‹ Souvenirs du chevalier de CussyChapitre 139 sur 205 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

n'est-il pas un de mes anciens gardes?... Je vois qu'il réussira dans sa carrière. La discrétion est, pour un diplomate, une grande qualité. »

Pendant nos promenades quotidiennes, M. de Chateaubriand se montrait quasi confidentiel avec moi. Il ne me parut pas faire grand fond sur le parti des ultras, dont il était un des chefs, car il me dit un jour, ce qui était un singulier aveu dans sa bouche : « M. Mathieu de Montmorency est le second chef «lu parti ultra. Eh bien! Lui et moi nous sommes les deux seuls hommes sincères et de bonne foi dans ce parti. » Une autre fois, il me dit encore à ce propos : « Et votre marquis de Bonnay? Que vous a-t-il dit des ultras?... Que pense- t-il de Mathi i. ... El devant mon silence, M. de Chateaubriand s'arrêta, me fit face et déclama ces vers des Annonciades, ce poème spirituel et courageux composé sous la Révolution par le marquis de Bonnay :

Enfin son cher Mathieu, Mathieu son bien-aimé, Mathieu, répétiteur de sa leçon écrite, Mathieu dont la mémoire a fait tout le mérite, Et qui de son succès est lui-même étonné.

Je me souviens encore que, parlant de l'avenir probable du parti des ultras, M. de Chateaubriand me tint ce propos : « Je ne le verrai peut-être pas, parce que je suis déjà trop vieux, mais vous, vous le verrez. Rappelez-vous bien ce que je vous dis : Jules de Polignac sera, un jour, le canal de toutes les grâces. Peut-être même le Roi, qui sera alors Charles X, gouvernera-t-il par ses conseils; et ce sera un grand malheur, car Jules de Polignac n'est pas un homme d'Etat, mais un homme suffisant et entêté (1). » .^

Parlant, un jour, avec M. de Chateaubriand, de la mort du duc de Berry, je m'enhardis jusqu'à^aborder ses écrits de cette époque, et j'osai lui dire que j'avais regretté de voir sortir de sa plume cette phrase cruelle, quand il dit que

(1) Ces paroles prononcées par M. de Chateaubriand en 1821, c'est-à-dire neuf années avant la révolution de 1830, ne sont-elles pas bien remarquables? (Note de 1832.)

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« M. le duc Decazes a glissé «Lui- le sang du duc de Berry ei y a trempé la pourpre de sou manteau ducal ». J'allai même jusqu'à exprimer à M. de Chateaubriand cette opinion, que

it'tte phrase sur le favori du Roi, au mon i m! <>ù le cœur de ce Roi était ulcéré, me faisait l"elïet d'un poignard qu'un retournait dans une blessure. M. de Chateaubriand pril forl bien mon audacieuse observation, et merépondil ces paroles, que, vivrais-je cent ans, je ne pourrais oublier :

« C'est là le côté le plus déplorable pour les hommes qui sont placés à la tête d'un parti, quand ces hommes sonl écrivains, comme il est nécessaire qu'ils le >eient de nos jours. Pour satisfaire le troupeau qui les suit, ils sont oblige-, quelquefois, de faire claquer le fouet plus haut, ou de frapper plus fort qu'ils ne le voudraient. Mais ils le doivent; sans cela le troupeau recule, les rangs s'ouvrent derrière eux, et, pour avoir laissé échapper l'occasion de parler ou d'agir de façon à faire impression sur les masses, ils ne tardent pas à être débordés par ces masses, et perdent bientôt tout empire sur elles. »

Dès le lendemain du jour où M. de Chateaubriand m'avait tendu ce petit guet-apens dont j'ai parlé (1), il me donna une preuve non équivoque de confiance. Il me dit qu'il étail eo correspondance suivie avec Mme de Duras, e1 qu'il avait lieu de craindre que les lettres qu'il recevait d'elle ne fussent, plus que d'autres, l'objet d'une attention toute particulière, de la part du ministère de la police, ou des k curieux politiques ». Il me demanda en conséquence de consentir à ce que les lettres de la duchesse de Duras arrivassent sous mon couvert, ce que j'acceptai avec empressement. Pendant trois

mois, je fus donc l'intermédiaire entre Mi le I taras ei M. de

Chateaubriand : j'adressais moi-même à la duchesse les lettres de mon chef, tandis que celles à lui écrites par Mme de Duras arrivaient sous mon couvert, accompagnées, chaque fois, d'un bille! fort obligeant du futur auteur d'Ourika. (2)

(1) Voir chap. xm.

(2) Ouvrage édité en 1823.

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