CHAPITRE XVII iTI
Il s'est battu hier toute la journée. Je rejoignis l'Empereur sur les hauteurs; nous vîmes amener un grand nombre de prisonniers, tous Autrichiens (du moins, je ne vis que cinq Russes). Ils se plaignaient de n'avoir ni pain ni souliers. L'Empereur fit quelques observations à ce sujet.
« A quelques lieues de leurs frontières, ces soldats sont envoyés au combat si mal équipés! sans pain! »
L'Empereur chantonnait entre ses dents... Sa gaieté était visible... Son esprit voyait sans doute la dissolution de la coalition. Il m'envoya porter des détails au Roi. Je le quittai au feu du bivouac.
Avant que je prisse congé de lui, il me dit encore : « Je verrai encore par moi-même ce qu'il y a à faire sur l'aile gauche... L'ennemi est en pleine retraite... N'oubliez pas d'informer le Roi que Moreau est sans doute resté sur le champ de bataille, victime de sa trahison envers sa patrie. On m'a amené son chien; Berthier le connaît. Sur le collier est gravé le nom du maître. Il a reçu la récompense que l'on mérite, quand on oublie ce qu'on doit à son honneur et à sa patrie. Une inconcevable fatalité l'a conduit là. J'ai fait mesurer la distance à laquelle il a été frappé; elle est énorme! »
Je vais interrompre ici le journal du général de GersdorfT, pour rapporter comment j'ai entendu raconter à Dresde l'épisode de la bataille de ce nom, relatif à la mort du général Moreau, par un témoin actif de ces mémorables journées : le comte Holzendorf, lieutenant à la garde cuirassière saxonne, à l'escadron faisant partie de l'escorte de Napoléon, le seul escadron saxon qui ne fit pas défection à Leipzig.
Le 26 août (1813), Napoléon s'aperçoit que le feu des batteries de l'aile gauche de l'armée s'est arrêté. Il en demande le motif. On lui répond qu'une colline se trouve en face, sur laquelle il ne se trouve aucun bataillon ennemi. L'Empereur ordonne qu'on reprenne le feu, même inutile, pour que l'ennemi ne vienne pas à supposer que la poudre commence à manquer. Le premier coup de canon, pointé sur un petit groupe, qui, là où il se trouvait, devait se croire à l'abri du feu de l'artillerie française, atteint le général Moreau, dont la présence parmi les alliés n'était pas généralement connue. < >n s'aperçoit qu'un grand mouvement s'opère sur ce point, • I l'on BUppose, dès lors, que quelque personnage important
a été atteint. Le soir, deux chiens arrivent, jouant el folâtrant, jusque dans les rangs français. L'un d'eux portait un collier au nom du prince de Sehwarzenberg; l'autre, au nom du généra] Moreau. C'est ainsi qu'on connut, dans l'armée française, la présence de Moreau chez les ennemis. (L'Empereur .11 était informé)... <>n ae tarda pas à apprendre la blessure et la mort du général Moreau. Son corps fut embaunv et transporté à Saint-Pétersbourg. Il était mort en Bohême, quelques jours après sa terrible blessure... Tous ceux qui l'ont connu ont prétendu qu'en se rendant à l'armée des alliés, son but était d'être utile à sa patrie, qu'il regardait comme entrainée dans un abime par Napoléon qu'il n'aimait pas... L'empereur Napoléon a dirigé la bataille de Dresde du pavillon d'un jardin appartenant à M. de Wessnig (1). La pluie tombait à torrents; les bords de son chapeau étaient affaissés sous le poids de l'eau... Napoléon, tout à son affaire, ne s'apercevait seulement pas qu'il était pénétré par la pluie... Après cette immense victoire, Napoléon fut reçu avec enthousiasme à Dresde.
Mais je reviens au journal du général de Gcrsdoilï.
... L'Empereur parla encore quelques instants, en se promenant avec moi devant le feu, et se livra encore à quelques observations sur cet événement, mais sans aigreur... 11 demanda tout à coup son cheval, et prit paisiblement la route de Pirna.
T,e Roi fut fort touché de la mort de Moreau : « Mon Dieu! Combien sont mystérieux les coups de la Providence! » dit-il à plusieurs reprises.
L'Empereur rentra vers 5 heures. Il se rendit immédiatement chez h Roi, avec lequel il resta une demi-heure.
Il (Napoléon) m'a fait appeler avant et après le dîner. Il paraissait soucieux au sujet de Vandamme... Il m'adressa plusieurs questions sur les nouvelles arrivant de la haute et de la basse Lusace.
« Par Dieu! s'écrie-t-il. Macdonald aussi a été battu le 26; la Bober lui est devenue fatale! »
Je me hâtai, à 10 heures du soir, de me rendre au i hâteau. L'Empereur était au lit. Drouot était de service... lime conseilla
(1) Chambellan 'lu r«>i de Saxe. Voir cbap. xvi.
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d'attendre... Une demi-heure après, l'Empereur s'éveilla et fit entendre sa sonnette. Je pénétrai dans sa chambre.
Il me parla du guignon qui poursuit Macdonald et Oudinot; déclama contre la cavalerie de Sébastiani et me congédia, en disant : « Il me faut penser à des moyens sérieux »...
L'objet de ma curiosité portant surtout sur les journées ■ I s 26 et 2~ août, je n'ai pas continué ces notes, bien que les feuilles qui me furent confiées par le lieutenant-général de Gersdorfl continssent encore quelques dispositions d'un intérêt réel, jusqu'au moment où l'Empereur quitta Dresde.
Mais voici sur la même époque, et principalement sur la défection de Leipzig, des détails que je tiens, tant de mes entretiens avec le général de Gersdorfî ou d'autres témoins de ces événements, que de documents plus ou moins secrets qui m'ont été communiqués.
Il parait que, dès après Wagram, les Saxons prirent parti pour leur chef, Bernadotte, injustement sacrifié d'après eux, lors de l'attribution des récompenses... Au début de 1813, l'armée de Frédéric-Auguste était mûre pour la défection. « Tous étaient contre lui (Napoléon), disait le général de Gersdorfî. Mon bon Roi, Gablenz, Zeschau et moi étions maintenant ses seuls amis... » Le refus de la cavalerie saxonne au printemps de cette année affecta beaucoup Napoléon : «Voilà la seule peine que m'ait causée votre Roi, » dit à ce sujet l'Empereur au général de Gersdorfî, pendant la bataille de Dresde.
Combien de fois ai-je entendu le lieutenant-général de Gersdorfî déplorer, pour l'honneur de la Saxe et les conséquences de toute nature qui en sont résultées, la défection de l'armée saxonne sur le champ de bataille de Leipzig! (1)
La veille même de la défection, le 17 octobre, la majorité des officiers saxons avait discuté sur l'arrivée de Bernadotte a cette victime de Napoléon et proposé de se réunir à leur ancien chef de Wagram. A ce propos, je rappellerai que
(1) Né en 1765 et mort en 1829, le général de Gersdorfî fut un modèle de fidélité à notre caus.-, d'autant plus remarquable que sou paya esl celui des Bunau, des Thielman et dea Langenau. [Note de l'auteur.)
lorsqu'en L824, j'arrivai à Dresde, le lieutenant-général de
Zeschau était ministre de la guerre. Je l'ai peu connu, mais j'ai souvent entendu affirmer comme un fait notoire, que le 17 octobre, ce général s'était élevé avec force contre la proposition de défection avancée par la majorité des officiers -axons et qu'il l'avait qualifiée « d'attentatoire à l'honneur militaire (1). »
On sait ce que fut, le 18 octobre 1813, à Leipzig, la défection saxonne : en voyant devant eux les troupes du prince royal de Suède, les Saxons de Reynier quittent nos rangs, joignent les Suédois, et, se retournant, tirent sur nous e1 nous foudroient de leur artillerie.
Dans un curieux document de l'époque, dû à la plume d'un Saxon, j'ai copié ce passage : « Le 18 octobre, pendant la bataille, un ofiieier vint rapporter au Roi (de Saxe) que la plus grande partie de la cavalerie saxonne, attachée au corps du général Reynier, avait passé à l'ennemi, et que l'infanterie paraissait résolue à suivre cet exemple, si elle ne recevait pas l'ordre de se séparer des Français. Le Roi répondit par un ordre écrit : Que ses troupes ne pouvaient mieux prouver leur attachement à sa personne qu'en remplissant strictement leur devoir, et que, du reste, il plaçait une confiance entière dans leur fidélité. Rien n'aurait pu engager le Roi à dissoudre autrement que d'une manière franche et ouverte les liens politiques qui l'attachaient encore à Napoléon. Le Roi apprit peu d'heures après, par le général de Zeschau, que ses régiments d'infanterie avec toute l'artillerie avaient passé dans les rangs des alliés, à l'exception de 700 hommes, que leur chef avait réussi à ramener à Leipzig, où ils furent réunis aux grenadiers de la garde du Roi... » (2).
Par suite de je ne sais quelles circonstances, je me trouve en possession d'une lettre adressée en 1822 par le lieutenant-
(1) Du reste, quand, à Leipzig, ses Saxons passèrent à l'ennemi, Zeschau refusa de les suivre. Il se rendit près de son roi, qui l'employa comme Bide de camp. {Note de l'auteur.)
(2) Exposé de la marche politique du roi de Saxe.
CH A 1>I TRK XVII 375
général do Gablenz (1), alors ministre de la guerre de Saxe, au comte de La Ferronnays. Cette lettiv est intéressante, car elle prouve, de façon péremptoire, que les Saxons euxmêmes ne considèrent pas la défection de Leipzig comme un acte honorable. Voici des extraits de cette lettre :
« ... Après la bataille de Leipzig, un escadron de la garde cuirassière saxonne suivait l'empereur Napoléon jusqu'à Altrandstadt en Thuringe, et fut attaché dès la fin de la bataille à la personne de ce monarque, faisant partie de son escorte. L'Empereur étant arrivé à Altrandstadt et ne voulant pas séparer cette troupe fidèle à son devoir militaire de ses camarades qui furent déjà dans le pouvoir de l'ennemi, ne tarda pas à la congédier et à parler aux officiers dans les termes les plus flatteurs. Il demanda lui-même leur nom et ordonna de les noter. De ces officiers existent encore trois, savoir : le capitaine Eckardt, le lieutenant Pilz et le lieutenant comte Holzendorf... Comme S. M. le Roi ne >'>Miipêche pas de reconnaître tous les services rendus à la France, je crois bien pouvoir nommer ces officiers qui, jusqu'au dernier moment, remplissaient les devoirs de l'alliance militaire qui, pendant sept années de campagne, avaient attaché la Saxe au destin de la France; et j'ose proposer que Sa Majesté daignât accorder au capitaine Eckardt et au lieutenant comte Holzendorf la croix de chevalier, et au lieutenant Pilz, en ce temps-là déjà membre de la Légion d'honneur, la croix d'officier... »
En voilà assez sur la triste défection de Leipzig, souvenir gênant pour les Saxons, je l'-ai dit déjà. Jusque-là la Saxe avait toujours obéi au plus fort, mais n'avait pas commis de vilenies. Leipzig a été le signal, et, depuis, ce pays a perdu toute fermeté, tout caractère. On l'a bien vu par la brutale extradition du professeur Cousin, à la demande de la Prusse et. plus, récemment, par la monstrueuse arrestation du vieux
(l) Il eut pour fils le général autrichien de ce nom qui se distingua à Custozza, à Solférino, puis contre les Danois, et fut ministre de la guerre après la guerre de 1866. {JVote de Viditcur.)
héros Kniaziéwïcz, sur l'injonction du Tzar. Ah! M. d'Einsiedel. que faites-vous de la dignité de votre pays?... Mais l'important pour vous est de ménager vos puissants voisins et de voir prospérer vos usines de Prusse.