : « Mon cousin ». Et cependant, le baron de Brockhausen raconte très >érieusement ce qui suit. Parmi les pages remplissant l'antichambre du roi Hérode, un seul se leva et se découvrit quand Jésus-Christ traversa cette pièce; aussi, le Fils de Dieu, touché de cette marque de déférence, lui dit :« Merci, merci, M. de Brockhausen, couvrez-vous, je vous prie, et rasseyez-vous. »

(1) J'ai retrouvé à Danzig Mlle de FJart^ri" fort bien mariée avec un anlli ier, M. de Hintzmann, dont elle a eu deux filles fort jolies. {Note 14. )

(2) lés qui lui ont été longtemps donnés par I doc . ce Bis aîné e t, en pffet, mort fou, il y a quelqu

de 1851.)

(3) Go Brockhausen était ministre de Prusse à Naples, en 1 s 'i r» . | de 1851.)

Des habitués des dîners du marquis de Bonnay furent, durant leur séjour à Berlin, les deux frères de Vismes, Français en mission extraordinaire en Prusse., de la part du ministre des finances du roi Louis XVIII, pour régler les intérêts des donataires, conformément aux dispositions arrêtées par les traités de 1814, en ce qui concerne les dotations qui ont été accordées en Prusse par l'empereur Napoléon. L'aîné, Alphonse, très bel homme et surtout excellent homme et homme spirituel et intelligent, a été intendant général d'Erfurt avant la chute de Napoléon et préfet pendant les Cent-Jours (1). Charles, le second, homme jovial, aimable, facile à vivre et bon vivant, a été, fort jeune, payeur particulier de l'Empereur, c'est-à-dire qu'il était chargé de la répartition de tous les cadeaux et décorations suivant Napoléon. Toujours dévoué à l'Empereur déchu, pour lequel il entretient au fond du cœur un culte réel, Charles de Vismes ne porte pas la décoration de la Légion d'honneur qu'il a reçue depuis fort longtemps des propres mains de Napoléon, ne pouvant se décider à réclamer un nouveau brevet, ni à faire disparaître de la décoration l'effigie de son fondateur. Le vieux marquis de Bonnay, si fidèle aux Bourbons, disait que ce trait faisait beaucoup d'honneur à Charles de Vismes (2).

M. de La Reynière, écuyer cavalcadour de Mme la duchesse de Berry et grand ami des de Vismes, avec lesquels il a servi au commencement de l'émigration, m'a raconté bien des anecdotes à leur sujet. En voici une sur Alphonse. S'étant égaré de sa route, dans l'exécution d'une mission qu'il avait reçue du comte de Provence, au temps de la Révolution, le chevalier Alphonse de Vismes tomba entre les mains du général Moreau. Celui-ci, enthousiasmé de la belle prestance du chevalier et touché par son attitude courageuse, entreprit de le sauver; aussi, après avoir causé avec lui, feignit-il, dans

(1) Alphonsi do Vismes e=t mort à Berlin, en 1828 ou 1829. (Nof rfM835.)

(2) Il a repris sa décoration apiô^ la révolution de Juillet 1830. Il s'est marié et habite une terre <jn Champagne, où je l'ai vu en compagni Je deux charmantes jeunes filhs qu'il a eues de son mariage. (Note de 1851.)

son entourage, de le recevoir comme transfuge et ledirigea-t-il quelques jours plus tard sur Paris, en lui remettant une lettre pour Mme Tallien. Après être resté caché au petit château de Bagatelle pendant le temps que Mme Tallien fit les démarches nécessaires pour sauver son beau captif, Alphonse de Vismes vit, un matin, s'abaisser une grande glace garnissant le fond de l'alcôve de sa chambre et il se trouva en présence de sa protectrice, si belle qu'il en devint amoureux. Au bout de quinze ou vingt jours d'un bonheur mutuel et ignoré de tous, Alphonse de Vismes put entrer à Paris et ne tarda pas à recevoir un emploi administratif.

C'est seulement dans l'hiver de l'année 1820 que je fis la connaissance du baron de Lamotte-Fouqué, d'une famille d'origine française établie en Prusse depuis la révocation de l'Edit de Nantes. Il vint à la légation le jour où l'on apprit à Berlin l'assassinat du duc de Berry. Au lieu de s'inscrire comme chacun, il insista pour voir le ministre, probablement parce qu'il tenait à prononcer cette phrase, préparée d'avance « Je viens mêler mes larmes à celles de tous les Français. Moi aussi, j'ai du sang français dans les veines, car je suis descendant de l'illustre et vaillant capitaine Du Guesskline. » J'ignore si, en effet, cet ancien officier prussien (1), petit-fils de général prussien (2), est descendant de Duguesclin, mais il m'a parlé, plusieurs fois, d'un poème qu'il élaborait sur la vie du brave connétable. Le baron de Lamotte-Fouqué est un littérateur allemand des plus distingués. Il a publié plusieurs ouvrages, et, notamment, le frais et charmant roman d'Ondine, qui a été traduit en français. Sa femme, également bon écrivain allemand, n'est pas restée, dit-on, étrangère à Ondine. En premières noces, la baronne de La Motte-Fouqué avait été mariée à un M. de Rochow, dont elle a eu une fille,

(1) Il a é lé retraité en 1813 comme major de cuirassiers. (Note de l' auteur.)

(2) Pendant la guerre de Sept ans, le général de Lamotte-Fouqué commandait une d:vision prussienne. Il fut fait prisonnier à Landshut (1760). Il étail ami intime de Frédéric, II. — Cf. la Correspondance de Frédéric II et du général Lamotte-F"in/ui', ainsi que la Biographie du généralde Lamotte- Fouqué. (Berlin, 1824. In-8°.)

i-,0 SOUVENIRS DU CHEVALIER DE CUSSY

assez belle mais boiteuse. Le ménage de La Motte-Fouqué, malgré ses prétentions à la littérature française, parle fort mal notre langue (i).

Passant en revue la soriélé l»i-r-Iiii«»ist*. je dois néres^airemenl parler de Mlle Jeanne Grudzienska, que j'ai rencontrée bien fréquemment chez Mme d'Alopéus. La comtesse Jeanne Grudzienska était une douce, bonne et jolie jeune fille polonaise, devenue princesse de Lowicz en épousant, le 24 mai 1820, le grand-duc Constantin, ce frère aîné du Tzar actuel qui, selon ce que je rapporterai en temps voulu, a dû renoncer au trône de Russie. La princesse de Lowicz se plaint beaucoup de sa santé, qui a décliné depuis son mariage. Trop confiante peut-être envers quelques femmes placées auprès d'elle, elle aurait, dans l'intimité, laissé connaître la conviction où elle est, que, le jour même de son mariage, elle a été empoisonnée par ordre de l' Impératrice-mère, sans que le poison ait eu d'autres effets que de ruiner sa santé. Réellement, la princesse de Lowicz a-t-elle exprimé cette pensée? .. Je l'ignore; mais ici, à Dresde, on me l'a affirmé. Si cela est. la pauvre princesse a eu des confidentes bien indiscrètes.

Une des femmes les plus célèbres de Berlin, pour beaucoup de raisons, était Mme de Crayen. Elle occupait dans la société une place à part : ainsi on ne la voyait point dans les salons. mais on venait volontiers chez elle. Mme de Crayen qui devait avoir, àcette époque, cinquante-cinq ans environ, a été fort jolie et fort galante. Elle connaît, ou a connu, une quantité prodigieuse de personnages ayant joué un rôle à la fin du dernier siècle et au commencement de celui-ci, et, au nombre de ses amants, on peut nommer d'une façon certaine : Frédéric- Guillaume II de Prusse, le vieux grand-duc régnant de Saxe- Weymar (2), le duc Frédéric II de Gotha (3). le prince de

(1) J'ai revu M. de Lamotte-Fouqué à Berlin, en îs'ii:. for! vieux. Veuf, N avait épousé une Femme fort vulgaire « qui, me disait-il forl crûment, m'a donnr le bonheur de me faire un Dis 1844.)

(2) Charles-Auguste, fils d'Ernest- Auguste el de la princesse Amélie de Brunswick. Né en 1758, Charles-Auguste mourut en 1828.

o 177'.. Frédéric de Gotha régna de 1822 au M révrier 1825, date à laquelle s'éteignit la lign de Gotha.

Ligne, le chevalier de Bouflers, le comte Rostopchine, un prince de Waldeck, le baron de Krudener (1), le marquis de Bonnay et le duc de Richelieu (2). Aussi, Mme de Crayen, fort amusante et fort spirituelle, peut-elle dire qu'elle tient son esprit de ses amants comme de son origine française.

Le grand-père maternel de Mme de Crayen s'appelait Leveau. C'était un huguenot français réfugié à Berlin. Il avait vingt-six ans, quand, passant un jour dans une rue voisine du palais royal, il est rencontré par le roi Frédéric-Guillaume Ier qui, frappé de la superbe taille du passant, arrête M. Leveau et lui demande ce qu'il fait à Berlin. Sur la réponse du Français, qu'il n'a pas de profession, le roi lui dit : « Puisque vous ne faites rien ici et que je ne veux pas de vagabonds dans mes Etats, vous entrerez dans ma garde et vous épouserez immédiatement une femme magnifique que je vous réserve... » M. Leveau n'était pas venu à Berlin pour entrer dans la garde de Frédéric-Guillaume Ier et il ne voulait point épouser la belle femme désignée par le Roi, car il était déjà marié et père de famille. Le saisissement de la royale brutalité le rendit tellement malade que, le surlendemain, quand un sergent des gardes vint le chercher pour l'incorporer, il ne trouva qu'un cadavre. Mme Leveau, qui nourrissait alors une fille, laquelle fut la mère de Mme de Crayen, ne tarda pas, par suite d'une révolution que la brusque mort de son mari causa à son lait, à le suivre au tombeau. La vie du roi-sergent est, comme l'on sait, pleine de ces traits de brutalité.

C'est pour Mme de Crayen que le chevalier de Bouflers a fait la chanson intitulée le Rêve, fiction dans laquelle l'auteur et sa maîtresse passent, successivement, par de nombreuses transforni.it ions. Elle, devient rivière glacée; lui. se. lance à patins sur elle; elle se transforme en Eve et lui en feuille de figuier, etc..

(1) \jf. mari de la célèbre mystique.

(2) En parlant plus haul du regretté duc de Richelieu, j>' crois avoir >lil qu'il [>H^.iit pour avoir été rigoureusemenl chaste. Ces! une opinion erronée. Pour ce qui esl de îes n lations avec Mme de Crayen, c'esl en 1 791, à Vienne, qu'il a été son amant. (Note de 1831.)

Vieille pécheresse, Mme de Crayen ne. se pique pas de pruderie. Ainsi, elle me disait un jour : « J'ai été fort lancée dans ma jeunesse, j'ai reçu bien des compliments sur ma beauté, et je trouvais, je l'avoue, cela tout naturel, car j'étais belle en effet; mais le compliment qui m'a peut-être fait le plus de plaisir — car il m'est arrivé à une époque où je n'en recevais plus — c'est celui d'un grenadier français, lequel, en me voyant passer sous les Tilleuls, en 1807, s'arrête, etse parlant à lui-même, dit à mi-voix, mais cependant assez haut pour que je puisse l'entendre : « Sacristi! La belle ruine de femmn!... »

Mme de Crayen n'a jamais été arrêtée par aucune considérai ion quand il s'est agi de dire un bon mot ou de lancer un sarcasme spirituel. Tous les Berlinois connaissent la réponse sanglante qu'elle fit au prince Auguste, il y a une trentaine d'années. Dans un bal masqué, elle était depuis longtemps poursuivie par un homme en domino, qu'elle reconnut facilement pour être le prince Auguste de Prusse, fils de la princesse Ferdinand, belle-sœur du grand-duc Frédéric. Le prince, qui ne se savait pas reconnu, harcelait donc Mme de Crayen et, furieux d'être évincé, lui racontait sur elle-même mille anecdotes piquantes et parfois méchantes. Impatientée à la fin, quand le prince Auguste de Prusse lui demande si elle sait qui il est, Mme de Crayen se venge d'un seul mot, en lui répondant sans hésiter : « Sans doute, je te connais. Crois-tu donc que tout le monde ne sait pas que tu es le fils de M. de Schmettau? » Cette sanglante et impertinente réponse faisait allusion à un fait bien connu dont j'ai parlé plus haut (1).

Mme de Crayen possède des lettres de la plupart de ses illustres amants, et, comme, malgré tout son esprit, son long passé d'aventures lui a enlevé certaines notions de tact, elle montre sans rougir à ses visiteurs ce qu'elle appelle son « musée d'amour », dans lequel j'ai vu nombre de billets doux, dont ceux écrits par le grand-duc Charles-Auguste de Saxe-

(1) Voir ce que j';ii dit de la princesse Ferdinand de Prusse au chap. v. (Noie de l' auteur.)

Weymar, le prince de Ligne et le chevalier de Bouflers sont, la plupart fort originaux, mais, surtout, erotiques à un tel point que la bienséance m'empêche de les transcrire (1). L'examen de ces billets amoureux m'a permis de constater aussi que le prince do Ligne, si connu par son esprit, n'était pas très recherché pour son papier à l'usage des billets du matin. C'était, en général, le premier morceau de papier venu, soit arraché au commencement d'un livre, soit déchiré, sans aucun soin, d une plus grande feuille qui se trouvait sous sa main au moment même où il avait besoin d'écrire. J'en ai vu beaucoup et j'en possède un que m'a donné Mme do Crayon et qui est ainsi conçu : « Voici, cher beau vis-à-vis, ce que j'ai trouvé : payez-moi, comme vous savez, le port de lettres que je vous ai épargné. Bonjour! Vous que j'aime ». Cette femme d'esprit ne tente point de forcer les portes qu'on lui fermerait sans doute; mais, chez elle, que de personnes de la plus haute société j'ai vues défiler!... Los dames, surtout, y courent, avidement, comme vers un plaisir à demi défendu. Là, j'ai rencontré parfois des princesses de Prusse, puis Mmes de Knobelsdorf, de Minckwitz, de Partana, d'Alopéus, de Martens, et bien d'autres. Ces noms, portés par d'aussi belles personnes, eussent suffi pour attirer une foule d'élégants chez Mme de Crayen. Publiquement, aucune do ces dames, princesses ou comtesses, ne se vantera ni n'avouera être allée chez Mme de Crayen; ce serait contraire aux préceptes de la pruderie allemande. Mais, en secret, en poli! comité, on se répétera les bons mots, les conseils entendus chez Ninon de Lenclos. C'est ainsi qu'on nomme avec raison Mme de Crayen qui, en effet, a bien des points communs avec la célèbre courtisane du règne de Louis XIV. Ainsi que Ninon de Lenclos, Mme de Crayen est aimable et distinguée; son

(1) Un surtout du grand-duc Chai ' • de Saxo-Weymar, rap-

pelant «l'un ■ manière fort plaisante) mais plus </ue (este, l'origine du nom de la ville d'Ei3enach; [mis un du prince d" Ligne, daté de Tœplitz, dans lequel le prince a parodié de façon fort erotique !<■ vers de Boileau :

Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable.

(Note <!'■ l'auteur. I

salon, très fréquenté, est une école de bon ton et... de bonne compagnie, e1 ses amants — el ils furent nombreux — sont pesti tis. Bien entendu, notre chef, le vieux marquis

de Bonnay, n'allait pas chez Mme de Crayen qu'il avait aimée autrefois. C'eût été trop contraire à sa dignité d'homme privé et à ce qu'il devait à sa situation de ministre de France; mais, plusieurs fois il m'a dit : « Eh bien! Et la bonne Ninon de Lenclos?... Comment va-t-elle?... Qu'y a-t-on fait aujourd'hui?... » \ o dernier mot sur Mme de Crayen. Elle avait eu d'un très légitime mari, un fils, officier prussien, qui, en 1814, fut tué devanl Paris et fut enterré à Meulan. Chaque fois que l'un de nous se rendait à Paris, il allait, sur la prière de Mme de Crayen, voir si la tombe de ce jeune homme était convenablement entretenue et garnie de fleurs. Lors de mon voyage de 1820, je fus même chargé d'y faire élever un petit monument. Aussi cette vieille dame me montrait-elle beaucoup de reconnaissance et je conserve avec un réel plaisir, comme souvenir de cette spirituelle et aimable femme qui fut toujours si bonne pour moi, une lettre dont voici quelques extraits : « ... Eh oui! Je regrette de ne point avoir votre portrait. Si j'avais cette image, je la préférerais à celle d'un saint, car Calvin me défend de croire à leur influence, et si je vous adressais une prière, ce serait avec la plus grande confiance, car vous avez déjà prévenu un vœu cher à mon cœur, en vous rendant à Meulan, sur la tombe de celui que je pleurerai encore lorsque je serai descendue dans la mienne... J'aime à croire que vous reviendrez bientôt... Je vois rarement vos successeurs; ils sont froids et guindés et sont comme des étrangers qui ont été pendant quelque temps à Paris. Qu'ils ne oi'entendent pas! Ceci reste entre nous... Il me paraît difficile de faire l'abandon de lettres de personnes vivantes sans leur consentement. Mais voici un billet de Rostopchine (1). une lettre du dernier duc de Gotha (2) et un billet

1 L comte Rostopchine était encore vivant quand Mme de Crayen m'écrivait nette lettre. [Note de fauteur.) (2) Frédéric II de Gotha.

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