CHAPITRE XV
de Gascogne me fit lui répéter plusieurs fois le nom de Teutatès, qu'il ignorait absolument...
De retour chez mon père, je feuilletai, pour la première lois de ma vie, les papiers de ma famille et j'y vis plusieurs faits intéressants qui, jusque-là, m'étaient inconnus, et que je vais noter ici.
Sur la demande d'un de mes arrière-grands-oncles, prieur de l'abbaye de Citeaux, le premier ministre, cardinal de Fleury, prit auprès de lui, en 1734, mon grand-père Marc- Antoine Cornot de Cussy, alors âgé de vingt ans, et l'attacha à son cabinet. Plusieurs fois, le cardinal de Fleury confia à mon grand-père des missions secrètes, et notamment en deux circonstances que mon aïeul a transcrites tout au long, sans doute parce qu'elles lui avaient laissé des souvenirs qui lui étaient chers.
; Pendant les négociations qui amenèrent le traité de paix >igné à Vienne en 1738, par lequel fut réglé le sort de Stanislas Leczinski, et depuis, mon grand-père fut, plusieurs fois, envoyé par le cardinal de Fleury auprès de ce prince, pour connaître sa pensée, ses désirs, ou pour lui communiquer les intentions du roi Louis XV et du cardinal. Lorsque le roi Stanislas fut établi à Nancy, comme duc souverain de Lorraine et de Bar, mon grand-père eut encore, plusieurs fois, la mission de se rendre près de lui. et, dans ces circonstances, il était toujours porteur de lettres de la reine de France pour son père. C'est alors que le roi Stanislas fit à mon grandpère des présents, aussi précieux par leur richesse que par leur origine, et je me souviens avoir vu porter par ma mère une bague au chiffre de Stanislas Leczinski. Je me rappelle encore avoir remarqué, étant enfant, dans le cabinet de travail de mon père, à Nantes, une montre toute eu brillants et un coffret d'argent. Aujourd'hui que je connais l'origine de ces objets, j'en regrette vivement la disparition. Depuis l'année 1812, ils sont en effet au fond du Zuyderzée, ainsi que bien d'autres objets appartenant à ma famille, le navire hollandais qui les portait ayant été englouti en se rendant à F.iuwarden.
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En 1740, le cardinal de Fleury songeait à profiter de la
rre entre l'Angleterre et l'Espagne pour faire, suis paraltre B'en être mêlé, une diversion rn territoire anglais. C< tte diversion eût été l'envoi en Ecosse du jeune el chi leresque Charles-Edouard. Ne voulant donc avoir au* rapports directs avec ce prince, qui se trouvait alors à Paris, le cardinal chargea mon grand-père d'entrevues secrètes. Ces entrevues eurent lieu de nuit, dans l'église du couvenl ! îernardins, au cours des années 1740 et 1741. Elles n'amenèrent aucun résultat, le cardinal tergiversant, hésitant toujours; mais elles purent faire connaître le parti qu'on pourrai! tirer du courage et de l'intelligence de Charles-Edouard. Celui-ci développait à mon grand-père ses plans, lui montrai! une impatiente ardeur, et souvent fondait en larmes de rage, quand mon aïeul, tout chagrin, lui transmettait les nouvelles hésitations du ministre.
11 arriva, qu'une fois, le prince se fit attendre plusieurs heures au rendez-vous. Mon grand-père, appuyé contre un pilier, près d'une petite porte dont il avait la clef el qu'il avait laissée entrebâillée pour que Charles-Edouard pût le rejoindre, finit par s'assoupir et s'endormir. Il se réveil! en entendant, ou croyant entendre, une voix de femme disant : « Est-ce vous, monseigneur?... » Mais il ne vit rien de suspect. Bientôt le prince arriva, disant, qu'au sortir de sa demeure, il avait cru remarquer qu'il était suivi, el qu'alors il avait fait de longs détours pour dépister ceux qu'il soupçonnait de le guetter. Pendant que Charles-Edouard expliquait ainsi son retard, mon grand-père perçut quelque bruit et vit, à la clarté de la lune filtrant par les vitraux. (\<^ ombres qui se glissaient de pilier en pilier. Regardant avec plus d'attention, le prince et lui distinguèrent alors un couple d'individus qui s'apprêtaient à dévaliser le maître-autel. Oubliant l'intérêt qu'ils avaient à se cacher, el n'écoutanl que leur
• 'nage, Charles-Edouard el mon grand-père mettent l'épéc à la main et se précipitenl 3ur les deux malandrins, en criant :
Ai rôtez, coquins! » Hl> — . les voleurs roulent sur les march -
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de l'autel. Au même moment, une jeune femme apparaît dans les rayons lunaires et se jette au col du prince, tout en disant en anglais : « Enfin! Enfin! Vous voilà, monseigneur!.. Je croyais ne plus vous revoir... » Et Charles-Edouard de répondre à la jolie apparition : « Oh! Margaret! Ici, à cette heure, toute seule!... Quelle imprudence!... » Les trois personnes sortirent précipitamment de l'église des Bernardins, ■ l mon grand-père comprit alors ce qui s'était passé. Pendant son sommeil, deux vulgaires malandrins étaient entrés par la porte basse, laissée entre-bâillée à l'intention du prince; de même à un autre moment, cette Margaret, recherchant son amant, soit qu'elle eût craint pour lui un danger pressant, soit que ces rendez-vous nocturnes eussent excité chez elle une curiosité de jalousie. En pénétrant dans l'église, elle s'était approchée de mon grand-père endormi, et lui avait chuchoté : « Est-ce vous, monseigneur?... » Quelques jours après, Charles-Edouard était invité à s'éloigner de Paris. L'aventure des deux voleurs, trouvés râlant, un matin, dans l'église des Bernardins, avait fait craindre au prudent cardinal de Fleury que ces brigands fussent des espions au service de l'Angleterre, et que ses négociations secrètes avec les St uart ne fussent dévoilées.
Mon grand-père revit Charles-Edouard en 1744, peu après la mort du vieux cardinal de Fleury. Le fils de Jacques III fit alors des propositions magnifiques à mon aïeul, le suppliant de le suivre dans l'entreprise qu'il méditait en Ecosse; mais, sYtaiit laissé aller à traiter le défunt cardinal de lâche devant mon grand-père, celui-ci fut profondément blessé dans [( - - nfirnents de reconnaissance qu'il portait à son protecteur qui, avant de mourir, l'avait pourvu d'une important'' charge de finances en Gascogne. Il ae promit donc pas son concours personnel à Charles-Edouard, mais, en revanche il présenta son jeune cousin, Le chevalier de Cornot-Montas, chevalier de Malle, au prince qui l'embrassa, en disant :
Mlons, j'aurai toujours un Cornot avec moi. » Pas plus que mon grand-père, !<■ chevalier de Cornot-Montas ae devait
cependant accompagner l'entreprenant Charles-Edouard dans sa courageuse tentative, car, dans l'intervalle, il fut tué à la bataille de Fontenoy.
Malgré Fépithète malsonnante lancée au défunt cardinal de Fleury, mon aïeul avait conservé un tendre souvenir pour Charles-Edouard, dont les sentiments chevaleresques s'étaient dévoilés à lui dans tout le confiant abandon de la jeunesse. Le prince, lui non plus, ne pouvait avoir oublié, ni les entrevues mystérieuses de l'église des Bernardins, ni le messager secret dans lequel il avait trouvé un jeune homme à l'âme ardente comme la sienne, et rempli de sensibilité pour lesmalheurs de la famille des Stuarts. Aussi, quand, en 1783 ou 1784, mon père, faisant un tour d'Europe, vit à Florence le pauvre et vieux comte d'Albany, celui-ci lui parla avec bonté de mon aïeul, et le remercia avec effusion de ses visites, lui disant combien il aimait la conversation des jeunes gentilshommes français, car cela lui rappelait un pays généreux et le temps de ses espoirs. Il lui remit pour mon grand-père une lettre, dans laquelle, faisant allusion aux entrevues nocturnes de 1740 et 1741, le prince délaissé écrivait avec tristesse : « ...Alors, monsieur, j'avais, du moins, une espérance et des amis. Depuis, tous mes amis m'ont hélas! oublié, et je n'ai plus d'espérance... Alors j'étais aimé, et maintenant, mon épouse elle-même m'a abandonnée (1)... Merci monsieur, de votre bon souvenir. J'en suis très sensiblement touché... »
Puisque je parle de ce voyage de mon père à l'étranger, je dirai, qu'à la même époque, il vit à Rome le vieux cardinal Jean Cornaro, de cette antique famille vénitienne, avec laquelle~notre maison compte une alliance (2). Mon aïeul.
(1) Charles-Edouard Stuart, réfugié en Italie après le traité d'Aix-l a- Chapelle, prend le nom de comte d'Albany, épouse en 1772 la comtess> de Stolberg-Gedern, qui le quitte en 1780, et se marie plus tard au | Alfieri.
(2) Jean-Philippe-François-Joseph de Corrmt. nobilis vir et miles, épouse vers 1470 Jeanne Cornaro, sœur de Catherine, reine de Chypre. [Note de l'auteur.)