‹ Souvenirs du chevalier de CussyChapitre 147 sur 205 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

prendre une vide à côté de M. do Chateaubriand, et je vis alors s'opérer un changement sur 1»- visage et dans les manii de la maîtresse de maison, qui attendit, cependant, qu'on fût au salon, pour me parler. Là enfin, elle s'approcha de moi, me lit des excuses de son étrange accueil : « J'ignorais, me dit-elle, qui vous êtes; j'étais étonnée de vous voir vous présenter au moment du dîner, sans que j'aie été prévenue de votre arrivée... Vous m'excuserez, monsieur, car je sais tout ce que vous \;<1<'Z. . t mon mari m'a dit toutes les bontés et toutes les attentions que vous avez eues pour lui à Berlin, depuis, pour ses affaires »... Devant des paroles aussi tardives, mais aussi aimables, ce fut à mon tour de me confondra en excuses et en remerciements.

L'ecclésiastique, qui n'était autre que l'abbé de Bonnevie, des anciens comtes de Lyon, s'approcha alors de moi et me dit avec bonté :

— Ah! monsieur, sans avoir l'honneur de vous connaître. j'ai bien souffert pour vous avant dîner, et je suis heureux d'avoir vu fondre la glace que vous avez rencontrée en entrant au salon.

— Je vous avouerai, monsieur l'abbé, que l'air froid et l'étonnemenl des regards <l" Mme do Chateaubriand m'ont interdit. J'ai compris que M. de Chateaubriand ne lui avait point parlé de moi, ou qu'elle avait oublié mon nom, ou qu'elle l'avait mal entendu quand le laquais m'avait introduit. Do toute façon, elle semblait ignorer que j'étais son hôte attendu... Persuadé que l'arrivée de M. de Chateaubriand changerait l'échiquier, j'ai fait comme l'une des tours du jeu d'échecs, et je suis resté dans mon coin, silencieux.

Peu do temps après ce fameux dîner, M. de Chateaubriand lit nommer l'abbé de Bonnevie aumônier des affaires étranger--. ; "Mlion que ce bon abbé quitta en 1824, choqué des procédés du baron de Damas. Celui-ci était religieux, sincèrement, et pieux jusqu'au bigotisme, mais, posant pour un homme importanl el surchargé d'affaires, il trouvail naturel de faire attendre, aouvenl une heure, l'abbé à l'autel, avanl

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qu'il pût commencer la messe. Le ministre de Dieu, et aussi le gentilhomme, L'ancien comte de Lyon, se sont à la fin révoltés de ce manque d'égards. Depuis, j'ai revu plusieurs fois l'abbé de Bonnevie, à Lyon, où il s'est retiré après sa

démission.

Ceci est une parenthèse que je ferme, pour revenir à Mmi de Chateaubriand. Peut-être est-ce, en partie, par suite de sa mauvaise santé, niais il faut bien reconnaître que l'épouse du célèbre écrivain est d'un caractère peu affable. Très absolue dans ses opinions, aigre souvent dans ses propos, elle ne sail pas rendre agréable le foyer domestique, et les 9oirées que j'ai passées dans son salon, à l'infirmerie de Marie-Thérès fondée par elle, m'ont paru lourdes, longues, bien ennuyeuses. Cette infirmerie est située rue d'Enfer, aussi a-t-on pu dire avec quelque raison que cet intérieur de Mme de Chateaubriand est un intérieur d'enfer...

Sur l'intelligence, réelle ou non, de Mme de Chateaubriand, les avis sont partagés. Les uns disent qu'elle n'en manque pas, mais que, devant son mari, elle s'est tellemenl effacée qu'elle s'est annihilée. J'ai entendu le duc de Rauzan soutenir que Mme de Chateaubriand n'avait jamais lu les ouvrages de son mari. Si ceci est exact, Mme de Chateaubriand ne pouvait froisser d'une façon plus certaine l'illustre écrivain, fort sensible aux compliments. On a dit encore que Mme de Chateaubriand serait incapable de comprendre de tels chefs-d'œuvre. Mais l'une des personnes qui connaît le mieux Mme de Chateaubriand, M. l'abbé de Bonnevie, m'a confié, de son côté, que, si Mme de Chateaubriand ignore les ouvrages de son mari, ce n'est pas par défaut d'instruction ni d'intelligence, mais par parti pris, son esprit étroil étant pénétré de cette idée que l'occupation d'écrire est indigne d'un gentilhomme. Voilà un sentiment qui doit être du goût de M. de Chateaubriand!... Et d'après cela, je me représente ce triste intérieur: lui voulant être aimable, mais devenant bientôt amer en entendant les réparties Bêches, tigres el maussades de cette épouse incomprise et dolente.

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