CHAPITRE XIV
Ce fut moi qui appris à mon illustre chef la mort de son ami intime, M. de Fontanes. M. de Chateaubriand me demandait un jour — c'était le 28 ou le 29 mars — si je savais assez l'allemand pour pouvoir traduire immédiatement à la lecture. Sur ma réponse affirmative, il me tendit la Gazette d'Augsbourg qui venait d'arriver, et je lus un article de Paris qui donnait de longs détails sur la mort de M. de Fontanes, survenue le 17 de ce mois. M. de Chateaubriand m'écouta les larmes aux yeux. A ce même moment, par une curieuse coïncidence, il s'apprêtait à écrire à son ami Fontanes. Le lendemain, mon chef me faisait appeler et me faisait lire un appel du Journal des Débats politiques et littéraires lui demandant « de louer dignement le panégyriste de Washington, l'orateur de tribune, le poète de Windsor et des tombeaux de Saint-Denis, le rival de Delille dans la description des beautés de la nature (1). » Quand je lui rendis le journal, M. de Chateaubriand me dit : « Oh! oui, je dois bien un article à mon fidèle ami... » Et, le soir même, il adressait au Journal des Débats quelques lignes éloquentes sur M. de Fontanes (2).
Je crois avoir déjà dit que le Conservatoire de musique offrit à M. de Chateaubriand d'assister à une lieder-tafel, et que, par une faveur spéciale pour l'illustre écrivain, on viola les règlements, en lui remettant une chanson latine, qu'il désirait emporter. Au surplus, les exemples étaient nombreux, qui prouvaient combien les Berlinois étaient fiers d'avoir comme hôte un personnage aussi célèbre, et les turbulents étudiants, eux-mêmes, quand ils rencontraient à la promenade M. de Chateaubriand, lui manifestaient une déférence et un respect, supérieurs peut-être à ceux qu'ils eussent témoigné à leur souverain.
A la fin du mois d'avril (3), M. de Chateaubriand partit pour Paris, afin d'assister au baptême du duc de Bordeaux, ûxé au mois de mai. Plus haut, j'ai dit la démission de mon
(1) Journal des Débat* 'lu 19 mars 1821.
(2) Cet article parut le 10 avril dans le Journal des Débats.
(3) Exactement le ! • avril.
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chef, quelques semaines après son retour en France, <i ai
noté la lettre affectueuse qu'il m'écrivil alors (1). En avançant dans ma narration, je retrouvi i <i M. de Ch : i abri and, en 1823, à Paris.
Par suite de la présence de Mme la grande-duchi — • Alexan- <lrine (2), épouse du grand-duc Nicolas, il se trouva que le carnaval de 1821 fut le plus brillant de tousceux que j'ai vus à Berlin. Chaque année, le carnaval, qui commence un mois avant le mardi gras, fournit l'occasion au corps diplomatique '1'' se trouver trois fois par semaine ave»' la Cour. Le carnaval commence un dimanche, par un bal chez le Roi, et, chaque semaine, l'un des prinr.s de la famille royale el l'un des ministres ;i portefeuille donnent, eux aussi, • ' successivement, un grand bal. Puis, le samedi, bal par sousi ription, où l'on se rend sans uniforme, et où paraît la famille royale. En outre, une fois par semaine, bal masqué à l'Opéra, où l'en sait que les princes et les princesses circulent en domino, pour se retirer à minuit sonnant, heure à laquelle le mauvais ton commence à l'emporter sur les bonnes manières. Enfin, les vendredis, opéra de gala, où la Cour se montre en grande loge et où le corps diplomatique est. bien entendu, en uniforme.
En sus de ces plaisirs d'hiver arrêtés à l'avance, il y eut, en 1821 — de novembre 1820 à mai 1821 — de nombreuses occasions de fêtes et de distractions de toutes sortes : bal-, représentations, carrousels, etc. J'ai dit plus liant pourquoi.
La duchesse de Cumberland multiplia ses bals • I ses réceptions. Nous jouâmes, notamment, le Ci-devant jeune homrnr et le Dîner de Madelon; chez la baronne de Perpnncher nous représentâmes le Singe volant et les Précieuses ridicules. Les bals furent plus nombreux que jamais. Flavigny, les deux Brockhausen et moi nous figurions toujours d - les quadrilles <>ù se trouvaient les princesses, parce que, ainsi que je l'ai dit, nous avions réussi à faire adopter les contredanses framaisev.
(1) Voir chap. xiu.
(2) Princesse Charlotte de Prussi