‹ Souvenirs du chevalier de CussyChapitre 170 sur 205 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

— Je pense que je pourrai éloigner l'ennemi de Dresde et porter la guerre dans une autre contrée. Parlez au Roi. Dites-lui que la suspension d'armes est levée et que l'Autriche nous déclare la guerre (1). Jusqu'à présent, le Roi ne voulait pas croire que cela fût possible. A quoi cela tient-il?

— Mon vieux maître estime les liens de la consanguinité plus puissants que la politique. Votre -Majesté elle-même les estime..

— Oui. oui! La parenté!... Ah! C'est Metternich qui a inspii la guerre! »

L'Empereur me congédia plus calme qu'il ne l'était quand je suis arrivé; il s'était épanché sur plusieurs points, et j'ai remarqué que, toujours, ces conversations agissaient d'une manière salutaire sur son âme.

Le général de Gersdoriï fait alors des réflexions fort tristes sur le sort qui attend l'Empereur, seul contre tous : sur luimême qui, fidèle à son Roi, se trouvera sans doute entraîné par le tourbillon.

« Que le sort décide! Quocumque me fata trahunt! Le Roi me parle de tout avec la tranquillité et la résignation qui lui est propre. Il me paraît résolu à suivre l'Empereur dans l'intérieur de l'Allemagne... »

12 août. — L'Empereur est aujourd'hui comme d'habitude. Si je n'avais pas entendu ses paroles, je ne pourrais jamais croire qu'il s'est passé quelque chose.

13 août. — Les courriers se sont multipliés aujourd'hui.

14 août. — J'ai assisté ce matin, debout comme à l'ordinaire, au déjeuner de l'Empereur. Lorsqu'il se leva de table, se dirigeant vers le jardin, je voulais me retirer, quand l'empereur m'appela; il dit quelques mots à Berthier, puis sortit, et je me trouvai seul avec l'Empereur. Il m'a parlé du Roi. Il a loué les sentiments fermer de ce monarque, qu'il voudrait plus jeune de vingt ans, et qu'il trouve trop bigot.

« Il croit trop à la Providence, me dit-il; j'y crois aussi, mais je pense toujours qu'elle nous laisse debout ou tomber, selon que nous nous conduisons... J'entreprends cette guerre avec répugnance; je serai vainqueur, j>' le crois, mais le théâtre ne vautpas l'ancien... J'ai quatre souverains contre moi. Deux sont mes ennemi- irréconciliables: le roi de Prusse et le prince royal de le. L'empereur de Russie ne me hait pas, je le sais, mais il

(1) En réalité, l'armistice n'expira que le 12 août.

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ae m'a pas compris; il ne pense plus à ce que je lui ai dit à Erfurt. Mon beau-pèri- n»- v>-ut pas se battre contre moi, mais il est forcé..., forcé..., forcé!... Si nous avons la paix un jour, je lui ouvrirai les yeux... Vous resterez ici près du Roi. Je laisse Saint-Cyr à Dresde. amis el communiquez-vous tout l'un à l'autre. Cependant, à l'exception du Roi, personne ne doit savoir ce que vous aurez à traiter... Saint-Cyr n'est pas très vif dans ses déterminations, mais il est prévoyant, Gdèle, »'t je puis compter sur lui... Tenez-vous -m vos gardes. Je ne crois pas que le Roi ait quelque chose à craindre; mais, pourtant, je ne puis être partout, et, dans ce cas, je compte sur votre attachement au Koi et sur votre propre détermination... Cachez le danger jusqu'à ce qu'il devienne pressant : quiconque est chargé d'une mission doit savoir s'exposer et apprécier les choses. Je fus toujours content de vous; tous mes alentours vous sont dévoués et vous aiment. Vous m'avez dit souvent votre opinion avec sincérité..., et vous avez eu raison. Vous y avez gagné mon estime. Votre patrie doit être reconnaissante; elle le montrera, et moi aussi. Que la paix se fasse, et je vous prouverai que vous avez eu en moi un protecteur. Quant â présent, nous allons avoir de tristes jours; je le prévois; mais, si tout se tient bien ensemble, si tous convergent sur le même point, tout pourra bien aller encore. »

Il me tendit les mains; je les baisai. Il retint la mienne, qu'il tint près de deux minutes:

« Ecoutez, Gersdorff, continua-t-il, soyez comme je vous ai toujours trouvé : attentif, ne faisant attention qu'aux grands événements, sans écouter une peur imprudente... Ecrivez à Berthier. Vous avez un précieux talent; vous savez juger les nouvelles et

I s grouper ensemble; talent que je cherche souvent en vain chez le plus grand nombre de mes généraux. Ils croient toujours trop ou trop peu. »

15 août. — Quel empressement! Quel mouvement!... L'Empereur veut partir aujourd'hui. Il est très gai... Le roi de Naples revint hier (1)... On attend Narbonne (2).

(1) Après mille hésitations, Murât venait enfin de revenir à la cause de Napoléon, qu'il avait abandonnée le 16 janvier 1813. On sait ce que, dans une li-ttre adressée à cette époque par l'Empereur à sa sœur Caroline, Napoléon disait de Murât : « ... Le Roi (Murât) a quitté l'armée le 10 (janvier). Votre mari est un fort brave homme su- le champ de bataille; mais il est plus faible qu'une femme ou qu'un moine, quand il ne voit pas l'ennemi.

II n'a aucun courage moral... »

(2) Comtr Louis de Narbonne-Lara, aide de camp particulier de Napoléon et ambassadeur à Vienne. Narbonne rentrait de Prague "ù il avail t' até de négocier une paix impossible.

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