‹ Souvenirs du chevalier de CussyChapitre 141 sur 205 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

La plus remarquable des fêtes de cette année 1821 fut, sans contredit, celle donnée au printemps par 1»' ministre de Russie, M. d'Alopéus. Cette fête commença, dans son jardin, à il heures du matin, et se continua, dans les salons, jusqu'à 8 heures de la matinée du lendemain. Pendant cette longue lût»' qui consista en des bals séparés par de somptueux repas : déjeuner, dîner, souper, chacun alla et vint, fit trois ou quatre toilettes, et les salons, avec le nombre considérable des invités, ne furent jamais vides. Le soir, la façade de la légation russe était illuminée, et un énorme transparent, portant les chiffres enlacés du grand-duc et de la grande-duchesse Nicolas, se dressail au-dessus de la porte cochère. Ce chiffre, en lettres latines, él a i t composé des lettres N (Nicolas) et C (Charlotte), mais, comme les jambages de la lettre N étaient épais, contrairement à l'usage, et que la liaison entre eux était déliée, il en résultait que chacun lisait le mot ICI et se demandait ce que cela voulait dire. La vue de ce chiffre lumineux et mal écrit eût eu, en France, un succès de fou rire et de ridicule; à Berlin, pour l'ensemble des invités, ce fut une devinette, et voilà tout. Cependant, selon ce que m'a dit le comte de Modène, le grand-duc Nicolas fut frappé de la bizarrerie de l'inscription qui s'offrait ainsi aux regards : ICI ; et, en regardant le chiffre il avait dit . luimême, au grand-duc Charles de Mecklembourg-Strélitz, qui aimait à rire : « Où diable M. d'Alopéus reçoit-il ses invités?... »

Pendant que nous menions à Berlin cette vie assez douce, le Congrès de Laybach se tenait et de graves événements se déroulaient. Les mouvements révolutionnaires continuaient un peu partout, et le roi de Sardaigne venait d'abdiquer, pendant que le Tsar, résolu à appuyer les troupes autrichiennes du général baron Frimont, donnait l'ordre à son armée de Volhynie de se diriger vers le Milanais. En France, les agitateurs avaient essayé de profiter des affaires de Naples et de Turin, et avaient provoqué, à Grenoble, une émeute qui prouva la fidélité de nos troupes au gouvernemenl royal (1).

(1) Emeute du 20 mars 1821.

A Paris, les révolutionnaires n'avaient pas désarmé. Déjà. en 1820, ils avaient essayé d'attenter aux jours de Mme la duchesse de Berry, avant ses couches (1); aujourd'hui ils se livraient à <h;s tentatives de toute nature pour intimider la famille loyale : c'étaient des pétards monstrueux que l'on faisait éclater en quelque sorte sous le pas des princes ou sous leurs fenêtres. La Cour des pairs faisait des enquêtes et jugeait les coupables, dans de longues séances quotidiennes qui épuisaient les forces des pairs, dont un grand nombre étaient

Le général Donnadieu, du parti ultra, avait provoqué un véritable scandale. En pleine rue de Paris, cette espèce de casse-cou politique avait insulté le duc de Richelieu, en sa qualité de premier ministre. Celui-ci voulut dépouiller son habit de ministre et réclamer le combat, mais le Roi le lui défendit. Les Tuileries furent interdites au général Donnadieu et tuus les gens de bien blâmèrent la conduite d'orang-outang il" cet énergumène.

Le bruit d'une grossesse de la duchesse d'Angoulême s'était répandu, mais peu de personnes croyaient à la réalité de la chose. Le marquis de Bonnay me mandait à ce sujet, le 23 février : « ... Le seul symptôme que l'on en ait, c'est que, depuis le mois de septembre, elle (la duchesse d'Angoulême) n'est pas comme elle devrait être; mais cet état étant le plus habituellement le sien, je ne vois pas que l'on doive en rien conclure, et je ne partage pas les illusions que quelques personnes s'obstinent à conserver... » Il est certain que plusieurs fois, et notamment, en 1815 et 1816, de semblables espérances de grossesse avaient couru, et tout aussi inutilement. Au reste, la lignée royale était maintenant assurée par cet enfant, que M. de Chateaubriand avait nommé « l'Enfant du miracle » et qui venait d'être baptisé avec l'eau du Jourdain.

(1) Affaire du 28 avril 1820. Gravier et Bouton essaient de provoquer une fausse couche chez la duchesse du Berry.

(2) En février 1821, le marquis de Bonnay m'écrivait : « Sur 180 pairs qui siégeaient au commencement des procès qui se succèdent, 31 sont déjà hors de combat... » (Note de l'auteur.)

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