CHAPITRE XI II
sud de l'Europe. Aussi, l'on regarde comme un bien, attendu la disposition actuelle des esprits, la réunion qui a été ordonnée, l'année dernière, de la landwehr à l'armée, sous le commandera.'-nt des mêmes chefs, car tous les officiers de la landwehr faisant aujourd'hui partie des régiments de l'armée de ligne, cette réserve, ou population armée, en la supposant mal disposée, serait sans doute, en grande partie, retenue dans le devoir par la fidélité même du plus grand nombre de ses chefs, et n'oserait peut-être pas céder aux insinuations des meneurs. Et ceux-ci, cependant, ne manqueraient pas de répéter ce que plusieurs écrits libéraux ont pris soin de propager, que la landwehr n'est pas l'armée du Roi, mais l'armée de la nation. D'un autre côté, si l'on considère que, par le renouvellement partiel de l'armée, chaque année amène dans les rangs des hommes nouveaux et en fait partir les anciens soldats, sur lesquels le gouvernement pouvait compter davantage, et, qu'en outre, du côté de la Saxe, la Prusse a acquis des provinces qui ne lui sont pas plus attachées que celles du Rhin, le mal que peut produire le mauvais esprit de ces dernières paraîtra d'autant plus grand... »
Hélas! Je n'en avais pas trop dit là-dessus au baron Pasquier, car, le 30 de ce même mois, je lui mandai que la cour suprême de Silésie avait été désignée par le roi de Prusse pour juger le docteur Jahn, dont les idées libérales exagérées avaient exercé une fatale influence sur la jeunesse des écoles, pour laquelle il était une espèce de héros, de martyr, de Dieu. Pendant son interrogatoire, l'accusé se renferma dans un sysi' de dénégation absolue. Les papiers trouvés sur lui ne furenl que de faibles preuves de sa culpabilité, et, malgré la certitude morale qu'avait le gouvernement prussien qu'il méritait d'être traité avec toute la rigueur des lois, le docteur Jahn >'<n tira avec deux ans de forteresse (1).
(1) La sentence du tribunal de Breslau est du 13 janvier 1824, ma jugement fut cassé par un arrêt du tribunal suprême de Francfort -mu l'Oder, et Jahn (ou Iahn), déclaré non coupable, fut rendu à la liberté. (Note de 1828.)
Le comte de Bernstorff partit le 12 octobre pour Troppau, où le roi Frédéric-Guillaume III et l'empereur Alexandre, ce dernier flanqué du baron de Krudener, arrivèrent le 20. Les conférences commencèrent le 22.
M. de Gaux ne tarda pas à arriver à Berlin et y prit la direction de la légation de France. Avec les occupations de nos fonctions et les distractions du monde, les trois collègues de la légation de France (1) vivaient en harmonie et en intelligence parfaite, et l'hiver de 1820-1821 marchait aussi gaîment que possible pour chacun de nous.
Enfin, nous reçûmes de Paris la nouvelle que notre heureux triumvirat allait bientôt cesser. Le ministre venait de donner un successeur officiel au marquis de Bonnay. Le vicomte de Chateaubriand était nommé par le roi Louis XVIII, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de Sa Majesté Très Chrétienne à Berlin, et nous nous attendions à voir arriver à tout instant notre nouveau chef. C'est dans les premiers jours de 1821 que M. de Chateaubriand arriva (2), accompagné de son secrétaire particulier, M. Hyacinthe Pilorge, qui m'a toujours paru assez commun, et dont l'association avec un homme tel que le vicomte de Chateaubriand m'a, dès lors, toujours paru une sorte d'anomalie. M. de Chateaubriand pensait-il que sa distinction avait besoin, comme repoussoir, de la choquante vulgarité d'un Pilorge?...
La nomination de M. de Chateaubriand m'effraya un peu. Je le savais le chef des ultra-royalistes, et je me séparais d'un ministre qui, royaliste zélé et ami particulier du Roi, s'était prononcé contre les ultras. J'étais bouleversé par le ton absolu des écrits politiques de M. de Chateaubriand et craignais de me trouver en contact quotidien avec lui. J'avais bien tort, et la suite m'a démontré combien peu mes craintes étaient fondées.
Dès que j'avais été informé de la nomination du nouveau
(1) Le comte de Caux, le chevalier de Cussy, le vicomte de Flavigny.
(2) Exactement le 11 janvier. Le vicomte de Chateaubriand avait quitté Paris le 1er janvier.