CHAPITRE XV
]ors d'une mission que lui avait confiée Fleury, en 1742, avait eu l'occasion de rencontrer à Naples le cardinal Jean Cornaro. Celui-ci prit mon père en grande amitié, et fit tous ses efforts pour le décider à entrer dans les ordres, lui promettant sa protection personnelle, puis celle de ses amis, quand il ne serait plus de ce monde, pour lui assurer une brillante carrière. Mon père a été fort bel homme; il est doué de beaucoup de distinction et a une main très aristocratique. Un jour, le bon cardinal qui en revenait toujours à son désir de le voir embrasser l'état ecclésiastique, lui dit, à table, en lui prenant les mains : « Ah! quelle jolie main d'évêquo cela ferait!... Gomme l'anneau pastoral y brillerait!... Quello serait douce à la confirmation!.... » Quoi qu'il en soit, mon père ne céda pas. Il promit, cependant, de réfléchir et partit, comblé des bénédictions et des caresses du cardinal.
Malgré cette « jolie main d'évêque », mon père ne devait point entrer dans les ordres. Au retour d'Italie, il visitait des amis de mon aïeul. D'abord, à Auch, M. de Boucheporn, intendant de la généralité; puis, à Limoges, M. Meulan d'Albois, également intendant de la généralité. Ces deux personnages montrèrent chacun la plus grande amabilité el déclarèrent à mon père que, puisqu'il était presque de la famille, on ne se gênerait point devant lui. Ils ne manquèrent point, en effet, de franchise... ou de cynisme, car ils étalèrent aux yeux de leur jeune hôte des allures libertines et lui tinrent des propos à faire rougir un criminel. L'un, en présence des membres de sa famille, caressait ses servantes. L'autre déclarait que le seul but dans la vie est de jouir et s'étonnait que mon père n'eût pas encore lu les Liaisons dangereuses, ce roman scandaleux de Laclos (1).
Mon père, enfin, s'arrêta chez son vieil oncle, le comte d'Escriènes (2), qui était fixé à Tours, en qualité de grand
(1) Choderlos de Laclos, né en 1741, mort en 1803. Capitaine du génie en 1778, il rail paraître les Linisons dangereuses en 1782.
(2) Marguerite-Marie Cornot de Cussy, sœur de mon bisaïeul, avait épousé vers 1740 ce comte d'Escriènes. (Noie de l'auteur.)
332 SOUVENIRS DU CHEVALIER DE CUSé
vrôt de la maréchaussée. Celui-ci, encore charmant de figure et de manières, était toujours recherché des femmes, auprès desquelles il comptai! de nombreux succès. Il conil beaucoup de soins à sa toilette, ei passait tout au moins une demi-heure à bien tirer ses bas de soie et à placer selon une rigoureuse symétrie les boucles de ses jarretières -t celles de ses souliers. Le comte d'Escriènes fut aussi peu châtié dans ses conversations que MM. de Boucheporn et Meulan d'Albois, et ses propos furent ceux qu'on devait attendre d'un homme aussi porté vers les femmes. C'était le type du gentilhomme de son époque : brave, aimable et débauché. J*ignore où et comment il mourut. S'il a péri sur l'échafaud, il <lul y aller, la tête haute, souriant aux femmes et plaisantant.
Le vieux libertin remit à mon père des lettres de recommandation pour ses amis de Paris, MM. de Calonne et de Choiseul-Goufïier, et aussi pour la fameuse danseuse Guimard « ma pensionnaire, disait-il, car je lui verse 2,000 livres par an ». A Paris, mon père ne se présenta point chez la Guimard; il alla tout droit chez le comte de Choiseul-Goutïîer (1), qui voulut bien le faire attacher à son ambassade de Constantinople. La joie de mon père fut de courte durée. Trouvant que son fils avait assez vu de pays, mon aïeul lui fit savoir qu'il faisait des démarches pour le pourvoir d'un brevet d'officier aux mousquetaires. Ceci ne plaisait pas à mon père qui. bercé par les vieux souvenirs des Stuarts, ne rêvait quiportes basses, clairs de lune et conciliabules mystérieux. Il s'enfuit de la maison paternelle, passa les Pyrénées et gagea au service d'Espagne. Deux ans après, il rentrait en France, la jambe brisée par suite d'une chute de cheval. Mais il ne revenait pas seul; il ramenait sa femme, fille d'un officier supérieur espagnol, la jolie Anne-Marie de Renodo, qui fut ma mère. Alors, mon père consentit à entrer dans l'administration des Vingtièmes, sous les auspices de M. de
(1) Né en 1 7 . > 2 . mort en 1817. Auteur du Voyage pittoresque en Grèce. le comme académicien à d'Alembert, en 1783.