CHAPITRE XII
paru les plus intéressants et qui sont restés assez nettement dessinés dans ma mémoire pour que je puisse les reproduire fidèlement.
Il m'a dit, sur son honneur, que le duc de Vicence est complètement innocent de toute espèce de participation à l'arres tation du duc d'Enghien, malgré tout ce qu'on a pu dire, alors et depuis, à ce sujet :
— « Croyez-moi, mon cher Cussy, j'ai été assez avant dans les secrets des affaires de l'empire, j'ai connu assez Gaulaincourt pour apprécier son caractère. Eh bien! je vous certifie, sur mon honneur, que Caulaincourt a tout ignoré, que jamais on ne l'a mis dans la confidence en ce qui concernait le duc d'Enghien, parce qu'on connaissait suffisamment sa droiture et ses principes d'équité pour ne lui rien proposer qui pût les blesser; et c'eût été les heurter vivement que de lui proposer une mission qui, de près ou de loin, se serait rattaché à l'arrestation du duc d'Enghien. Désormais, je n'ai aucun intérêt à parler ainsi en faveur de Caulaincourt, mais j'aime à rendre hommage à la vérité et au caractère de cet excellent homme, qui a été profondément malheureux d'avoir été aussi défavorablement jugé en cette affaire par ses contemporains...
— Et, vous-même, monsieur le duc, qui avez été, je crois, tout à fait étranger à l'arrestation du malheureux prince?...
— Mais, pas à ce qui a suivi, voulez- vous dire?... Ah! cette fin, cette mort du duc d'Enghien, cette dernière scène du drame dans laquelle l'opinion publique me fait jouer un rôle odieux, elle pèse d'un poids lourd, non pas sur ma conscience — car elle n'est pas pour moi l'objet d'un remords, car je n'ai rit'ii à me reprocher — mais dans mes souvenirs et sur mon cœur... Oui. dire qu'on m'a fait jouer là-dedans le rôle d'un homme dépourvu de toute sensibilité, méchant, méprisable... Et cependant, je vous l'affirme, mon cher Cussy, je n'ai pris d'autre part à Cette déplorable catastrophe que d'avoir commandé — c'est-à-dire d'avoir donné l'ordre de commander — le piqui t de gendarmerie qui devait procéder à l'exécution de
1 1 - • le mort; ordre que je ne pouvais, sur là communi-
cation d'une telle sentence, me dispenser de donner, étant chef du corps de la gendarmerie... Oh! je vous le jure, mon cher chevalier, sur la mémoire de mon père et tout ce que j'ai de plus cher, je n'ai pas figuré autrement en cette affaire... Muni de tous les documents les plus positifs, j'ai du reste pu fournir la preuve de ce que j'avance à Mgr le duc de Bourbon, et j'ai été assez heureux pour faire naître la conviction dans son esprit, à lui, le père du duc d'Enghien... A la suite de tous les détails que mon ancienne situation de ministre de la police m'a permis de lui faire connaître, pièces en mains, le duc de Bourbon, dans son émotion, m'a tendu les bras et m'a embrassé, en me faisant des excuses d'avoir nourri aussi longtemps des préventions contre moi... En outre, cette même conviction a tellement pénétré Mgr le comte d'Artois, et, par lui, le Roi lui-même, que les portes du château m'ont été ouvertes, et que, lors d'une combinaison ministérielle survenue peu après, il a même été question de moi pour la police.
— Mais, pourquoi donc, monsieur le duc, avez-vous jeté en quelque sorte le défi à l'opinion publique et à l'histoire, en disant à Saint-Pétersbourg « que vous étiez étonné des préventions pesant sur le duc de Vicence, tandis qu'en toute cette affaire on vous laissait tranquille, vous qui y aviez joué le principal rôle?... »
— Je ne nie pas, mon cher chevalier, avoir dit ces mots, ou quelque chose d'approchant, dans un salon de Saint-Pétersbourg; mais vous allez voir pourquoi... J'avais été envoyé en Russie par Napoléon, pour y sonder le terrain, au sujet de Caulaincourt, que l'Empereur voulait nommer son ambassadeur auprès du tsar Alexandre. J'avais l'ordre de préparer à Saint-Pétersbourg, « un bon lit » à Caulaincourt. Or, je trouvai, dans les salons, l'opinion très prononcée contre lui. Dévoué comme je l'étais à l'Empereur, et voulant, à tout prix, que l'ambassadeur de son choix fût accueilli par la société russe comme il convenait qu'il le fût; convaincu, d'ailleurs, comme je l'étais, de la parfaite innocence de Caulaincourt, j'avais ù