‹ Souvenirs du chevalier de CussyChapitre 132 sur 205 · CHAPITRE XIII 28a · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII 28a

ministre de France, je m'étais bâté d'écrire au marquis de Bonnay, lui exprimant derechef tous les regrets que j'éprouvais de son départ, et lui laissant en même temps entrevoir la peur que me faisait éprouver l'arrivée de M. de Chateaubriand. Voici ce que me répondit le marquis :

« J'étais assuré, monsieur, que votre bon cœur me regretterait; mais la manière dont vous m'exprimez l'effet qu'a produit sur vous la nouvelle imprévue de mon remplacement par M. de Chateaubriand m'a vivement touché, ainsi, que Mme de Bonnay. Vos sentiments me paraissent vous faire tant d'honneur, que j'ai voulu que M. le duc de Richelieu les connût. Je lui ai donné votre lettre à lire; et, puisque je vous fais cette confidence, je vous avouerai que j'en ai usé de même pour celles de MM. de Caux et de Flavigny, étant persuadé qu'ils ne pouvaient qu'y gagner dans l'esprit du duc.

« Du reste, monsieur, je vous invite à calmer vos terreurs. Je suis persuadé que M. de Chateaubriand sera facilement disposé à vous rendre justice. Il a été, de plus d'un côté, prévenu favorablement pour vous; mais, ne le fût-il pas, vous avez une conduite et un zèle pour le service du Roi qui ne sauraient manquer de vous mériter son suffrage.

« Peut-être ne sera-t-il pas pour vous ce que je pourrrais appeler aussi paternel que je l'ai été, mais votre éducation esl finie, et vous ne devez plus avoir besoin, ni d'encouragem<nl> ni de réprimandes.

« Si vous êtes chargé de quelque travail de chancellerie, je ne vois pas pourquoi le nom de M. de Chateaubriand vous intimiderait. D'abord, vous en avez le style plus que lui; ensuite, s'il s'agissait de soigner une rédaction, j'espère que vous n'auriez pas la prétention de lutter avec lui d'éloquence. Ainsi, que vous importerait qu'il ne trouvât pas vos phrases aussi bion arrondies que les siennes?...

« J'ai pu vous dire, en plaisantant, qu'il trouverait ma correspondance prosaïque et plate. Je vous assure que je m'y attends très sérieusement, el que cela m'est de la plus grande indifférence. Je suis bien assuré que ses dépêches seront mieux

écrites et plus soignées que les miennes; mais je ne sais si elles instruiront mieux son gouvernement de ce qu'il peut lui être important de connaître. Il est, d'ailleurs, un point sur lequel on peut toujours être certain de n'avoir à redouter aucun concurrent : ce point est le zèle, le dévouement, l'envie de faire le mieux possible. Quand on peut se rendre la justice que l'on possède ces trois choses, on peut, à la vérité, regretter, mais jamais rougir que le talent n'y réponde pas...

a Mme de Bonnay prétend que ce serait avec le comte d'Oriola (1) que mon successeur se liera d'abord, et de préférence. Vous voudrez bien me mander ce détail, et, en général, tous ceux qui le regarderont... »

Cette lettre, datée du 18 décembre 1820, et qui me parvint avant l'arrivée de M. de Chateaubriand, calma un peu ma peur. Par contre, le dernier paragraphe me fit concevoir quelques inquiétudes et me chagrina. Le vénérable marquis de Bonnay ne me connaissait-il pas assez pour savoir que ma complaisance aurait des bornes, et que je n'étais pas d'une pâte assez molle pour consentir à surveiller mon nouveau chef, quel que fût le personnage auquel dût profiter le rôle qu'on supposait que j'accepterais... Tout à l'heure, je reviendrai là-dessus.

M. de Chateaubriand ne trouva point « prosaïque » ni « plate » la correspondance du marquis de Bonnay, mais, probablement, la trouva-t-il quelque peu minutieuse et chargée de détails sans intérêt, au point de vue de la politique et des affaires. Ces détails étaient, du reste, de nature à plaire au roi Louis XVIII, et le marquis ne lui épargnait aucun de ceux <|ui pouvaient concerner les princes et les petites intrigues des Cours. Mon nouveau chef put, d'ailleurs, y trouver quelques passages de nature à ne pas lui plaire, en ce qui le concernait personnellement : sur sa conduite politique, ses brochures, ses articles de journaux (2). M. de Chateaubriand ne m'en a parlé

(1) Ministre de Portugal à Berlin.

(2) Les Mémoires d'outre-tombe reproduisent des lettres 'in marquis de Bonnay, trouvées dans les archives de l'ambassade de France à Berlin, et

; eu Qal teuses pour M. de Chateaubriand.

Page 1