CHAPITRE XVI
propriétés du baron et s'étonna que la Saxe pût fournir un vin aussi fort. Pour dissiper ce petit malentendu, il fallut toute une explication de l'aimable chevalier de Rivière.
J'entretiens, à Dresde, de bons et agréables rapports dans la société, où, à l'exception du Roi et du comte d'Einsiedel, chacun nous accueille bien. Mon chef est un homme excellent, facile, confiant et rempli des meilleurs procédés. Mon travail de secrétaire est intéressant, et je l'accomplis de bon cœur. J'ai d'agréables amis de mon âge; j'ai de magnifiques galeries de tableaux à visiter; les environs de Dresde sont délicieux; j'entends de bonne musique; je danse et je joue la comédie française avec de jeunes et charmantes femmes, telles que la comtesse Pallïy, la comtesse de Luxbourg, Mmes de Bergh et de Maltzahn; je suis de toutes les fêtes, de tous les piquenique, de tous les dîners, de toutes les parties où l'on s'amuse. Malgré la bouderie du Roi et la froideur et le mauvais vouloir portés aux Français par le puissant comte d'Einsiedel, n'ai-je donc pas raison de me trouver fort heureux?...
La maison de M. de Lowenstern est ouverte tous les soirs, et le thé y est servi à l'heure où l'on quitte le théâtre. Sa fille, la belle comtesse de Bray, dont le mari, Français émigré, est actuellement (1826) ministre de Bavière à Paris, aide à faire les honneurs de cette maison hospitalière où aous avons plu- - fois joué la comédie. Cependant les comédies françaises se donnent le plus souvent chez le comte de Rumigny, qui a fait établir, dans une grande salle, un charmant théâtre à demeure. Nous varions, autant qu'il est possible, le programme de dos représentations, et nous avons déjà donné les pièces suivantes : les Deux Précepteurs, VOurs et le Pacha, la Quarantaine, VHéritière, la Haine d'une femme, /<■ Menteur véridique, etc...
Comme il in'arrivait de jouer fréquemment la comédie avec l'aimable et jolie comtesse de Palffy, jeune et gaie, adulée et quelque peu coquette, quoique forl honnête, je fus considén et jugé comme enchaîne au char de l'enchanteresse. Aussi, la bonne vieille Reine, qui aime beaucoup tous les petits can-
cans et toutes les petites anecdotes de société, n'a-t-elle pas
manqué, en 1825 et cette année (1S26), de me faire le chevalier de la belle comtesse pour l'adoration de la Croix, le Vendredi Saint, à la chapelle des personnes « présentées ». C'est, en effet, la Reine elle-même qui, pour cette cérémonie, forme les listes, désigne les couples, fixe les heures. Elle envoie à domicile l'avis nécessaire, faisant connaître à quelle femme chaque homme catholique doit avoir l'honneur d'offrir la main, à l'arrivée à l'église, de même qu'à la sortie.
Il est assez piquant de voir la souveraine d'un pays protestant régler aussi soigneusement tous les détails d'une cén monie catholique. Ces monarques saxons sont, il est vrai, catholiques aussi fervents que la plupart de leurs sujets sont luthériens rigides. A nous autres, Français, une telle différence de religion paraîtrait un abîme entre Roi et sujets; ici. il n'en est rien, et ce n'est pas cette question qui ébranlera le trône de Frédéric-Auguste.
Mais je clos cette parenthèse pour en revenir à l'adoration de la Croix du Vendredi Saint. Cette cérémonie s'accomplit suivant les rites d'une rigoureuse étiquette et, pour les moins religieux des assistants, ne manque pas de grandeur. Deux grenadiers-géants, en habit rouge, se tiennent, immobiles comme des statues, à droite et à gauche de l'autel réservé. J'ai vu cette année (1826) tomber en faiblesse un de ces grenadiers, par suite du jeûne et d'une trop longue immobilité sous les armes.
La maison du baron de Maltzahn est, aussi, une de celles où je me trouve, le soir, le plus volontiers : on y est à son aise, et toujours l'on y reçoit l'accueil le plus gracieux. Chambellan et ministre du roi de Bavière à Dresde, le baron de Maltzahn. qui fut jadis un duelliste enragé, est toujours amateur de plaisirs, de luxe et de beaux équipages. Sa femme fait bien dans cette élégante maison. C'est une bonne, douce et jolie Anglaise, toute britannique dans ses mille et un préjugés, et en riant, du reste, la première. D'enfants, il n'y en a jamais eu, mais la maison est animée, grâce à la présence de deux