CHAPITRE XIV
Je refuse d'informer le Roi des faits et gestes de M. de Chateaubriand. — Confidences de M. de Chateaubriand. — Brillant carnaval. — La fête de M. d'Alopéus. — Revue des événements politiques de 1821. — Nomination de M. de Rayneval à la légation de Berlin. — Mésintelligence entre Mrs. de Chateaubriand et de Villèle. — Je fais de nouveau l'intérim. — Conversation avec le comte de Bernstorff. — Le sans-gêne des Anglais.
— Le prince Oscar de Suède. — Je quitte Berlin. — Entrée inattendue chez M. de Chateaubriand. — Je suis nommé à Dresde. — Accueil glacial de Mme de Chateaubriand. — L'abbé de Bonnevie. — Appréciations sur Mme de Chateaubriand. — Le comte de Chabrol. — Chez les Trévise.
— Lettre de M. de Rayneval. — Départ pour Agen.
Dresde, avril 1826.
Le roi Louis XVIII, grand amateur de tous les commérages de Cour, était fort désireux de savoir comment M. de Chateaubriand était traité à Berlin, ce qu'il y faisait, et, surtout, ce qu'il y disait. Il en demandait fréquemment des nouvelles au marquis de Bonnay, son confident, et, de son côté, celui-ci. sans me nommer jamais le Roi, me faisait dans ses lettres de fréquentes insinuations sur le désir que l'on avait « en haut lieu » de connaître les faits et gestes de mon chef (1). Comme il ne me convenait, en aucune façon, de me charger du rôle d'historien occulte de M. de Chateaubriand, de faire servir ma plume aux informations secrètes que l'on désirait obtenir, et de remplir, en somme, une mission d'espion, je feignais toujours de ne pas comprendre ce que l'on attendait de moi. me bornant sur M. de Chateaubriand, à des banalités, comme celles que je mandais sur le reste de la société au
(1) Depuis, le marquis de Bonnay ne m'a pas caché que c'était, en effet, sur la demande du Roi, qu'il m'avait engagé à lui fournir des détails dont on paraissait si friand. (Xote de l'auteur.)
milieu de laquelle le marquis «le Bonnay avait vécu plu» de quatre ans. Mais ces banalités ne satisfaisaient point la curiosité de Louis XVIII; aussi je reçus, un jour, du vieux marquis, des questions plus positives, ainsi qu'en fonl foi les extraits suivants d'une lettre qu'il m'écrivail le 10 mars (1821 ) :
a ... Je crois devoir vous renouveler la prière que je vous ai faite, depuis longtemps, de vouloir bien me mettre au fail du genre de vie que mène., et <lu genre de personnes que fréquente quelqu'un, sur le compte duquel il esl plus essentiel que vous ne croyez (dans son propre intérêt) que je reçoive par vous des informations exactes.
« Vous jugez bien que je ne suis pas 1" seul à recevoir des lettres de Berlin, et vous pouvez croire qu'il en arrive de tous les genres. On s'adresse à moi pour apprendre la vérité, et, quand je ne la sais pas, il m'est impossible de détruire des luuits que je regarde le plus souvent comme mensongers.
« Je vous demande donc itérativement de m'éclairer, afin que je puisse éclairer à mon tour ceux qui doivent l'être. Songez, d'ailleurs, que l'on ne saurait, ni se compromettre, ni encourir de reproche, quand on se borne à dire la vérité, et rien que la vérité, sur ce qui se passe à la vue de toute une capitale. Encore une fois, quel genre de vie mène-t-on '... Et, avec quel genre de personnes et de société?... Quelles opinions professe-t-on?... Quelles accueille- t-on?... Est-on lié avec M. de Humboldt?... Avec M. ftoreff?... Avec M. Schœl (1)? En un mot, avec qui l'est-on davantage?... Et qui sont celui ou^ceux qui ont pu donner lieu à mander que les libéraux de Berlin étaient si violents et si fougueux qu'ils rendaient plus indulgents pour ceux de Paris?...
« Je dois, au surplus, vous prévenir, monsieur, que j'ai averti des personnes considérables que je vous avais déjà fait, H que je vous ferai encore ces questions. »
(1) Ce Schœl était le secrétaire du prince chancelier de Hardenberg. I > " < ■ r- i gine alsacienne, Schœl était libraire et écrivain publiciste. Intrigant et tran-
< liant de l'homme d'importance, on le voyait fort peu dans la société. (Note (te l auteur.)