CHAPITRE XII l
de Berry, une aventure qui avait été singulièrement grossie par les potins. En garnison à Huningue, Aspelly s'était vu injurié et maltraité par le. duc. Tirant alors son épée, cet officier l'avait brisée sur son genou et jetée aux pieds du prince, en disant : « Monseigneur, je dois m'en séparer, puisqu'elle ne peut plus servir à me venger. » Mais, aussi prompt à reconnaître ses torts qu'à s'en rendre coupable, le prince, frappé de cette noble manière de ressentir l'outrage et de s'en venger, pria Aspelly d'oublier sa vivacité, lui dit les mots les plus aimables et lui demanda la permission de l'embrasser. Le vieil officier de l'empire, touché de ce procédé, se précipita alors dans les bras du duc de Berry qui, lui remettant sa propre épée et relevant lui-même les tronçons de celle de M. Aspelly, dit d'une voix émue : « Je garde celle-ci pour moi. Si sa vue me rappelle mes torts, elle me fera souvenir aussi, je l'espère, que j'ai un ami dans celui qui l'a si dignement portée. » De pareils faits sont nombreux dans la vie du duc de Berry et font le plus grand honneur à son cœur.
En dehors de ses deux enfants légitimes, le duc de Berry a laissé, m'a-t-on assuré, un grand nombre d'enfants naturels, et il paraît qu'au moment de sa mort, huit femmes, non compris la duchesse, étaient enceintes de ses œuvres. De ce gai, bon et amoureux prince, on pouvait dire, comme de son illustre aïeul, Henri IV :
Ce diable à quatre A le triple talent De boire et de battre Et d'être un vert galant.
Vert galant, le duc de Berry l'était, en effet, et ne s'en cachait pas. En 1823 ou 1824, j'ai plusieurs fuis rencontré chez Mme de Bonnay la marquise de ..., fort belle encore, qui se glorifiait presque d'avoir été honorée des faveurs du duc : « Figurezvous, disait-elle ingénument, que tout ce qu'avait lait le Roi en 1814 pour mon mari, c'avait été de lui donner un poste de sous-préfet, à lui, un marquis!... Aussi m'envoya- 1 -il à Paris, dans le but d'obtenir un emploi plus avantageux. Je m.' pré-
2ri8 SOUVENIRS DU CHEVALIER DE CUSSY
sentai chez le duc de Berry qui, comme nous nous y attendions. fut très galant, me fit asseoir à côté de lui sur un sopha, devint très tendre, et ... une demi-heure après me congédiait en me disant : « .Merci, madame Veuillez porter vous-même ce billet à M. de Talleyrand (1). » Je fus admis près du prince de Bénévent qui, dès mon arrivée, se montra aimable, et essaya, lui aussi, d'être très tendre. Mais ses soixante ans me dégoûtaient; je lui rappelai mon billet. Il l'ouvrit; il ne contenait que ces mots : « Je recommande à M. le prince de Talleyrand les deux plus beaux yeux du monde... » Le ministre me regarda et dit : « C'est vrai. Ah! pourquoi ai-je soixante ans?... » Quand je rejoignis mon mari, je lui apportai sa nominal ion de consul général à ... »
« Les deux plus beaux yeux du monde. » C'était la formule ordinaire du Sézame ouvre-toi donné par le galant duc de Berry à ses protégées, au sortir des doux tête-à-tète. M. Barairon, qui a été longtemps à la tête d'un des services du ministère de l'intérieur, m'a montré un billet du duc, à lui apporté par MmeT...,« fort jolie femme, aux formes les [dus voluptueuses, malgré son air de douce et pudique madone», ainsi que disait M. Barairon. Ce billet est conçu en ces termes : « Les deux beaux yeux qui s'arrêteront sur M. Barairon, quand il lira ce billet, pourraient, seuls, obtenir la grâce que Mme T... va solliciter de lui; mais ma recommandation particulière élanl sollicitée, je la donne bien volontiers, en priant M. Barairon d'accorder à M. T... une place d'inspecteur de l'enregistrement. »
.le croyais avoir terminé avec les principaux personnages de Berlin, ou qui ont passé dans cette capitale durant mon séjour de sept années, et je m'aperçois que j'ai commis quelques irions.
Il me semble, par exemple, n'avoir rien dit du comte de Sales, qui arriva à Berlin, en 1820, je crois, pour succéder comme ministre de Sardaigne au comte de Castelalfer, ce sentimental amoureux de la belle princesse Borghèse (2).
(i) 1.- prince de Talleyrand était alors ministre des affaires étrangères. (2) Voir chap. vi.