CHAPITRE XII ->6<J
Le comte de Sales est un homme excellent, vertueux, instruit, affable et distingué, de mœurs pures, pieux sans bigoterie, et descendant de l'illustre famille à laquelle appartenait saint François de Sales. 11 se trouvait à Waterloo, en qualité d'aide de camp du duc de Wellington, et partit du champ de bataille en courrier, pour aller porter à son souverain, à Turin, la nouvelle de la victoire remportée par les alliés. Jusqu'à Pont-de-Beauvoisin, il fit la route à franc-étrier; mais là, rompu de fatigue, et son cheval fourbu, il commande une chaise de poste. Pendant qu'on l'apprêtait, il s'endormit si bien qu'on ne put l'éveiller qu'au bout de douze heures, et, quand il arriva à Turin, la nouvelle qu'il apportait était déjà connue; aussi, lorsqu'il se laissait aller aux confidences, disaitil qu'il avait cela de commun avec les vieux soldats de Napoléon, d'éprouver un grand chagrin au nom de Waterloo.
Mme de Sales, grande femme pourvue d'une certaine beauté, était d'une extraordinaire timidité. Dix fois, au cours de sa présentation au roi et à la famille royale de Prusse, elle fut sur le point de tomber en faiblesse, tant elle était malade à force d'embarras. Quand elle se décidait à recevoir, elle ne pouvait assez prendre sur elle pour faire aucun frais, et restait quasi muette, si bien que ce surnom de « la muette » lui fut vite acquis. D'après ce que m'a dit le comte de Caux, ami particulier de M. de Sales, celui-ci avait épousé sa femme, jeune fille sans fortune de sa propre famille, afin de lui assurer une existence honorable. Le comte de Sales rendait sa femme heureuse, bien que Mme de Sales, de son côté, ne pût en rien ajouter au bonheur de son mari, tant sa timidité la paralysait et la rendait nulle.
Je citerai encore deux ou trois noms qui me reviennent à 'esprit.
Le comte Jean de Ross, d'une famille hollandaise, célibataire fort riche et très original, affectant de porter le vieux costume tentonique, et cherchant à se singulariser par tous les moyens. Sa maison, dont il avait eu la prétention de faire un musée, n'était qu'un vaste magasin de bric-à-brac où se
voyaient réunis les objets les plus dissemblables. Il faisait beaucoup d'avances à notre légation et, quand il nous adressait une invitation ou y répondait, il ne manquait jamais de nous écrire en vers, qui ne formaient que des poésies barbares et incompréhensibles. Je dois dire que le comte de Ross parlait mieux la langue française que ses « poésies » ne semblaient l'indiquer. Excité, sans doute, par l'exemple donné par le prince de Puckler-Muskau, son émule en originalité, le comte de Ross voulut aussi avoir à enregistrer dans son journal quelque acte rare. Il fit donc une ascension en ballon, et, au moment, où il s'éleva dans les airs, il répandit sur les femmes des fleurs et des vers, ceux-ci étant contenus dans des rouleaux retenus par de jolis rubans multicolores.
La comtesse de Schmettau (1) était une vieille fille de trois pieds de haut à peine, ayant un buste à peu près ordinaire, mais des jambes si courtes qu'elle ne pouvait monter les escaliers. Deux domesiiques la soulevaient et lui faisaient franchir l'espace, à peu près comme, dans la fable de M. de La Fontaine, les canards agissaient avec la tortue. Naturellement, on lui accordait beaucoup de ridicules aventures, celle-ci, par exemple. En Italie, elle avait été prise par des brigands qui, atteints d'un fou rire en la voyant, se bornèrent à lui enlever tous ses vêtements, de même qu'à sa femme de chambre et à son postillon; puis ils les laissèrent continuer leur route. Ces trois voyageurs, en costume de paradis terrestre, l'un à cheval, les deux autres blotties dans la voiture, arrivèrent ainsi au relais voisin où on voulut les emprisonner pour indécence.
Le général de l'Eslocq, ancien général-major prussien, était ministre de plusieurs petites Cours allemandes et encaissait des émoluments bizarres. Ses princes le payaient : les uns, en lui faisant des envois de bouteilles d'eau minérale, qu'il vendait aux pharmaciens de Berlin à raison de 15 centimes au-dessus du prix fixé par l'illustre expéditeur; d'autres, en
(1) Elle étjit, je crois, la nièce du lieutenant-général tué à A.uerstaedt (Note d' l'auteur.)