CHAPITRE XV
Galonné. Ainsi, après avoir rêvé d'une vie d'aventures, mon père était, à vingt-deux ans, marié et engagé dans la plus paisible des carrières...
Après cette excursion dans le passé, je reviens à l'armé'' 1823. De retour à Paris, j'y séjournai encore six à sept semaines avant mon départ pour Dresde. Je dînai fréquemment dans des maisons amies : les Rauzan, les Flavigny. les Trévise, le baron Pasquier, le baron Portai, M. de Martignac avec qui j'ai fait depuis une connaissance plus intime, M. d.- Joguet, beau-frère de M. de Rayneval, M. Tellier de Blâmiez, l'ancien secrétaire du comte de Narbonne, ambassadeur de Napoléon Ier à Vienne, M. de Chateaubriand, etc..
M. de Joguet, ancien sous-préfet, chef du bureau de la statistique au ministère des affaires étrangères, est un homme assez ordinaire en toutes choses, tandis que sa femme, au contraire, est tout à fait distinguée par ses manières son esprit et ses vertus. La fille a épousé le marquis de Bougy. Le fils, Edmond, est un jeune homme exubérant, sans instruction, un peu rustre, bon garçon d'ailleurs, et qui, à l'époque dont je parle, était l'amant de la jolie Cinti, entretenue par le bailli de Ferette, ministre de Bade à Paris. L'autre beaufrère de M. de Rayneval est le baron de Didelot, ancien ministre de France en Danemark, homme d'esprit, qui, depuis, a été préfet de Carcassonne.
Chez Mme de Joguet j'ai fait la connaissance d'un ancien consul général, M. de Lesseps, le seul individu qui soit revenu de l'expédition de La Pérouse, qui, en 1787, le débarqua au Kamtchatka, avec mission de porter en France les cartes relevées jusque-là (1).
Dans le mois de décembre (1823), M. de Chateaubriand m'annonça, un soir, que j'étais destiné à aller porter à Berlin et à Saint-Pétersbourg l'ordre du Saint-Esprit au prince
(1) Le 7 septembre 1787, La Pérouse mouille au Kamtchatka. >; havre de Saint-Pierre et Saint-Paul, et expédie de là, par voie de terre M. de Lesseps en France. Le 26 janvier suivant, LaPérouse relâche à Botany- Bay. A partir de ce moment, on n'eut plus aucune nouvelle de l'expédition.
royal de Prussej à M. de Nesselrode et au grand-duc Nicolas. Je fis mes préparatifs de départ; mais, au sortir du Conseil, le mercredi suivant, M. de Chateaubriand m'annonça que le Roi avait changé son messager, s'étant rappelé que, selon
l'étiquette, levait être à un titulaire de l'ordre à porter
• et te distinction. Mon remplaçant fit une chute grave de voiture et fut obligé de s'arrêter de longues semaines dans une petite ville d'Allemagne. Cette circonstance, fâcheuse pour le messager royal, fut heureuse pour la France, car ce retard donna le temps de reconnaître que, depuis longtemps déjà, tous les grands-ducs étaient titulaires du Saint-Esprit. A la chancellerie de l'Ordre, on ne s'en était pas aperçu!... \"lre ambassadeur en Russie, le comte de La Ferronnays, à qui Louis XVIII dut de la reconnaissance en cette circonstance, souffla avec à-propos de se tirer de cette impasse, en remettant l'ordre annoncé, et que l'on savait en route, au fils du grand-duc Nicolas, Alexandre Nicolaïevitch, âgé alors de cinq ans et demi.
Après avoir été admis dans l'archiconfrérie royale des chevaliers voyageurs du Saint-Sépulcre (1), dont je reçus le brevet des mains du lieutenant-colonel baron Laîné, de la maison du Roi, l'un des chefs du Comité de l'archiconfrérie à Paris, je quittai la capitale au milieu du mois de janvier 1824, passai par Berlin pour revoir mes anciens amis et arrivai le 24 à Dresde où je reçus un accueil fort aimable du ministre, le comte de Rumigny, et de sa femme, née Caroline de Trévise, excellente personne, bien qu'un peu timide et embarrassée.
Je trouvai comme collaborateur à la légation le jeune Léonce Laborie, qui a été, un certain temps, dans la même qualité d'attaché, auprès de M. Hyde de Neuville, lequel a été obligé de s'en séparer, à cause de ses nombreuses étourderies. Le jeune Laborie n'est pas corrigé : c'est toujours un étourneau et le désordre personnifié. Ce fort joli garçon, qui nous quitta bientôt, a pour père un des plus forts ;i< lionnaires
(1) Chevalier de Malte.