CHAPITRE PREMIER
Verneuil — qui fut admis en même temps que moi aux gardes du corps (1) — j'assistai en tenue bourgeoise à l'entrée des alliés. Elle se fit par le faubourg Saint-Martin, l'empereur Alexandre en tête de la première colonne. Les alliés n'avaient pas uin' attitude provocante et, loin de crier victoire, ils avaient un air gêné et semblaient s'excuser de venir ainsi chez nous. Ils n'en avaient pas l'habitude... Les rôles étaient, cette fois, retournés. Les Français qui, presque chaque année, foulaient en vainqueurs le sol de quelque nation, voyaient aujourd'hui les aimées alliées pénétrer dans leur propre capitale. A ce propos, je veux consigner ici un détail intéressant qui m'a été conté quelques jours après la capitulation par Paul de Bourgoing (2).
Etant aide de camp du maréchal Mortier en 1814, Bourgoing fut, dans la soirée du 30 mars, envoyé par son chef en parlementaire à l'état-major de l'armée prussienne. On l'y traita avec correction et égards. La seule note discordante avait été donnée par un tout jeune et imberbe lieutenant qui, en français, avait ainsi interpellé Bourgoing : « Que vont dire les Parisiennes en voyant les Prussiens entrer vainqueurs dans leur ville? » Une des qualités qui ont toujours distingué Paul de Bourgoing est l'esprit d'à-propos qu'il possède, par hérédité, sans doute (3). Il le prouva bien en répondant en excellent allemand : « Eh! monsieur, les dames de Paris n'auront qu'à faire comme celles de Berlin, de Vienne, de Moscou, et de toutes ces capitales que leurs compatriotes ont pris l'habitude d'aller visiter (4). » Mais revenons à la journée du 31 mars.
(1) Il faisait partie de la compagnie Wagram el mourut lors du tirenciein nt des gardes du corps. (Note de l'auteur.)
(2) Né en 1791, sous-lieutenanl en 1811, capitaine en L813, démissionnaire en 1815, il entra cette même année dans la diplomatie où il servit avec non moins de distinction que son père. Pair de France en 1841, il donna sa démission à la Révolution de L848. Ambassadeur en Espagne en 1849, puis sénateur le 31 décembre 1 852, il mourut à Paris le 16 août 1864. Une de ses sœurs avait épousé, en 1821, I maréchal Mai don, il. 1 qui se mariait pour la troisième fois. (Note de l'éditeur.)
(3) Le baron de Bourgoing, père de Paul, était un diplomate célèbre par -a finesse, son à I la distinction de Bes manières. Mes notes en parlent fréquemment. (Note de 1851.)
(4) Le duc de Trévisu m'a, à plusieurs reprises, confirmé la môra (Note de 1832.)
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Le défi]»- s'effectua sans incident notable A l'extrémité du faubourg Saint-Martin, Amand de Verneuil el moi perçûmes cependant quelques cris de : « Vivent nos amis les alliés! » partant d'un groupe de femmes en cheveux, agitant leurs mouchoirs. Depuis j'ai entendu attribuer cette attitude aux Parisiennes de la classe élevée. Il se peut que le reproche soit fondé, mais, pour ma part, les femmes que j'ai vues ainsi, le 31 mars 1814, appartenaient, sans erreur possible, aux rangs du peuple. En dehors de toute considérationpati iotique, j'écris en honnête homme qu'à cette époque l'élément féminin était, en France, extrêmement hostile à Napoléon. Pour les succès et la gloire insatiable de ce moderne minotaure, des milliers et des milliers de cadavres français de tous les âges avaient jalonné les routes de l'Europe. La jeunesse et l'adolescence remarquent peu. Et cependant, depuis que je suivais le général Janssens, moi, jeune homme de dix-sept, puis de dix-huit ans, j'avais été frappé de ce fait que, partout en France, la population civile ne se composait que de femmes, d'enfants, de vieillards et d'infirmes. A la fin de l'Empire, par la force des choses, les cœurs des femmes — qu'elles fussent mères, filles, sœurs, épouses ou amantes — souhaitaient la chute du régime. Je tenais à écrire ceci pour expliquer de mon mieux les vivats entendus au faubourg Saint-Martin.
Pendant le défilé, je remarquai encore que tous les soldats ennemis, sans exe ption, portaient au bras gauche un mouchoir blanc. Un peu plus loin, je reviendrai là-dessus.
Si le 31 mars, l'attitude des Parisiens avait été, en général, correcte, je dois dire que, le len lemain, il n'en fut pas de même. J'ai vu, de mes yeux vu, le 1er avril, la tourbe de la populace prête à renier et à traîner dans la boue l'homme qu'elle avait jusque-là encensé, s'attelant à une espèce de câble qu'on avait attaché au cou de la statue de l'Empereur édifiée sur la place Vendôme, et cherchant à la faire tomber de son glorieux piédestal. On a prétendu, dans le temps, que des personnes d'une haute situation sociale s'étaient joints ;oi\ hommes du ruisseau, et que M. Sosthène de La Rochefoucauld, monté sur les épaules de la statue, frappail les joues de l'effigie du grand
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homme. Ceci n'est qu'un on-dit, et je me refuse à croire qu'un homme comme le vicomte Sosthène de La Rochefoucauld se soit laissé aller à une telle platitude, une telle lâcheté. Ce qui a pu donner quelque vraisemblance à ce bruit, c'est que M. Sosthène de La Rochefoucauld était, à cette époque, aide de camp du général Dessolles, l'homme de France qui détestait le plus Napoléon et cherchait par tous les moyens à abattre le maintien du système impérial (i).
On a assuré aussi que, pendant que ceci se passait sur la place Vendôme, des Parisiennes de la haute classe, circulant dans d'élégantes calèches sur la place de la Concorde et les Champs-Elysées, distribuaient à la foule hurlante rubans blancs et cocardes blanches. On en aurait vu, baisant les chevaux et les bottes des cavaliers ennemis, un Prussien, un Russe, un simple Cosaque étant devenu en ce moment pour elles, un héros, une sorte de demi-dieu!... J'ai peine à le croire, malgré l'exaltation des passions politiques, et quoique, je le répète, toutes les femmes aient été, à l'intérieur, les plus grands ennemis de Napoléon. Je me souviens que, dans un couplet d'une pièce appelée Le Roi et la Ligue, pièce oubliée aujourd'hui , et que j'ai vu jouer au théâtre Feydeau, l'auteur a exprimé une vérité qui était, à cette époque, au fond de tous les cœurs de femmes. Le gouverneur de la place assiégée par Henri IV demande aux diverses femmes de son intérieur, nièces ou autres, qu'il sait être fort royalistes, pourquoi elles aiment autant le roi Henri IV. Et l'une d'elles, après que plusieurs de ses compatriotes ont fait connaître la cause de leur amour, répond :
Pour moi, j'aime beaucoup la gloire, Et j'aime surtout mon pays Mais, tenez, des champs de victoire, Il nous vient fort peu de maris.
Pour le bonheur de la patrie, Grâce à la paix, on se marie...
Voilà pourquoi
J'aim ■ le Roi...
(1) Le général Dessolles était alors commandanl en chef de la garde nationale parisienne.
Ma pauvre mère, elle aussi, partageait là-dessus l'opinion des autres femmes. <l je me souviendrai toujours que lorsqu'elle parlait de l'Empereur, elle l'appelait « un tyran », parce qu'elle prévoyait le moment où la conscription viendrait m'arracher à sa tendresse.
Mais je retourne à la place Vendôme... Pendant que je contemplais avec dégoût l'ignoble scène de la populace tentant de renverser la statue du géant de la gloire, je fu?. abordé par quelqu'un que je connaissais pour l'avoir rencontré à la même table, Hôtel des Princes. C'était M. Poussielgue, depuis longtemps grand ami de l'Empereur :
« Eh bien! jeune homme, me souffla-t-il à l'oreille; que dites-vous de ce spectacle?... Cette foule qui s'apprête a trépigner sur l'image impériale et l'insulte de toutes façons, ne vous rappelle-t-elle point les grenouilles de la fable, qui sortirent de leurs roseaux fangeux pour sauter sur le roi que Jupin avait lancé dans leurs marais?... Ainsi que le faisaient ces hommes hideux quand Napoléon était tout-puissant, les grenouilles n'osaient regarder ce nouveau roi; mais elles virent que celui-ci n'était qu'un soliveau et montèrent sur son épaule, comme cette populace a fait à l'égard de la statue impériale... Que la fortune eût tourné encore une fois en laveur du grand Napoléon dont ils insultent l'image mort»'. e1 ces lâches coquins rentreraient dans leurs égouts... »
En 1795, ce M. Poussielgue servait sous les ordres de Schérer, à l'armée d'Italie, où il était l'une des têtes de l'administration : commissaire en chef des guerres ou inspecteur en chef aux revues. Le gouvernement français, étonné de l'immobilité que gardait le vainqueur de Loano, jugea à propos de le remplacer. « Quand, racontai! M. Poussielgue, les officiers '•! les soldats de Schérer virent arriver son successeur, le général Bonaparte (1), petit, grêle, au visage jaune, aux cheveux plats et longs, qui n'était connu encore que par la journée 'lu 13 vendémiaire à Paris, ils se moquèrenl «lu nouveau géni rai
(1) Le général Bonaparte remplace Scherer à l'armée d'Italie, le 23 février 1796.