CHAPITRE PREMIER
en chef... Schérer donna un dîner d'adieux, ayant à sa droite son successeur qui, humble, les yeux baissés, ne disant pas un mot, disparaissait dans sa petite taille, à côté du général Schérer, dont toutes les manières étaient distinguées et indiquaient l'habitude du commandement. Ce soir-là, le petit général Bonaparte paraissait décidément au-dessous de l'emploi qui lui était confié par le Directoire... Le lendemain, ou le surlendemain, le protégé de Barras offre à son tour un dîner au général qu'il est venu remplacer. Il occupe le centre de la table; ce n'est plus le même homme. La tête haute, le regard assuré, la parole brève, il parle à chacun et, au dessert, feignant de désirer obtenir les conseils expérimentés et l'approbation de son prédécesseur sur les plans de campagne qu'il a formés, le général Bonaparte cause de toutes les choses de l'armée d'Italie, et en détail, et avec autant de clarté que si son commandement datait d'un an. En ce moment, ajoutail M. Poussielgue, je remarquai le profil de notre nouveau général et je fus frappé de l'expression romaine de ses traits... Aux yeux de tous ces officiers qui, tout à l'heure encoiv. le regardaient comme un chef sans talents, sans instruction, comme un simple favori de Barras, le général Bonaparte a tout à coup grandi de dix coudées, et notre vieux et prudent Schérer comprend alors que c'est plus qu'un changement ordinaire qui vient de s'accomplir à l'armée d'Italie, i l qu celle-ci et son nouveau chef feront parler d'eux... »
Me voilà bien loin de la Restauration. J'y reviens...
A l'arrivée à Paris de M. le comte d'Artois (1), nommé par le Roi lieutenant-général du royaume, et qui, en cette qualité, a si facilement abandonné plusieurs points qu'on n'aurait peut-être pas Bongé .1 nous enlever — notamment Corfou où nous avions une forte garnison, et qui commande l'Adriatique, — ainsi que le riche matériel maritime el de guerre que la France possédail à Anvers (2), le général Janssens fui le
(1) 12 avril 1814.
(2) On sait avec quelle amertume Louis XVIII reprocha à Bon frère la précipitation apportée à la signature du traité.
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voir. Le prince lui lit de I>"lles propositions ei l'engagea à rester en France. Mais le général s'y refusa : il désirail rentrer au service de son pay» et obtenir \r gunverneincnt «l'une colonie. Dans mon affection pour lui, j'aurais voulu le suivre. Il me donna, paternellement, mille raisons pour ne pas quitter ma patrie. Le bon général prit bientôt la route de la Hollande et il ne tarda pas à devenir ministre de la guerre.
Les destinées de la France s'accomplissaient. L'Empereur s'était décidé à signer l'acte de son abdication à Fontainebleau. Certainement Napoléon a eu le grand tort, dans son intérêt, de laisser percer autant d'incertitude pendant le congrès de Ghâtillon et d'hésiter à signer une paix honorable — se montrant plus difficile sur les conditions toutes les fois qu'il remportait une nouvelle victoire, — mais n'est-il pas probable que son sort était décidé à l'avance dans la pensée de plusieurs des plénipotentiaires?... Voici un fait que je tiens de M. de Rumigny — actuellement ministre de France à Dresde (1) — qui était secrétaire de légation, placé sous les ordres de M. de Caulaincourt, ambassadeur de Napoléon au congrès de Châtillon.
Les instructions données par l'Empereur étaient vagues : il ne voulait rien préciser, disant à M. de Caulaincourt qu'il s'en rapportait à lui, au point de lui remettre un blanc-seing, s'il le désirait; mais ce n'était pas ce que voulait le duc de Vicence, et il avait raison.
A la suite d'une séance du congrès, Caulaincourt, sent;mi la nécessité de connaître plus positivement la pensée de l'Empereur, lui envoya M. de Rumigny, qui avait été, précédemment, l'un des secrétaires de Sa Majesté Impériale. M. de Rumigny attendait l'autorisation réclamée auprès du général russe, pour franchir te cordon militaire protecteur des délibérations du congrès, quand il rencontra M. de Metternich qui faisait une promenade à cheval. M. de Rumigny étant connu du ministre autrichien, la conversation s'engagea et prit bientôt un ton d'intimité ei de grande bienveillance de la part de
(1) Le chevalier de Cussy écrit ceci en 1824. {Note de l'éditeur.)