‹ Souvenirs du chevalier de CussyChapitre 121 sur 205 · CHAPITRE XII l*G · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII l*G

cœur de faire tomber tous les préjugés, toutes les opinions fausses qui circulaient sur la malheureuse affaire de Yincennes, et, pour être utile à Gaulaincourt, je n'ai pas craint de me placer moi-même, en ce moment, sur la sellette. Mais, je vous le répète, je vous le jure à nouveau; en ce qui me concerne, ma part, ma seule, a été de donner l'ordre de livrer le piquet pour l'exécution. Pour Caulaincourt, sa part a été nulle, et c'est l'opinion publique qui, à tort, lui en a attribué une... ».

Tout ceci se passait en 1821, et, vingt fois, dans mes entretiens avec le duc de Rovigo, la fin tragique du duc d'Enghien est revenue sur le tapis. Le duc de Rovigo a publié, en 1824, une relation de cette affaire, relation dans laquelle tout est conforme à ce qu'il m'avait dit trois ans auparavant. Le comte Hullin, qui a présidé la commission de Vincennes, a contredit la relation du duc de Rovigo dans une brochure qui, m'a-t-on dit, a été écrite par M. Dupin (l).L'on prétend encore que le prince de Talleyrand, furieux de la relation du duc de Rovigo, aurait aussi travaillé à cette brochure.

Il faut bien reconnaître que, malgré la sincérité du récit du duc de Rovigo, l'ensemble de sa relation est assez maladroit, et M. de Chateaubriand m'a dit, à ce propos, que cette relation avait, du reste, été publiée à la suite d'un piège tendu au duc de Rovigo, et dans lequel il serait tombé. La favorite de Louis XVIII, Mme du Cayla, agissant en cette circonstance à l'instigation du prince de Talleyrand, caché dans la coulisse, comme toujours, aurait persuadé au naïf duc de Rovigo de publier une justification de sa conduite et un précis des faits, car « aussi longtemps que l'opinion publique ne serait pas éclairée, le Roi ne pourrait montrer au duc assez de confiance, pour lui accorder un commandement ou l'investir de fonctions publiques importantes. » Le prince de Talleyrand espérait que le duc de Rovigo, avec son caractère de militaire, franc et rude, irait trop loin et se compromettrait assez pour

(1) Le baron André Dupin, né en 1783, et qui fut président de la Chambre des députés, sous le gouvernement de Juillet.

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se faire éloigner à jamais dos affaires publiques, en s'attaquant

a dés hommes plus habiles que lui et mieux en cour. ('.'<>{ ce qui est arrivé : à l'apparition de sa brochure Sur la catastrophe du duc cTEnghien, suivie immédiatement des Explica* lions offertes aux hommes impartiaux au sujet de la commission instituée pour juger le duc cTEnghien, par le général comte Hullin, le château fut, de nouveau, interdit au duc dé Rovigo.

S'il est vrai que, comme on le croit et comme me l'a dit, en L824,le duc de Rovigo, un piège lui ait été tendu par le prince de Talleyrand, qui aurait voulu le perdre, pour venger de vieilles rancunes, il est certain que le vieux et rusé diplomate ne pouvait faire preuve de plus d'adresse qu'en choisissant, comme intermédiaire, Mme du Cayla. Je sais, en effet, que le duc de Rovigo connaît depuis fort longtemps cette dame, à laquelle, selon ce qu'il m'a dit, il a rendu des services. A l'époque où le duc de Rovigo était ministre de la police impériale plusieurs femmes de bonne compagnie, bien apparentée et distinguées, mais sans fortune, recevaient en cachette, de la police, des pensions assez considérables, à la charge, uniquement, par elles, de tenir ouverts des salons où fréquentaient les hommes et les femmes de la société, et où ta police du duc avait des yeux et des oreilles. Quant aux maîtresses de maison, elles n'avaient d'autres rapports directs avec le ministre, que de venir chercher, elles-mêmes, dans son cabinet, le montant de leur pension, à l'époque des échéances. Il est avéré que quelques-unes des plus jolies ne sont pas toujours sorties du cabinet du duc de Rovigo, sans y avoir payé quelque doux octroi. Le duc ne m'a point confié que Mme du Cayla ait été de cette catégorie, mais, je l'avoue, au milieu des réticences dont je n'ai point provoqué l'explication par d'indiscrètes demandes, j'ai cru pouvoir déduire que Mme du Cayla a compté â la double liste du duc de Rovigo. et comme ministre de la police, et comme Don Juan... Quoi qu'il en soit, à Paris, en 1824. j'ai trouvé le duc de Rovigo for! mécontenl du mauvais résultai de sa brochure. Il fulminait contre la Cour, et

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était fort irrité contre le prince do Talleyrand, qu'il soupçonnait, avec beaucoup d'apparences de raison, être l'instigateur de toute cette histoire si déplorable pour lui.

[ci, je vais citer un fait tout à l'honneur du duc de Rovigo. Malgré sa mauvaise humeur contre la Cour, il n'a jamais ajouté foi au bruit répandu par les ennemis de la famille royale, que le duc de Bordeaux n'était pas le fds de la duchesse de Berry, laquelle aurait simulé une grossesse. « Lors même, me disait-il en 1824, que l'on pourrait admettre comme possible, que le duc de Berry ait eu, en mourant, la pensée d'une fausse grossesse de sa femme, laissant à la Cour le soin et l'adresse • If l'exploiter au profit de la continuation de la lignée royale, les détails que je tiens du maréchal Suchet. duc d'Albuféra, l'un des témoins désignés parle Roi pour assister aux couches de la duchesse de Berry, me suffiraient pour repousser, toujours, toute supposition de grossesse et de naissance d'un prince qui ne serait pas réellement le fils de la duchesse, quelle que fût la prise que pût fournir aux ennemis de la dynastie des Bourbons la fâcheuse circonstance qui a accompagné la délivrance de la princesse, dont l'enfant est venu au monde, si rapidement et avant que les témoins eussent pu être appelés. Gomme chacun, j'admire la merveilleuse présence d'esprit de la princesse à ce moment, ainsi que l'énergie avec laquelle elle a >urmonté le sentiment naturel de pudeur de la femme, au profit de la mère, qui, laissant chacun des assistants s'assurer par ses propres yeux, que le cordon ombilical retenait encore l'enfant nouveau-né aux entrailles qui l'avaient porté, a su aller au-devant de toute calomnie et de toute pprfide insinuation. »

A propos de la naissance du duc de Bordeaux, on a prétendu qu'une brochure qui a circulé en Angleterre, dans le but de jeter quelques doutes sur la légitimité de la naissance de 1' « Enfant du miracle », aurait été publiée à l'instigation du dm- d'Orléans. Pour ma part, je ne croirai jamais que ce prince >i honnête ait dicté ou autorisé une pareille brochure. Mgr le duc d'Orléans, sa vertueuse épouse, el Mademoiselle

<1'< frléans (1 ) "iit signé l*a< te de naissance du duc de Bordeaux. Cet acte, dressé 1" 29 septembre 1820, à 3 h. 1 2 du matin, par M. Dambray, chancelier de France, et contenant cette déclaration formelle «1" tous les témoins appelés, que l'enfant n'était point détaché de sa mère, quand ils ont été introduits dans la chambré à coucher de la duchesse de Berry, a été inséré, dans toute son 'tendue, dans le Moniteur universel du samedi 30 septembre 1820.

Le duc de Berry possédait tout ce qu'il fallait pour plaire et pour se faire aimer de l'armée. Il avait, en effet, la franchise militaire, le courage personnel, des mots heureux qui enlèvent et électrisent la foule, la connaissance du service; malheureusement, il se laissait aller trop facilement à l'emportement, et, alors, ses paroles devenaient dures, et ses actes Cruels. Etant aux gardes du corps, j'avais eu l'honneur d'être présenté au prince, qui avait bien voulu m'adresser quelques mots aimables, me félicitant « d'être rentré au service du Roi légitime, après avoir, si jeune, défendu mon pays ». Ces paroles, si elles furent répétées en haut lieu, ne durent pas être du goût de Mme la duchesse d'Angoulême, qui n'avait de considération que pour les émigrés. Cette réflexion me tait me rappeler que, le lendemain de mon incorporation à la compagnie Gramont, en 1814, un de ces étonnants frères de Souilly dont j'ai parlé plus haut (2), voulant sans doute se faire bien voir de la duchesse d'Angoulême, m'avait interpellé à brûlepourpoint et assez sottement, en ces termes : « Pourquoi, monsieur, n'avez-vous pas émigré? »

La seconde fois que j'eus l'honneur d'être reçu par le duc de Berry, ce fut en 1<S17 ou 1818, lors d'un court séjour fait à Paris où le marquis de Bonnay m'avait expédié en courrier, pour je ne sais plus quelle raison. Cette fois, j'étais admis en présence du prince, en même temps qu'un officier de ma connaissance, M. Aspelly.

Celui-ci avait eu, quelque temps auparavant, avec le duc

(1) La princesse Adélaïde.

(2) Voir chap. n.

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