‹ Souvenirs du chevalier de CussyChapitre 127 sur 205 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

la légation, j'avais eu la mission de veiller au retour en France de mes compatriotes rentrant des prisons de Russie. Parmi les trois ou quatre mille qui me sont, pour ainsi dire, passés par les mains à Berlin, dont un grand nombre avec femmes et enfants, je me souviens très nettement d'un qui avait été fait prisonnier en Italie, il y avait fort longtemps, dans une affaire contre le général russe Souvarov. Envoyé, peu après sa capture, sur la frontière asiatique, ce malheureux Français tomba, un jour, entre les mains d'une tribu nomade de Kirghis, qui, pour être certains qu'il resterait parmi eux, lui firent, sous chaque talon, une entaille en forme de croix, blessure qu'ils soignèrent à leur façon avec du poil de vache. Obligé de marcher sur la plante des pieds, et fort incommodément, notre compatriote ne songea point à fuir et, sa gaîté naturelle n -prenant le dessus, il se fit aimer de ses maîtres, auxquels il apprit à faire une cuisine qu'ils ignoraient et qu'ils apprécièrent fort. Ses pieds étant enfin guéris, il parvint, au bout de quelques années, à s'échapper et à gagner la frontière russe. 11 fut placé alors, comme homme de peine, dans un haras du gouvernement, au Caucase. Depuis le jour de sa capture par le général Souvarov jusqu'à celui où un ukase impérial lui ;(|»;irit que tous les prisonniers français pouvaient retourner dans leur pays, notre compatriote avait tout ignoré des événements européens. Il me fit maintes questions, et, notamment, plusieurs sur son général de l'armée d'Italie. Qu'était devenu ce petit général Bonaparte?... Avait-il été tué dans quelque combat?... Peut-être ignorais-je ce nom de Bonaparte? C'était si loin déjà, cette époque dont il me parlait!...

Ainsi le grand nom de Napoléon, l'empire français, sa gloire, sa grandeur et sa chute, toutes choses qui tiendront une si large place dans l'histoire, étaient inconnus pour les populations du Caucase.

Vu commencement du mois de juin de 1820, peu de temps après l'arrivée de Flavigny, je fus expédié en courrier à Paris par le marquis de Bonnay. Je ne me rappelle plus les motifs de mon voyage, mais je sais qu'il fut subit et que je dus

visiter en hât »■ tous les ateliers de carrossier pour trouver une calèche légère, car j'avais la recommandation express* brûler la route el de faire tous mes efforts pour arriver à Paris avant M. de Boutourlin, officier russe allant de Saint-Pétersbourg en France en courrier, et qui venait de traverser Berlin. A ma deuxième étape, l'essieu de ma voiture se brisa et je perdis cinq à six heures dans un petit village hessois. Heureusement je n'avais perdu que des heures; je n'avais point perdu la tête ni ma bourse. Excité par mes pourboires, mon postillon menait ses chevaux ventre à terre. Le ministre de France à Francfort, M. Rheinhardt, put me donner des nouvelles de mon collègue russe : il venait de quitter au galop la ville deux heures auparavant; j'avais donc gagné sur lui, malgré mon accident de voiture. Les « doubles » et « triples guides firent le reste; je rejoignis et dépassai M. de Boutourlin à Château-Thierry, et entrai dans Paris une bonne heure sans doute avant lui. Le jour se levait quand ma voiture s'arrêta avec grand fracas devant Yhôtel Grange-Batelière, dans la rue de ce nom (1). Avant 7 heures du matin, j'étais introduit dans le cabinet du baron Pasquier, ministre des affaires étrangères, qui occupait à cette époque l'hôtel Galliffet, rue du Bac. Le ministre me loua fort de ma diligence, et ajouta, en riant, que, la prochaine fois, je viendrai sans doute l'éveiller au milieu de la nuit. Après un entretien fort cordial, le baron Pasquier m'invita à dîner pour le lendemain.

Je n'avais jamais vu le baron Pasquier. Il devait alors (1820) avoir dépassé la cinquantaine (2), et portait bien droit taille élancée et mince, surmontée d'une tête intelligent- , distinguée et remarquable par sa petitesse. Dès le premier instant, le ministre me séduisit par l'amabilité de son accueil. Il causa avec moi comme s'il eût été un jeune homme et mon collègue, et parla des choses les plus sérieuses sur un ton tou-

(1) Cet hôt-l Grande-Batelière a été abattu depuis longtemps, et, sur BOO emplacement, j'.ii vu la direction des octrois <ie Paris, pun une m enfin on a rasé à son tour cet édifice, sur l'emplacement duquel uni

été ouverte. [NoU de is53.)

(2) Etienne-Denis Pasquier, aé en i" baron en 1810.

Page 1