‹ Souvenirs du chevalier de CussyChapitre 171 sur 205 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

15, soir. — A deux heures, les voitures de l'Empereur étaient prêtes à partir. L'Empereur me fit appeler au jardin. Il me paraissait fort bien disposé

— « Il faut me rendre un service, Gersdorff!... Je compte pour cela sur votre activité. Je le dirai avec franchise : mes généraux n'ont plus de confiance dans les Allemands, et peut-être n'ont-ils pas tout à fait tort. Toutefois, ils exagèrent; la masse des hommes est entraînée par les choses extérieures. L'Allemand réfléchit. Si je gagne une bataille, il réfléchira. Si j'en gagne une seconde, il est mon allié. Aujourd'hui, il me faut céder à la force des préventions : Kœnigstein ne peut rester entre vos mains. Gela m'afflige, car le Roi en sera affligé; et c'est ce que je ne voudrais jamais; mais je ne puis faire autrement.

— Votre Majesté a reconnu avec moi que Kœnigstein n'a aucune importance militaire.

— Oui, je le sais..., mais je dois faire quelque chose pour satisfaire l'opinion de l'armée.

— Le Roi sera plus blessé de la défiance que du fait en lui-même... Il ne l'a pas mérité... »

Après un court délai, e1 pour mettre à l'abri l'amour-propre de son vieux souverain le lieutenant-général de Gersdorfî proposa de laisser, du moins, le commandement de la forteresse à un général saxon, sous les ordres duquel serait placée, en apparence, la garnison française qui viendrait renforcer la garnison saxonne. L'Empereur accepta.

En ce moment, on annonça Narbonne. Il était couvert de poussière et descendait, de voiture. L'Empereur causa avec lui pendant plus d'une heure. Le roi de Naples vint causer avec moi; il me parla du Roi avec beaucoup de respect. Vers 5 heures, l'Empereur monta en voiture avec le roi de Naples.

Je m'acquittai auprès du Roi de ma très désagréable mission. Je dînai chez le duc de Bassano à 7 heures et demie, avec Vandamme, arrivé une heure après le départ de l'Empereur, et Durosnel. Le sabreur Vandamme apporta quelque gaîté au dîner. Personne ne se montra trop pincé. Après la table, je passai dans le cabinet de Bassano avec Durosnel, qui me promit de choisir» pour commander les Français qui prendraient possession de Kœnigstein, un homme dont le gouverneur saxon serait satisfait.

Le général de Gersdorff doit avoir eu quelque sujel de mécontentement contre le duc de Bassano; sans cela un

homme sérieux, dans des 'iiv.in-t.Mnrs comme celles "ù il se trouvai! el qui préoccupaient -.1 pensée à un si haul degré, ne se sérail pas Laissé aller à le désigner un peu plus loin, dans un feuillet de son journal, sous ce nom : l'homme aux - mollets . Peut-être l'explication en est-elle dans la si ène suivante que nous raconte le •j' aérai saxon.

J'avais procuré à l'Empereur une copie des conventions de Trachenberg. M. de Bassano me dit à cette occasion : L'Empereur vous récompensera de ce service. On vous appelle les lourd* Allemands; vous avez agi plus promptement et plus à propos que tous nos officiers ».

11 esl certain qu'il était tout au moins inutile de parler de

« lourds Allemands » en faisant des remerciements au général de Gersdoriï.

16 août. — Caulaincourt est arrivé de Prague. Avant de partir pour Prague, il n'avait pas caché son opinion sur le résultat, à ses amis... Il le rappelle très volontiers actuellement.

17 au 19 août. — J'ai appris, par Odeleben, que Napoléon est allé visiter la nouvelle route qu'il a ordonnée près de Kœnigstein. Il est arrivé le matin à 2 heures à Bautzen, où il est resté jusqu'au 17 au soir. De là à Reichenbach et Gœrlitz, et, le 19 au matin, à Zittau...

Le journal du général de Gersdorff présente une lacune regrettable allant du 19 au 23 août. Le matin de ce jour, 23 août, l'Empereur a appris d'une façon positive que la grande armée austro-russe marche sur Dresde.

24 août. — Le plan des alliés est à jour. 0 grand Napoléon. Ne te repentiras-tu pas d'avoir abandonné tes premiers projets?... Ils étaient, sans contredit, les meilleurs; mais on veut toujours être le Deus ex machina...

Durosnel est de mon avis... On s'attend, à chaque heure, à une attaque.

J'ai eu un long entretien avec le Roi. Je lui ai exposé toutes les chances qui pourraient se présenter : « Ce que nous, nous voyons, l'Empereur l'a déjà prévu, m'a dit le Roi. Il n'est pas homme à se tromper comme général

Mathieu Dumas (1) est très soucieux... Beaucoup plus que

(1) Intendant général de l'armée française, le comte Mathieu Dumas avait alors son quartier général à Dresde.

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moi. Il me paraît qu'il sait mieux décrire ce qui est arrivé qu'envir tranquillement ce qui peut arriver. Mais aussi, dans ses fonctions actuelles, il peut voir les choses tout autrement qu'à la tête d'une division.

25 août. — Nuit très agitée. Je suis allé deux fois aux portes de la ville. Nous sommes enfermés de tous côtés.

J'ai fait dans la matinée, avec le général Gourgaud, une reconnaissance de la position des divers corps ennemis. La vallée de Plauen, Tharandt, étaient occupés.

Le soir, à 6 heures, est arrivé le roi de Naples. Il apporte des ordres pour Saint -Cyr.

26 août, à 11 heures du soir. — Le soir d'une journée importante et tumultueuse!... Lorsque le jour parut, il était couvert, comme nos dispositions. Il faisait beaucoup de vent. De fortes attaques avaient lieu sur notre aile gauche. Un jeune volontaire, fait prisonnier — de bonne famille — me dit que le général major prussien de Zieten commandait les attaques. Les Russes attaquaient en même temps du côté de Blassewitz et repoussaient les nôtres... Sur l'aile droite, grand développement de batteries russes.

L'Empereur est arrivé à 10 heures. Il était suivi de près par ses colonnes. Il fit envoyer des compliments au Roi, et monta à cheval immédiatement pour reconnaître du côté de la barrière de Pirna. L'ennemi était si près, que l'Empereur préféra ne pas être accompagné. Il franchit la barrière, n'étant suivi que de Caulaincourt et d'un page, lequel fut blessé légèrement... Celui qui a tiré ne savait pas, certes, à qui aurait pu être destinée sa balle!

L'Empereur retourna par la barrière de Freyberg. Il fut voir le Roi. De retour chez lui, il me fit appeler; il était assez bien disposé. Il loua ma conduite avec Gourgaud : « Vous avez parlé comme un homme, et comme un général qui ne perd pas la tête au premier moment. Je suis charmé d'avoir trouvé le Roi tranquille. Ceci vous fait honneur; continuez ainsi ».

Je fis connaître à l'Empereur que l'avant-garde de l'aile gauche de l'ennemi avançait sous les ordres du général Metzko. L'Empereur parut satisfait. Murât entra; je répétai ce que je savais. Le roi de Naples loua mon zèle..., mais avec quel sentiment pénible ne remplissais- je pas, en cette circonstance, ce que je regardais comme mon devoir?... Là, en face, étaient mes amis, mes camarades qui se sont séparés de moi. Ici, combien me considèrent comme un mercenaire et me maudissent! Sois ferme, reste conséquent; cela seul peul te conduire au but : voilà ma doctrine... O mon bon Roi! Jamais tu ne pourras me récompenser pour ces heures de

pénible réflexion!... Ce que je fais n'est rien; c'esl mon devoir;

mais ce que je souffre, ce que je dois supporter! L'Empereur se mit à table avec Murât. Berthier étail occupé

el resta <lans sa chambre. Napoléon parla beaucoup de Moreau; il le présumait arrivé au quartier général ennemi; mais, depuis l'arrivée de Moreau à Berlin, on n'avait pas entendu parler de lui. Il avait paru à Trachenberg.

Tout ce qui arrive de nouvelles du côté de Berlin intéresse vivement l'Empereur... Je n'ai pas bonneopiniondece qui s'y pass»i;i : Reynier, Bertrand, Oudinot y sont. Trois chefs de corps! S. mqu'aucun d'eux soit déclaré général mi chef!

En entrant dans son cabinet, et après quelques question.- sur Les mouvements de l'ennemi, l'Empereur dit : < Ou ils vont m'attaquer dans peu d'heures — ce que je ne crois pas, car ils savent peut-étn déjà que je suis ici — ou nous leur donnerons la chasse. Je suis prêt à tout ». Murât exprima l'opinion que l'ennemi n'attaquerait pas et masquait sa retraite.

— Je crois, Sire, dis-je, que les choses sont trop avancées pour que les alliés ne tentent rien. Ils savent que toutes les troupes ne sont pas arrivées, et que, lors même qu'elles arriveraient en i moment, elles seraient fatiguées.

— Je pensais comme vous d'abord, répliqua le roi Murât, mais l'Empereur et Berthier pensent autrement.

— Il y a, continua l'Empereur, deux généraux saxons dau< Les rangs ennemis : Thielman et Langenai:. Que pensez-vous d'eux/ Peuvent-ils être utiles à l'ennemi?

— Sans doute, Sire; ils connaissent parfaitement Dresde et ses environs.

— Croyez-vous qu'ils se montrent très actifs?... Ce serait mal de leur part, car ils combattent, en ce moment, contre leur patrie.

— Et leur ville natale, ajoutai-je, car tous deux sont nés à Dresde. Pourtant, leur sort et leurs convictions les ayant placés dans les rangs ennemis, ils rempliront leurs devoirs actuels, aussi bien qu'ils les eussent remplis s'ils fussent restés ici. Mais je crois qu'aucun d'eux n'est rttaché à la colonne de l'aile gauche; sans cela, elle serait déjà ici il y a longtemps.

Je me rendis à la Cour. J'y trouvais deux officiers de Bertlii>T. Gourgaud y vint. Il était 2 heures.

Je me rendis chez le Roi. On descendait son dîner. J'avoue qu'en ce moment, je lui portai envie, n'ayanl rien pris depuis plus de vingt-quatre heures.

Je revins à la tour: tout semblait bi préparer pour L'attaque, de la part de l'ennemi qui se formait en cinq colonnes.

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