‹ Souvenirs du chevalier de CussyChapitre 12 sur 205 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

heureux pour voir peu après ce vieux brave pourvu d'une récompense que ses services justifiaient (1).

Le général Janssens quitta l'armée avec Frère et moi. L'un de nous deux était toujours dans la voiture du général; l'autre, à cheval, servait d'éclaireur, et portait un ordre, écrit sur un tort petit papier, qu'il devait mâcher et avaler, s'il apercevait dans la campagne un détachement ennemi se dirigeant sur la petite caravane. Quatre chevaux, conduits par deux soldats du train, nous conduisirent ainsi jusqu'à La Ferté-Gaucher où nous prîmes des chevaux de poste. A Sézanne, nous avions occupé les chambres que l'empereur Alexandre avait quittées le matin même; à La Ferté-Gaucher, nous fûmes les hôtes du maire, vieillard d'au moins quatre-vingts ans qui nous donna les pièces où avait demeuré Napoléon peu de temps auparavant. Le lendemain matin, en arrivant à Coulommiers, nous fûmes accueillis par les cris de « A bas l'Empereur! » Des soldats nous regardaient passer en ce moment. Je crus qu'ils allaient faire taire et châtier les individus qui poussaient ces cris scandaleux, mais ils ne bougèrent pas. Cette scène est restée dans ma mémoire comme une des plus pénibles que j'ai vues.

En déjeunant, le général lut un journal qui annonçait la présence, à Bordeaux, du duc d'Angoulême. Mon chef devint soucieux, et, en voiture, après un long silence, il me parla de l'avenir de la France. Il prévit la chute imminente de l'Empereur. « J<- serai fidèle jusqu'au dernier jour, me dit-il, mais je crois que je vais retrouver ma patrie réelle. » Puis il prononça le nom des Bourbons et me nomma toutes les personnes qui «omposaient, en 1814, cette famille, dont il avait eu l'honueur de faire la connaissance de plusieurs membres pendant 80D séjour en Angleterre. A bien dire, c'était la première fois que j'entendais parler de cette auguste et infortunée famille. Au lycée on ne qous l'avail point nommée; on ne nous y appre-

(1) A cette époque on ne distribuait pas les décorations de la Légion d'honneur à. torl rs. D puis, M. Guizol les a rail donner à de sim-

ples élèves consuls. Cette prodigalité de croix est un rail déplorable. (Note de 1853.) Que dirait aujourd'hui le chevalier de Cussyl (.Xote de l'éditeur.)

nait du reste l'histoire que d'un.' manière forl abrégée. Nous savions qu'il y avait eu un Henri IV. un Louis XIII un Louis XIV don! le règne avail été grand el glorieux pour la France; mais nous ignorions qu'ils fussent Bourbons. Une seule Ims. en chaire, l'aumônier nous parla « de la chute mémorable des Bourbons, frappés par Dieu qui préparait, dans sa divinsagesse, la venue du grand Napoléon pour présider ans destinées de la France ». Mais ces paroles n'avaient quasi aucun sens pour nous... J'étais donc fort ignorant de tout ce qui concernait cette famille de rois, lorsque le général Janssens m'en parla avec détail.

A Paris, où nous arrivâmes sans encombre le 26 mars, je crois, nous fûmes descendre à Y Hôtel des Princes, rue de Richi lieu. Dès le lendemain, on signalait les alliés passant la Marn< àMeaux.etle général Janssens, dont la blessure allait de mieux en mieux, nous dit que, dans la situation actuelle, notre vrai devoir de Français, à Frère et à moi, était de concourir à la défense de Paris. Ainsi congédiés, nous nous joignîmes aux troupes de la garnison que le roi Joseph passait justement en revue ce jour-là. Frère reçut le commandement d'un bataillon dans le corps du maréchal Moncey. Quant à moi, placé à Montmartre avec un détachement appuyant les volontaires du graveur Simon, je restai fort inactif. Cet état de passivité ne dura pas longtemps. Paris capitula dans la matinée du 31 mars.

Y a-t-il eu trahison, comme on l'a dit?... La troupe reçutelle, selon ce que m'ont assuré plusieurs combattants, des cartouches de mauvais aloi où la cendre l'emportait sur la poudre?... Ce sont de grands mystères. Mais, si l'on réfléchil an nombre considérable d'hommes que nous avons tués à l'ennemi devant Paris, si l'on songe que la capitale, sans autres Fortifications que quelques palissades improvisées, a résisté pendant tout un jour cà plus de 100, (><)(i assaillants, avec quelques milliers de suidais insiiHi.-animrnl armés, on avouera que la

défense de Paris, bien qu'il ait fallu céder, es! un des beaux faits d'armes de l'armée française.

Avec un jeune Nantais de mon âge, Vmand Lenoble de

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