‹ Souvenirs du chevalier de CussyChapitre 133 sur 205 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

qu'une seule fois, oi riant des épigrammes dont il avait été l'objet; mais il en a su, au fond, très mauvais gré au marquis de Bonnay.

Tous deux serviteurs fidèles des Bourbons, tous deux d'une intelligence très supérieure, d'un esprit élevé, loyaux et chevaleresques jusqu'à la légende, le marquis de Bonnay et le vicomte de Chateaubriand s'étaient toujours évités, et leur froideur réciproque avait frisé le scandale. Des divergences politiques, petites en apparence, les séparaient : le froid, sage et pondéré marquis de Bonnay ne pouvait que redouter l' ultra-royalisme dont le vicomte de Chateaubriand était le chef le plus brillant.

Entre ces deux hommes aussi distingués, tout eût pu s'arranger : divergences politiques et sarcasmes personnels. Ce qui a empêché leur réconciliation, du moins de la part de M. de Chateaubriand, ce sont, j'en suis certain, des propos attribués au vieux marquis sur Mme Récamier, dont M. de Chateaubriand s'était constitué le champion. Le spirituel et sarcastique marquis avait, de tout temps, affiché sa petite estime pour les femmes littéraires. En 1809, il avait, avec empressement, saisi l'occasion de faire rire aux dépens de Mme de Staël (1), et, depuis, il ne s'était pas gêné pour dire dans les salons, à mots plus ou moins couverts, que l'incontestable vertu de Mme Récamier s'expliquait surtout par une indécision de sexe, et que, forcément, M. Récamier n'avait été '< qu'un père pour sa femme ». Je crois avoir dit déjà que M. de Chateaubriand s'était, lors du deuxième et tardif mariage de mon chef, vengé de ce propos, en l'appliquant aux relations du vieux marquis lui-même avec Mlle O'Niell.

Pour ce qui est du marquis de Bonnay, je crois qu'il eût

désiré un rapprochement; il fut fort sensible à l'antipathie

croissante de M. de Chateaubriand, ainsi qu'en fait foi cette

lettre, qu'il m'écrivit le 12 mai 1821, c'est-à-diiv peu de temps

le retour de son successeur à Paris :

(1) Voir chap. iv.

288 S0UVENIR8 D U CHEVALIER DE CDSS1

« J'aurais presque lieu de craindre que M. de Chateaubriand u'' ût entendu dire, à Berlin, bien du mal do moi, car. depuis son retour, non seulement il n'a pas passé à ma porte, mais il ne m'a accosté nulle part, pas même à la Chambre «les Pairs, où il me rencontre tous les jours. On n'a pas vu une disgrâi e plus complète!

« Quant à Mme de Bonnay, quoiqu'il l'ait vue en société, avanl el après sa mission, quoiqu'il ait dîné avec elle chez M. de Goltz (1), il ne s'est jamais fait nommer à elle. Vous, monsieur, par les mains de qui toutes mes dépêches ont passé, apprenez-moi si, par hasard, son nom ne s'y serait pas quelquefois trouvé, et avec moins d'éloges qu'il n'aurait désiré... »

Malgré la vénération que je conserverai toujours pour le souvenir du marquis de Bonnay, je dois dire, qu'en cette occasion, mon ancien chef faisait preuve d'une courte mémoire. Gomment ne se rappelait-il pas toutes les pointes auxquelles il s'était laissé aller sur M. de Chateaubriand?... Et ignorait-il tellement le caractère de son successeur, pour croire que celuici lui pardonnerait aussi vite des blessures d'amour-propn

Je dois l'avouer aussi; la correspondance de M. de Chateaubriand eut toujours un ton plus sérieux que celle d\\ marquis de Bonnay; car il n'avait pas les mêmes motifs que ce dernier pour y faire entrer toutes les petites anecdotes de Cour.

La correspondance de M. de Chateaubriand formait deux séries : l'une consacrée aux affaires extérieures; l'autre, à la politique intérieure de la France. Le duc de Richelieu l'avail prié d'en agir ainsi, et j'ai vu une lettre de ce premier min qui remerciait chaudement mon chef d'avoir donné tous soins à la formation du dernier ministère, où l'on voyait à la remorque plusieurs ministres sans portefeuille, don! MM. «!-■ Corbière et de Villèle. Un grand nombre de dépêches de c< II»' série, — que le sieur Pilorge recopiait habituellement, — me passaient par les mains, car elles avaient, fréquemment, besoin d'êtiv chiffrées. C'étaient, en général, des observations

d | Ministre d( Prusse à P

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