‹ Souvenirs du chevalier de CussyChapitre 138 sur 205 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Bien que je ne fasse jamais de minute de mes lettres particulières, j'ai voulu conserver un extrait de ce que j'écrivis. le 20 mars, en réponse à ces demandes si formelles du marquis de Bonnay, devant lesquelles je ne pouvais plus reculer. Voit i cette réponse :

« Je suis convaincu, monsieur le marquis, que, lorsque vous me demandez tel ou tel détail, telle ou telle explication, vous pensez que, de mon côté, rien n'est plus facile que de répondre, Aussi, si jusqu'à présent, j'ai laissé sans réponse quelques alinéas des diverses lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, c'est moins la crainte de me compromettre et d • dépasser la ligne de mes devoirs — puisque, ainsi que le porte votre lettre, il ne s'agit que de la vérité et de ce qui se passe à la vue de toute une capitale — que la règle de conduite que je me suis tracée. Je crois donc, monsieur le marquis, qu'il est exactement vrai, qu'en répondant à ce que vous me demandez, je ne ferais qu'une chose toute simple et toute naturelle; aussi si la lettre que vous avez bien voulu me faire l'honneur de m'écrire, le 10 de ce mois, par le courrier prussien, avait détruit les idées — j'oserai dire tous les scrupules — que je me suis créés, je n'hésiterais plus.

« Veuillez, monsieur le marquis, entrer dans ma pensée et me pardonner ma franchise, que l'amitié dont vous voulez bien m'honorer autorise. Formé par vous, je remplis avec autant de zèle qu'il m'est possible, tout ce qui concerne le service du Roi et m'est prescrit par le chef sous les ordres duquel je me trouve, sans jamais me permettre, soit de juger ou d'interpréter aucune de ses actions ou de ses paroles, soit de les regarder, même dans le cas où elles ne sont pas connues de moi seul, comme choses dont je puis disposer dans l'occasion.

« Et, de même que, dans mes conversations, je m'interdis tout ce qui peut laisser croire que c'est l'opinion de mon chef, et non la mienne, qui se montre, je m'interdis également, dans mes correspondances, tout ce qui peut avoir rapport à mes supérieurs. Cette règle de conduite, je la dois, je le répète,

monsieur le marquis, aux principes de discrétion que j'ai été assez heureux de me former, lorsque j'avais l'honneur d'être placé sous vos ordres. Ce n'est, du reste, que cette règle — de laquelle, il me semble, que dans la carrière que je suis, je ■ luis faire vœu de ne point dévier — qui, dans la circonstance présente, peut retenir ma plume. La tâche, en effet, serait facile : tout le monde me paraît content, et je n'aurais qu'un éclatant hommage à rendre à la vérité.

« J'ai trop de confiance, monsieur le marquis, en votre noble caractère, et dans vos bontés paternelles pour moi, pour avoir la moindre crainte que vous n'approuviez pas ma manière de penser, que je dois, il me semble, garder, jusqu'à ce que la conviction qu'elle n'est pas entièrement juste m'ait pénétré... »

En me faisant aussi humble, aussi petit, j'étais certain, que je couperais court à toutes ces demandes royales auxquelles j'avais résolu de ne pas répondre, sans cependant choquer trop vivement le vénérable vieillard auquel j'étais tant attaché. Les choses se passèrent, comme je l'avais pensé, et, par sa lettre du 31 mars, le marquis de Bonnay, cet homme loyal par excellence, ne put s'empêcher d'approuver ma réserve, tout en la trouvant exagérée :

« Il y a peut-être, monsieur, dans les principes de discrétion que vous vous êtes faits, une légère teinte d'exagération: mais, en vérité, le motif en est trop louable pour que je veuille vous engager à en rien retrancher. Il vaut toujours cent fois mieux, en fait de devoirs, aller au delà que rester en deçà... »

Je terminerai le récit de ce que je pourrais appeler : Vavortement d'un royal espionnage, en notant que, lorsque je revis plus tard le marquis de Bonnay, à Fontainebleau, il ne me rappela ces circonstances que pour me dire, qu'il avait agi d'après les ordres du Roi, et que celui-ci ne m'avait su aucun mauvais gré de mon refus. Quand le marquis lui avait montre ma lettre, le visage de Louis XVIII avait manifesté un sentiment d'étonnement, mais, presque aussitôt, le Roi, reprenant son air habituel, avait dit gaiment : « Le chevalier de Cussy

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