CHAPITRE XIV
trop gaies, et qu'il distribuait ses amours à dos servantes el des grisettes, ce qui n'était le fait, ni d'un prince royal, ni d'un fiancé (1). Il tint rigoureusement à l'écart le personnel de notre légation, ce dont nous ne fûmes point surpris; nous savions qu'il détestait la France, contre laquelle il avait combattu en 1814, dès l'âge de quinze ans.
Ayant pris congé de mes amis et recueilli de nombreux témoignages d'affection et de regret, je quittai, dans les derniers jours de mai 1823, cette ville de Berlin où j'avais séjourné plus de sept années, et arrivai à Paris le 4 juin.
Afin d'éviter les difficultés d'introduction auprès de M. de Chateaubriand, de la part des laquais du ministère, lesquels, dans tous les pays, sont obséquieux pour les hauts personnages qu'ils connaissent, mais reçoivent fort mal les inconnus, je demandai simplement l'appartement de Pilorge, le secrétaire, qu'un valet m'indiqua ainsi : « Hyacinthe?... C'est la première porte à droite. » La chambre de travail de M. Pilorge communiquait avec la chambre à couch* r le M. de Chateaubriand. Le secrétaire me dit de frapper, puis d'entrer, sans attendre de réponse. M. de Chateaubriand était à sa toilette; il s'apprêtait sans doute à passer une chemise, mais pour l'instant, il était absolument nu. Me reconnaissant tout à coup dans une glace, et oubliant l'état dans lequel il se trouve, il court vers moi, les bras ouverts et m'embrasse plusieurs fois tendrement, comme s'il retrouvait un fils ou un frère. Mais, s'apercevant enfin de sa tenue de paradis terrestre, M. de Chateaubriand s'enfuit en riant derrière les rideaux du lit, et après m'avoir adressé deux ou trois questions amicales, il me dit : « Mon cher Cussy, j*' ^uis pressé, je vais à l'instant chez le Roi; mais allez voir Ranzan; il vous donnera des nouvelles qui vous plairont, je l'espère. Revenez ensuite diner avec moi à 6 heures. »
Je me rendis donc chez le duc de Rauzan, mon ancien collègue sous le nom du comte de Chastellux, qui était alors
(1) Le prince de Suède était, à cette époque, fiancé à la princesse Joséphine de Leuchtenberg, fille du prince Eugène de Beauharnais.
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directeur des travaux politiques. Après 1<'- premières effusions, Rauzan m'annonça ma aornination de premiers» taire à Dresde, m'ajoutant que M. de Chateaubriand, en considération de ce que je n'avais pas revu ma ramille depuis huit années, m'autorisait à ne rejoindre mon poste que dans -ix mois.
A 6 heures précises, j'arrivai chez M. de Chateaubriand, • l Ton m'annonça. Mme de Chateaubriand, qui n'entendil pas mon nom. qui ne m'avait jamais vu, qui — je l'ai mi a — ne me savait pas invité à dîner à sa table, me reçut av< cel air glacial qui fait rentrer à c<mt pieds sou» terre toul homme s'attendant à un accueil obligeant et croyant, du reste, y avoir droit. Elle était seule dans son boudoir. a\ mi ecclésiastique. Elle me fit signe de nf asseoir, -ans nvadresser la parole. Du coup, malgré ma grande habitude du monde, je rentrai dans ma coquille et, tout décontenancé, je ne souillai pas un mot. Bientôt arrivèrent successivement une quinzaine d'invités que Mme de Chateaubriand reçut avec une certaine amabilité. Le ministre ne paraissait toujours pas; «lans ce salon je ne connaissais personne, si bien que je continuai à rester dans mon coin. A 6 heures trois quarts, M. de Chateaubriand n'étant point rentré, et le Conseil des ministres pouvant encore se prolonger longtemps, on pas>a .i table, .l'eus, un moment, l'idée de gagner l'escalier H de disparaître sans bruit, mais je réfléchis, qu'ayant souffert depuis une heure, je devais toucher à ma délivrance. Je me plaçai donc, modestement, à un bout de la table, baissant les yeux comme un srininariste, chacun des autres convives s'étanl installé sur les sièges désignés par la maîtresse di- mai- <n. On était au milieu du repas, et personne m' m'avait adressé la parole, quand M. de Chateaubriand arriva enfin. Après avoir salué circulairement les convives, le maître de la maison -'installe en face de sa femme et, tout en avalant le potage, il promène les yeux autour de lui, me voit et me dit alors: « Eh! quoi, mon cher Cussy, vous là, si loin de moi... Venez venez vite auprès de moi ». Je quittai ma place pour • n