CHAPITRE XIII
la nomination de M. de Chateaubriand, l'avait vu à Paris, lui avait, seul, dit la vérité; mais tous ces renseignements c 1tradictoires étaient restés plus ou moins confus dans la tête de mon nouveau chef.
Je lui plus, sans doute, au premier abord, car il chercha, par tous les moyens, à me connaître plus intimement. 11 a^ t l'habitude de faire, chaque jour, de une heure à trois, une promenade à pied, et il ne manquait jamais de me faire appeler pour me prier de l'accompagner. C'est dans ces conversations intimes que, peu à peu, M. de Chateaubriand se laissa aller à plus de confiance avec moi, et c'est de cette époque que date l'affection qu'il m'a toujours témoignée depuis. Son cœur éprouvait, sans doute, le besoin de s'assurer de la sincérité de mes sentiments pour lui. Il les mit à une épreuve à laquelle, malgré sa bizarrerie, je ne donnai aucun nom dans le temps, et qui était, cependant, un piège réel qu'il me tendait, et auquel j'aurais bien pu me laisser prendre. La supercherie dont il fit usage est blâmable, mais je n'aurai garde d'en vouloir à M. de Chateaubriand, puisqu'elle me procura son amitié sincère, et, si ce petit guet-apens, dressé contre moi tout seul, ainsi que la suite me le prouva, n'est pas digne d'un homme de la trempe de M. de Chateaubriand, je le lui pardonne, je le répète, puisque j'en suis sorti son cœur pressé sur mon cœur.
Un matin, à l'heure du déjeuner, de Caux, Flavigny et moi, nous arrivâmes tous les trois dans son cabinet, pour le prendre, afin de passer dans la salle à manger, ainsi que nous avions accoutumé de le faire. La porte par laquelle nous devions entrer faisait face à son bureau de travail, de telle sorte qu'arrivant en sa présence, nous nous trouvions tout naturellement séparés de lui par le susdit bureau. M. de Chateaubriand se leva à notre approche, et, après nous avoir salués d'un air sérieux qui me frappa, il nous dit : « Messieurs, je viens de recevoir des lettres de Paris qui auront lieu de vous surprendre. » Puis, s'emparant d'une dépêche qui se trouvait ouverte sur la table, et que je pouvais croire être arrivée le matin même, il lut tout haut :« Monsieur le vicomte, le Roi,
tout en rendant justice aux sentiments qui voua animent, ne saurait approuver ni souffrir plus longtemps les conseils que vous avez pris l'habitude d'envoyer à ses ministres, do Berlin, où ce qui se passe à l'intérieur ne vous esl pas assez connu pour pouvoir toujours l'apprécier exactement, et où, (Tailleurs, les fonctions que vous remplissez vous imposent de tout autres devoirs que celui de vous établir censeur des actes du gouvernement. En conséquence, Sa Majesté m'a chargé de vous faire connaître, que son intention est, que vous remettic/, les affaires de la mission à M. de Caux... » Cette disgrâce si imprévue, et qui me paraissait d'une si révoltante injustice, à moi qui connaissais la correspondance de M. de Chateaubriand, me consterna, et je restai comme frappé de la foudre, par suite du chagrin que je ressentis et que trahirent, sans doute, d'une manière non équivoque, mes yeux et mon visage. « Cette nouvelle, monsieur le chevalier, paraît vous affliger. Vous me regretterez donc quelque peu?... » Je ne sais plus ce que je répondis, mais les rares mots qui sortirent à grand'peine de ma bouche, tant mon gosier était contracté par le saisissement, prouvaient assez mon chagrin. Voyant mon état de souffrance et mon affliction profonde, M. de Chateaubriand bondit, plutôt qu'il ne marcha, vers moi, se jeta à mon col, me pressa affectueusement sur sa poitrine, et me dit, en m'embrassant : « Consolez-vous, mon cher Cussy, tout ceci est faux; mais je no saurais regretter le chagrin momentané que je vous ai fait. »
M. de Chateaubriand ne chercha point à s'excuser près de mes deux collègues de cette petite comédie qu'il venait de jouer, et dont ils avaient été dupes, comme moi. Ainsi qu'il me l'avoua plus tard, M. de Chateaubriand avait organisé ce guet-apens, en vue de moi, qu'il voulait connaître et dont il désirait sonder l'affection.
Que serait-il arrivé, cependant, si je me fusse borné à
qui I \uf± exclamations banales, en apprenant la disgrâce de
M. de Chateaubriand, e1 si ma ligure lût restée calme?... Je
encore; je n'ai, ai la force de trouver mauvais le piège qui