CHAPITRE XIV
les fauteuils et les canapés; en plaçant un talon sur le genou; en étant vêtu d'une façon commode mais débraillée; en négligeant, enfin, cette politesse exquise que tout homme bien né doit avoir auprès des femmes. Pendant les quelques jours que je le connus, cel Anglais partageait ses hommages entre Mme d'Alopéus et Mme de Rayneval, avec une telle désinvolture et des allures si cavalières que ces dames prirent le parti de rire des façons de ce lord « sans-gêne » qui, probablement, visait à l'originalité, et n'était que vulgaire. Le plus triste est que le ministre anglais fit école pour certains de mes jeunes collègues qui, séduits par ses façons de bon garçon, adoptèrent ses manières à force de vivre familièrement avec lui.
J'ai déjà rencontré dans ma vie beaucoup d'Anglais, et du meilleur monde. Presque tous cherchaient une originalité de sans-gêne, et, par l'habitude qu'ils ont, sans doute, de n'estimer qu'eux seuls sur la terre, se laissaient aller à des manières que, très probablement, ils se seraient bien gardés d'avoir dans leur Angleterre. Voici un exemple de ce sansgêne des Anglais, hors de chez eux, que m'a raconté le marquis de Bonnay, qui en a été pour ainsi dire témoin, alors que, sous l'Empire, il représentait à Vienne le Prétendant Louis XVIII.
Dans un bal masqué, à Vienne, le ministre d'Angleterre, lord Robert Stewart, (1) trouva fort plaisant, et sans doute de fort bon goût, puisqu'il était loin de son pays, de s'approcher d< l'Impératrice qu'il reconnaissait parfaitement bien, malgré le domino qu'elle portait, et, abusant de la liberté du masque, il porta une main indécente sur cette princesse, en lui prenant la taille et lui caressant les seins. L'aventure s'ébruita, et, dès le lendemain, lord Stewart subit des reproches indignés auxquels il tint tête, en disant impudemment : « Pourquoi l'Impératrice va-t-elle comme une grisette sous un domino?... C'est sans doute pour être traitée comme telle...
(1) Ce lord Robert Stewart dont parle ici le chevalier de Cussy n'était autre que le célèbre lord Castlereagh. {Note de l'éditeur.)
J'allais oublier de parler du prince Oscar de Suède. En
mars 1823, ce prince vint visiter Berlin. Il l'ut parfaitement • ii par la Cour, mais, quoique beau de figure el bien tourné, il n'eûl guère de succès dans la société, parce qu'il ne se donnai! jamais la peine d'adresser la parole aux « douairières . Au>si, ce bon M. de Rayneval ne manquai! poinl à cette époque de nous dire, dans l'intimité, en riant : « Grande faute! Grande faute!... Ce sont les « douairières » qui font la réputation d'un jeune homme, si haut placé qu'il soit; et ' -t à rllcs qu'il faut commencer à plaire, en entrant dans un salon. »
Au reste, le costume du jeune prince Oscar parut un peu théâtral et, même, danseur de corde. On le rencontrai! toujours très serré dans ses vestes de hussard et ses pantalons accusant nettement ses formes, et chaussé de bottes de couleur. En somme, on trouvait sa tenue peu décente, et ses uières communes.
Il y eut en son honneur, sous les Tilleuls, une grande parade des troupes de la garnison, spectacle qu'on supposait devoir être agréable à ce prince, qui affiche sa sollicitude pour les choses militaires. Le prince royal présenta lui-même les troupes au prince de Suède. Au moment où celui-ci arrivait à la hauteur du dernier soldat, on entendit distinctement une voix, dans la foule, dire en allemand : « Cristi! Quel beau gars!... Malgré cela, quelle différence avec notre prince royal!... On voit bien que le nôtre esl un véritable prince royal, tandis que celui-ci n'est que du plaqué (1). » Cette allusion à l'origine plébéienne du prince Oscar ne dut pas le charmer.
Ce prince, en tous cas, se montra royal pour la générosité : à la maîtresse de la maison qu'on avait arrêtée e1 fail aménager pour lui, il offrit un magnifique collier que, dans le public, on estima 10,000 thalers, soit 37,500 francs. D'un autre côté, l'on assurait, qu'avec ses compagnons de voyage, le prince Oscar se laissait aller à des scènes d'auberge un peu
(\) Unserigcr ist ein aecht Kronprinz, des auder ist nur platlirU {Sole de l'auteur.)